Lire "L'Empreinte", de Alexandria Marzano-Lesnevich

J'ai lu "L’Empreinte" de Alexandria Marzano-Lesnevich. Ce livre est bouleversant. Et passionnant.

[TW violences pédocriminelles] : ce livre et donc ce billet parlent de violences sexuelles sur des enfants.

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Au-delà de la grande qualité de l’écriture, ce livre est passionnant lorsqu’on travaille sur les violences pédocriminelles. On retrouve dans le témoignage de l’autrice beaucoup d’éléments utiles pour les professionnel.le.s qui accompagnent les victimes. Voici quelques uns des éléments qui illustrent bien les mécanismes des violences, en particulier sur les enfants.

⚠️⚠️ ⚠️ Attention :  Je dévoile des éléments de l’histoire.

Un des éléments les plus présents dans le livre est la façon dont le secret est verrouillé. D’abord par le grand-père.
Il dit à sa petite-fille : « Je suis un sorcier. Si tu en parles, je viendrais toujours te retrouver, même après ta mort »
Elle est terrorisée. Le secret est ensuite par la famille. Les grands parents dorment dans le salon. Le grand-père doit monter l’escalier (très bruyant) pour aller dans la chambre des petites. La grand mère est dans le lit, sans doute encore éveillée. Elle ne dit rien. Lorsque l’autrice en parle à ses parents, les violences s’arrêtent. Mais… le grand-père continue à venir à la maison. Les parents font absolument comme s’il ne s’était rien passé. Ce passage du livre m’a glacée. Le secret est enfin verrouillé par la tentation de minimiser la réalité des faits. « Il n’y a qu’elle (l’autrice) qui s’en souvient » dira un des parents des années plus tard.

Sur l’absence de réaction des professionnels, notamment de l’éducation, un passage du livre est révélateur. Il raconte un dessin qu’avait fait l’autrice lorsqu’elle était enfant. Ce dessin aurait du alerter (elle se représentait comme un tourbillon noir avec des armes autour). Les signaux d’alerte que les enfants envoient sont souvent ignorés par leur entourage. Parfois par manque de compétences pour détecter et reconnaître. Parfois parce que les professionnel.le.s ne savent pas comment traiter et prennent peur.

Autre élément intéressant dans l’Empreinte, c’est qu’on voit très précisément toutes les conséquences des violences sur le corps et l’esprit de l’enfant devenue adolescente puis adulte. Elle traverse des périodes de graves troubles alimentaires par exemple. A aucun moment, il n’est envisagé de la traiter pour les causes de ces troubles (les violences). Elle se décrit comme « dégoutante ». Et dit que ce dégoût d’elle-même la rassure. « Je ne me sens certes pas belle mais je me sens en sécurité ».

Elle raconte également quelque chose que les professionnel.le.s qui sont au contact des victimes ne comprennent pas toujours : c’est la facilité avec laquelle elle se (re)met en danger. Les femmes victimes de violences se retrouvent parfois, après avoir quitté un conjoint violent, à nouveau avec une personne violente. Cela semble incompréhensible. L’autrice le dit : « Je ne sais pas ceux avec qui je peux me sentir en sécurité (…) je ne sais même pas ce que signifie le sentiment de sécurité ». Elle ne détecte pas les signaux d'alerte sur la façon dont par exemple un mec malveillant va la traiter.

L’autrice raconte également ses premières expériences sexuelles. Et la façon dont elle vit les premiers contacts, les baisers (qui lui rappellent systématiquement son grand père). J’ai l’impression que les conséquences des violences sur la sexualité des victimes est un sujet encore largement sous pensé, sous discuté, sous connu. Emmanuelle Piet (du collectif féministe contre le viol) dit parfois : « Un viol, pour lui, ça peut durer que quelques minutes. Pour elle, ça peut durer toute la vie »

On voit également les conséquence du trauma et de la sidération, notamment sur la mémoire. Des années après, sa gynécologue lui dit qu’elle a des cicatrices dans le vagin. L’autrice n’avait aucun souvenir de pénétrations.

J’ai également été interpellée par la façon dont l’actrice parle des violences subies. Elle utilise souvent le mot « toucher ». « Mon grand père m’a touchée ». Je trouve ce mot tellement faible par rapport à ce qu’il nomme. Est-ce que l’autrice a voulu mettre à distance, est-ce qu’il est trop dur de toujours écrire « agresser », « violer » ? Je ne sais pas.

Ce livre est puissant. Et passionnant. Je vais l'utiliser lors des prochaines formations des professionnel.le.s (travail social, santé, police). Pour leur donner des outils pour détecter, comprendre, accompagner les victimes.

Merci aux Editions Sonatine pour l'édition en français !

 

Caroline De Haas, Militante féministe

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