Le féminisme et l'ennui

Depuis quelques jours, des tribunes sont publiées pour expliquer à quel point les féministes sont ennuyeuses. Cela me rend triste, parce je me dis que ces auteurs et autrices n’ont peut-être pas croisé beaucoup de féministes dans leur vie. Ce n’est vraiment pas de chance.

Croiser des féministes, c’est une des choses les plus enthousiasmantes qu’il m’est arrivé de vivre (et qui continue à m’arriver).

Attention, je ne dis pas qu’être féministe protège toujours de l’ennui, loin de là. Lorsque je me retrouve à attendre au commissariat à 2 heures du matin pour porter plainte car j’ai reçu un message menaçant une femme de viol, je m’ennuie. Lorsque lors d’une formation, un homme me dit : « Mais alors, vos trucs sur le harcèlement sexuel, ça veut dire que je pourrais plus envoyer une photo de l’Origine du Monde (de Courbet) à mes collègues ? », je m’ennuie. Lorsque je lis des communiqués de presse expliquant qu’il faut se battre contre la misandrie, je m’ennuie.

Donc ça arrive parfois. Mais la plupart du temps, pour moi, le féminisme, c’est le contraire de l’ennui. C’est la joie. C’est le plaisir. C'est le kiff.

Le féminisme, c’est d’abord une découverte intellectuelle qui a révolutionné - au sens propre - ma façon de penser le monde. Depuis que je suis féministe, tout - absolument tout - est plus qu'avant source d’intérêt, de questionnements, de remises en questions. Tout est curiosité. Quand on commence à penser le monde avec les lunettes du genre, c’est comme si on découvrait une nouvelle galaxie. L’espace s’ouvre, comme à la fin du film de Dolan où le héros écarte l’écran noir. Le féminisme déverrouille la pensée et ouvre un espace infini de jeux. C’est grisant. Parfois déstabilisant. Ennuyeux ? Jamais.

Le féminisme, c’est aussi une découverte que la colère peut-être une formidable source d’énergie. La colère de voir des amies se débattre des années après avec les conséquences des viols qu’elles ont subi enfants. Celle de recevoir un sms comme la semaine dernière d’une victime à qui un policier a dit qu’il ne prendrait pas la plainte ou comme début juillet d’une amie qui ne savait pas comment aider une copine victime de violences conjugales. La colère féministe est une source inépuisable pour agir, pour se battre, pour changer le monde. On s’amuse, on se bat, on avance, on gagne, parfois on se heurte à des murs et on repart. Dans l’activisme, il y a des moments durs, comme quand vous apprenez que le viol en réunion de Julie par plusieurs pompiers des Yvelines lorsqu’elle avait 13 ans a été requalifié en agression sexuelle. Quand un homme visé par une enquête pour viol est nommé ministre de l’intérieur. Ou quand la maire de Paris pour laquelle vous avez voté ne comprend pas pourquoi c’est un problème politique de choisir comme adjoint à la culture un homme qui a défendu un réalisateur mis en cause par 12 femmes pour des violences sexuelles et qui a professionnellement aidé à plusieurs reprises un écrivain mis en cause par au moins deux femmes pour des faits pédocriminels.

Mais ces moments difficiles sont souvent balayés mais les moments de mobilisation et de solidarité. Quand 100 000 personnes marchent dans les rues de Paris à l’appel de #NousToutes pour dire leur refus des violences. Que ce jour là, vous croisez une dame âgée, en larmes, qui regarde la manifestation et vous dit « merci, c’est le plus beau jour de ma vie » ou que vous voyez des jeunes filles de 14 ou 15 ans, courir avec leurs pancartes « ras le viol » lorsqu’elles entendent Aya Nakamura au camion sono. Quand vous croisez des collages féministes à presque chaque coin de rue. Quand vous accueillez la parole de victimes qui ont décidé de se battre et que vous voyez dans leurs yeux la détermination. Quand vous déjeunez avec une femme qui vous raconte que votre intervention a permis de faire cesser des faits de harcèlement dans son entreprise. De l’émotion, de la joie, une puissance incroyable. De l’ennui ? Pas une trace.

Le féminisme, ça a aussi été pour moi le moyen de reprendre le pouvoir. De réussir à quitter peu à peu tous les freins personnels qui m'empêchaient d’être heureuse. Mon rapport au corps, à ma confiance en moi, à ma capacité à changer le monde. Le féminisme, c’est une source d’énergie fabuleuse. Source d’énergie branchée sur les écrits et les témoignages de celles qui nous ont précédé et source d’énergie branchée sur les amies. Dans le féminisme, on trouve des amies, une sororité incroyable, un soutien permanent, critique, constructif. De l’ennui ? Pas un instant.

Et puis, le féminisme, c’est enfin pour moi construire un autre rapport au sexe et aux sexualités. De nouveaux horizons d’échanges avec son corps, avec le corps des autres. Une sexualité qui s’épanouit dans le consentement, dans une autre forme rapport à l’autre, dans un dialogue permanent, continu, respectueux. Une sexualité faites de découvertes, de jeux, de rires, de plaisir. De l’ennui ? Non, certainement pas.

Je vous parle depuis toute à l’heure de joie alors que je ne suis même pas sûre que ce soit vraiment le sujet de ces tribunes. Je parle de joie sans doute parce que depuis que j’ai lu le livre de Mathieu Magnaudeix sur les nouveaux activistes américains et son chapitre sur le plaisir de militer, je me dis qu’on manque en France de récits de kiffs dans l'activisme (c'est une autre histoire à écrire).

Mais je pense qu’au fond, vos textes ne parlent pas de cela. En réalité, votre ennui en dit plus sur vous que sur nous. Il dit votre privilège. Celui d’avoir la possibilité de s’ennuyer lorsqu’on parle des violences sexuelles. Ce que vous dites, c’est qu’en matière de rapport femmes - hommes, le monde dans lequel nous vivons vous va à peu près. Certes, il y aurait des choses à changer. Mais pas au point de s’énerver. Pas au point de hurler. Parce que pour vous, « globalement, ça va ». Et c’est là qu’on vous ennuie. Parce que pour nous, ça va pas. Moi, j'ai envie de hurler parfois. De crier.

Nos histoires de viols vous ennuient ? Le fait de dénoncer haut et fort la pédocriminalité et l’impunité vous ennuie ? Qu’on dise qu’une femme risque plus d’être victime d’un viol dans le lit conjugal que dans la rue vous ennuie ? Je vous comprends presque. Parce que ce n’est pas agréable à entendre. Découvrir que le monde dans lequel nous vivons repose sur un ordre sexuel injuste et inégal n’est pas plaisant. Vous appelez ça de l’ennui pour faire joli. Mais c'est plus de la gêne. On dérange.

J’ai une bonne nouvelle : nous allons continuer à déranger. Tous les jours. Tant que l’égalité ne sera pas acquise. Et si cela vous ennuie, au fond, c’est peut-être que le problème vient de vous ?

Caroline De Haas, militante féministe

noustoutes.org

 

* Ce texte a été écrit en réaction notamment à une tribune de Mazarine Pingeot publiée dans Le Monde

 

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