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Billet de blog 28 nov. 2021

#NousToutes, passage de relais

La manifestation #NousToutes du Samedi 20 novembre était ma dernière en tant qu’organisatrice. Je quitte le pilotage du collectif et passe la main à une nouvelle génération, avec joie, confiance et enthousiasme.

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#NousToutes est né en mai 2018, lors d’un déjeuner avec Madeline Da Silva, militante féministe et des droits de l’enfant (au restaurant La Fresque, aux Halles, à Paris, je recommande). Nous étions en avril 2018 et nous nous demandions pourquoi en France, nous n’avions pas comme ailleurs des mouvements féministes massifs capables de déclencher des marées humaines dans les rues. Nous nous sommes dit que c’était ça qu’il fallait construire : un mouvement de masse, contre les violences sexuelles. 

Cela a donné #NousToutes. Des manifestations féministes d’une ampleur inédite en France, joyeuses et déterminées. La diffusion à grande échelle du comptage des féminicides. Une immense enquête sur le consentement dans les couples hétérosexuels. La formation de 100 000 personnes sur les violences sexuelles et la culture du viol. Des campagnes #PrendsMaPlainte ou #MeTooInceste. Un livre. Et des dizaines de milliers de personnes amenées à l’engagement féministe.

Nous l’avons fait sans moyens. Sans structure. Juste avec notre énergie de militantes, nos convictions.

Nous l’avons fait dans la bonne humeur et la bienveillance. Nous avons créé un mouvement féministe qui se fixe parmi ses objectifs prioritaires la joie de l’engagement. C’est une des choses que j’aurais le plus aimé dans cette aventure et que je garderai pour les prochaines : le kiff comme condition sine qua non de l’activisme. 

Après 3 ans, je quitte le pilotage du collectif pour laisser la main à une nouvelle génération.

Pourquoi ? 

D’abord parce que je n’arrive pas à voir l’étape d’après. Quand on a créé #NousToutes, je savais où je voulais aller. Mettre 100 000 personnes dans les rues et former 100 000 personnes contre les violences pour faire bouger radicalement le niveau de conscience de la société. On l’a fait. 

Et après ? Quelle est l’étape suivante ? Comment faire encore progresser le féminisme et la lutte contre les violences ? Je ne sais pas. Il y a un chemin, c’est certain. Je pense que je ne suis plus la bonne personne pour l’imaginer. Que la nouvelle génération - en âge ou en durée d’engagement féministe - est bien plus à même de construire un mouvement de masse, qui représente les aspirations d’aujourd’hui.

Je n’ai pas grandi dans le même monde que les jeunes filles et jeunes femmes qui étaient massivement présentes le 20 novembre dans la rue. Elles connaissent le monde d’après #MeToo. Je n’ai pas connu ce monde. Quand j’étais au collège ou au lycée, je pense que je ne savais même pas ce qu’était le féminisme. Quand j’étais étudiante, mon féminisme se limitait à organiser quelque chose dans ma fac pour le 8 mars. Quand j’ai commencé à m’engager sur ce sujet, on était entre 8 et 10 en réunion. Je ris en repensant à cette période, quand on se faisait défoncer par les médias parce qu’on disait « Osez le clito » ou qu’on organisait des réunions intitulées « Faut-il encore être féministe en 2010 ? ». Ça paraît tellement décalé.

Je suis curieuse, enthousiaste et impatiente de voir de ce que feront de #NousToutes celles qui prennent le relais. Comment vont-elles construire de nouvelles formes d’engagement, se fixer de nouveaux défis, de nouveaux objectifs. Cette aventure est à écrire, rejoignez-les ! Il suffit de s'inscrire sur noustoutes.org pour recevoir des infos. 

Parmi les éléments qui font qu’il est temps de passer la main, il y a aussi la fatigue. Plus de 10 ans de militantisme féministe, dont la plupart sur la question des violences sexuelles, c’est long. Je crois que je suis épuisée de toutes ces violences. De voir leurs conséquences sur mes amies, mes collègues, ma famille. 

A #NousToutes, nous essayons de nous préserver au maximum des récits de violences. Cela ne suffit pas. Les récits arrivent par mail, par les réseaux sociaux, par WhatsApp. J’ai parfois un immense sentiment d’impuissance qui me submerge. Quand ce sentiment devient trop fort et vous paralyse, c’est qu’il est temps de faire une pause. 

Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez regarder une formation de 45 minutes sur "Comment se protéger quand on milite sur les violences"

Comment passer la main ?

Lorsque vous fondez un mouvement, que vous y mettez toute votre énergie, que ce mouvement est - en plus - associé à vous dans les médias, ce n’est pas facile de préparer la relève. C’est, je pense, une tâche fondamentale pour que les mouvements durent et franchissent de nouvelles étapes.

C’est ce que nous avons organisé, pendant plusieurs mois, méthodiquement.

Première étape, en avril dernier, j’ai décidé, en accord avec le collectif, de ne plus répondre à aucun média pour #NousToutes. Silence radio. Objectif : permettre à d’autres d’émerger dans l’espace public. Les médias sont ainsi fait : si la « tête d’affiche » est disponible, ils n'interviewent pas les autres. J’ai coupé les réseaux sociaux pendant plusieurs mois. Parce que même si je ne parlais pas aux journalistes, il suffisait parfois que je tweete pour que je sois citée dans un papier. 

Deuxième étape, en parallèle, nous avons organisé la formation de dizaines de militantes féministes. Chaque semaine, une formation était proposée aux 200 volontaires qui s’étaient manifestées pour rejoindre le comité national d’organisation. Histoire de #NousToutes, enjeux et stratégies du collectif, formations sur les mécanismes des violences, intersectionnalité, culture du viol. Des formations techniques aussi : prendre la parole dans les médias, créer une action dans la rue, écrire un communiqué, utiliser WhatsApp pour mobiliser, faire un formulaire… 

Troisième étape, avec celles qui étaient motivées et disponibles, nous avons constitué des groupes pour organiser la mobilisation : réseaux sociaux, presse, actions de rue, organisation pratique de la manifestation, enfance. Chaque groupe était accompagné par une « ancienne » qui montrait ce qu’on avait fait en 2019 pour s’en inspirer et apprendre.

A plusieurs reprises, j’ai embarqué les plus jeunes avec moi dans l’animation de réunions avec des associations, des échanges téléphoniques en off avec des médias, l’écriture d’un communiqué ou d’un mailing, la constitution de groupes WhatsApp d’action. C’est ce qu’on appelle une formation sur le tas. 

Résultat : une nouvelle équipe a émergé. Retenez les prénoms de ce collectif. Amélie, Célia, Claire, Clio, Coline, Delphine, Diane, Laetitia, Léa, Lena, Maëlle, Magali, Marylie, Mina, Mégane, Nathalie, Sandrine, Violette. Aux côtés de Sophie, Yuna, Marie et Pauline, qui étaient là en 2019, elles ont été le #NousToutes de 2021 et seront celui de 2022.

Cette équipe est incroyable. Elles ont 1000 idées à la minute pour changer le monde. Elles sont formées bien plus que je l’étais lorsque j’ai commencé à m’engager. Elles sont connectées, autant sur les réseaux sociaux qu’aux aspirations de celles et ceux qui n’en peuvent plus des violences. Elles sont organisées et déterminées. Elles ont su créer des connexions avec des féministes pour être soutenues, conseillées, challengées. Elles sont un collectif puissant, fort et intelligent.

Elles s'appuieront sur les centaines de comités locaux et de comités jeunes #NousToutes. Partout en France, depuis 3 ans, des comités se sont créés, dans les villes, les universités et les lycées. Je suis admirative de la tenacité et de l'engagement de ces centaines de personnes qui parfois se sont heurtées à des mairies ou des directions d'établissements clairement hostiles.

Je suis tellement impressionnée par leur joie, leurs énergies et leurs intelligences. Elles vont emmener #NousToutes plus loin et faire bouger d’un cran supplémentaire la société. 

Solène Cordier, du journal Le Monde a consacré un article à la nouvelle génération #NousToutes. Vous pouvez le retrouver ici.

Voilà. La page #NousToutes se tourne pour moi. Et sans doute avec elle la page du militantisme féministe.

Je suis joyeuse, sereine et fière. 

Fière de ce que nous avons fait. Nous avons fait monter le niveau de conscience de plusieurs crans en France. Nous avons fait bougé les lignes dans ce pays. Matériellement.

Sereine car la relève est là. Forte, fière et en colère.

Joyeuse d’avoir vécu cette aventure et pleine de gratitude envers toutes celles et ceux qui ont donné du temps au collectif.

Et après ?

Plein de gens me demandent ce que je vais faire après. Sincèrement, je ne sais pas trop. 

Je suis terrifiée par ce qu’il se passe dans notre pays. J’ai l’impression de voir les digues sauter une par une et de ne pas savoir comment ne pas être submergée par la vague d’extrême droite qui monte.

Je ne sais pas par quel bout le prendre. 

J’ai le sentiment que la gauche et les écolos sont complètement dans les choux. J’ai du mal aujourd’hui à voir comment ils pourraient gagner une présidentielle. Je ne vois pas non plus, si par un coup de chance ils gagnaient dans quelques mois, comment ils disposeraient d’un rapport de force social et politique suffisamment fort pour changer radicalement nos vies.

(Désolée, c’était le moment déprime politique.)

Je me dis qu’une des tâches enthousiasmantes pourrait être de reconstruire ce rapport de force idéologique, social et politique. Comme nous l’avons fait avec #NousToutes sur la question des violences : faire monter le niveau de conscience sur des thèmes qui sont à nous. Des thèmes sur lesquels ni la droite ni l’extrême droite ne pourront venir nous chercher.

  • Le remboursement à 100% de toutes les dépenses de santé par la sécurité sociale.
  • La gratuité totale des transports publics.
  • Un réinvestissement massif dans les services publics, la création de nouveaux et le recrutement et la formation de centaines de milliers de fonctionnaires (notamment dans la protection de l’enfance et la justice).
  • La gratuité totale de l’éducation et de l’enseignement supérieur
  • La sortie du nucléaire.
  • Une augmentation des salaires.
  • La nationalisation de certaines entreprises d’utilité publique.
  • La régularisation de tous les sans papiers. 

Et puis nous pourrions aussi participer à faire monter le niveau de conscience sur l’état de la société dans laquelle nous vivons : la violence du monde du travail, le niveau de racisme de notre pays, les rapports du GIEC, la façon dont nos libertés publiques sont grignotées et ce que cela signifie, l’injustice de la justice et la violence de la police, les conséquences de la réforme de l’assurance chômage. Etc.

On pourrait créer des formations. De masse. Sur toutes ces thématiques et sur d’autres. En s’appuyant sur celles et ceux, nombreuses et nombreux, qui militent, écrivent, réfléchissent déjà sur ces sujets.

A chaque formation on pourrait adosser une campagne sur le terrain et sur les réseaux sociaux pour convaincre, recruter, former.  Et ainsi regagner du terrain. 

Comme nous l’avons fait sur la question des violences sexuelles. Comme d’autres l’ont fait sur le climat. Petit à petit. Je vois bien la limite du parallèle avec le féminisme. Je sais que cela sera bien plus dur sur des sujets économiques ou sociaux. Nous avons esquissé quelque chose de ce style avec des activistes sur la question de l’abolition des prisons. Plusieurs centaines de personnes se sont formées sur le sujet, c’était super fort.

Bref, c’est juste une intuition pour l’instant : on devrait d’abord commencer par créer les conditions de la victoire et de notre capacité à changer le monde une fois au pouvoir. C’est juste une intuition mais c’est ce que j’ai envie de creuser.

Si ça vous intéresse de le faire ensemble, laissez votre mail ici et on en discute en janvier !

Caroline De Haas, activiste.

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