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Billet de blog 2 octobre 2023

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Science et Paix. Le Royaume-Uni rejoint enfin le programme Horizon Europe

Rodolphe Sepulchre salue le récent accord permettant au Royaume-Uni de rejoindre le programme de recherche européen Horizon Europe. Rappelant l’héritage de Stefan Zweig qui conçut le programme d’échange Erasmus pour répondre à la montée du fascisme, il souligne l’importance renouvelée des réseaux de recherche et d’éducation européens à l’heure où l’Europe est de nouveau confrontée à la guerre.

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Ce jeudi 7 septembre, l’Union européenne et le Royaume-Uni ont enfin trouvé un accord sur la participation des universités britanniques au programme de recherche Horizon Europe en dépit du Brexit. Cet accord, qui doit encore être approuvé par les parlements, intervient avec près de deux ans de retard, le programme Horizon Europe 2021-2028 ayant débuté en février 2021. La nouvelle est passée presque inaperçue. Il convient pourtant de s’en réjouir et de la célébrer. Sa portée symbolique et politique dépasse largement le soulagement des chercheurs britanniques et européens de pouvoir reprendre leurs collaborations scientifiques.

Les universités britanniques contribuent de manière importante à la qualité et à la diversité de la recherche européenne. Les programmes de recherche européens contribuent de manière tout aussi importante à la qualité et au rayonnement de la recherche britannique. Priver les uns des autres, c’est appauvrir un héritage commun et une diversité scientifique et culturelle qui sont l’essence même de la qualité des réseaux de recherche. Des deux côtés de la Manche, personne ne voulait d’un tel gâchis. Tout le monde avait pris soin de préserver l’alliance scientifique dans les négociations entourant le Brexit.   

Un accord de coopération et de commerce entre l'Union européenne et le Royaume-Uni signé le 24 décembre 2020 prévoyait que les scientifiques et organismes de recherche britanniques poursuivent leur participation aux programmes de recherche européens en dépit du Brexit.

Mais les querelles liées au statut de l’Irlande du Nord ont retardé pendant plus de deux ans l’accès du Royaume-Uni au programme Horizon Europe. Il a fallu attendre l'accord dit de Windsor, conclu le 27 février de cette année, sur la question des contrôles aux frontières en Irlande du Nord pour restaurer la voie aux négociations sur Horizon Europe. 

Ce n’est pas la première fois que l’Union européenne utilise le succès de ses programmes de recherche comme levier politique. En 2014, c’est la Suisse qui fut écartée de la recherche européenne en répression à une votation honteuse sur la politique migratoire. À ce jour, la Suisse n’a toujours pas rejoint Horizon Europe.   

De nombreux scientifiques ont dénoncé la suspension d’accords scientifiques à des fins politiques (1). Même quand elles sont transitoires, et indépendamment de leur justification politique, de telles mesures de rétorsion ont des effets délétères sur la construction européenne. Les réseaux de recherche se construisent dans la durée, au prix de procédures lentes et complexes. Depuis deux ans, dans un contexte de plus en plus incertain, les réseaux de recherche européens se sont progressivement vidés de leurs partenaires britanniques. Il faudra beaucoup de temps pour reconstruire ces relations scientifiques et culturelles pourtant si précieuses.

Dans l’intention certes louable de contrer les replis identitaires, on s’en prend en fait à un tissu essentiel à la construction communautaire : l’éducation et la science. C’est un paradoxe qui ne profite pas au projet européen. 

Appel aux Européens 

Entre le 1 février 2021 et le 7 septembre 2023, le visage de l’Europe a changé. L’utopie de la paix, qui fut le fondement originel de son projet, a soudain refait place à l’horreur de la guerre. C’est alors que l’on mesure toute la portée symbolique et politique des échanges scientifiques et culturels. Si longs à construire et si courts à détruire. 

C’est peut-être le moment de relire le discours « Appel aux Européens » de Stefan Zweig (2). Invité en 1932 à Rome à la conférence sur l’Europe, l’auteur refusa de participer à un événement déjà infesté par le fascisme et le nazisme. Il envoya néanmoins ses réflexions sur les mesures concrètes susceptibles de sauver l’Europe de la catastrophe à venir:  « Aujourd’hui, un Allemand qui voudrait faire ses études dans une université italienne pendant un semestre ou une année entière devrait considérer comme perdue cette année humainement et moralement si enrichissante, puisque, dans son pays d’origine, elle ne serait pas reconnue comme équivalent à une année d’études. » Cinquante ans avant la concrétisation du programme d’échange Erasmus, Stefan Zweig conçut sa portée symbolique et politique. C’est effaré par la montée du fascisme et par l’indifférence ambiante entourant la lente dissolution des liens culturels entre écrivains et artistes européens qu’il entrevit la puissance utopique d’échanges culturels et scientifiques forgés à l’âge où l’esprit se construit.

Près d’un siècle nous sépare du discours de Stefan Zweig.  Beaucoup s’accorderont pour affirmer qu’aucun programme n’a autant contribué à l’identité européenne des décideurs politiques et économiques actuels que le programme d’échange Erasmus, dont un nombre toujours grandissant ont bénéficié durant leurs études universitaires. Quand les tensions surgissent, il est infiniment précieux d’avoir côtoyé son interlocuteur comme étudiant.

Unir plutôt que punir

Alors que la recherche de la paix s’impose à nouveau comme moteur de la construction européenne, l’heure n’est pas à la suppression des échanges scientifiques internationaux. Une part importante du budget Horizon Europe permet à un grand nombre de jeunes diplômés d’entreprendre un doctorat dans un pays partenaire et dans un contexte de mobilité intense. Ces jeunes doctorants seront les acteurs économiques et politiques de demain.  En 2023, Stefan Zweig appellerait sans doute les Européens à les envoyer non pas seulement en Europe, mais aussi en Chine, en Russie, au Brésil, et partout où les liens tissés à l’heure de la formation de l’esprit permettront le respect mutuel et l’attention à la diversité dans la vie adulte.

C’est la Suisse à présent qu’il faut réintégrer dans le programme Horizon Europe.

Rodolphe Sepulchre, Professeur à la KU Leuven et à l’Université de Cambridge,

pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/).

  1. Voir la pétition en ligne Stick to Science (https://stick-to-science.eu/)
  2. Appel aux Européens, Stefan Zweig. Traduction Jacques Le Rider. Poche, 2014.

Les points de vue exprimés dans les chroniques de Carta Academica sont ceux de leur(s) auteur(s) et/ou autrice(s) ; ils nengagent en rien les membres de Carta Academica, qui, entre eux dailleurs, ne pensent pas forcément la même chose. En parrainant la publication de ces chroniques, Carta Academica considère quelles contribuent à des débats sociétaux utiles. Des chroniques pourraient dès lors être publiées en réponse à dautres. Carta Academica veille essentiellement à ce que les chroniques éditées reposent sur une démarche scientifique.

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