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Billet de blog 6 nov. 2022

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Pourquoi la Belgique doit boycotter le mondial au Qatar

Droits humains, corruption, exploitation de travailleurs migrants, aberration écologique : les motifs ne manquent pas de boycotter la coupe du monde au Qatar. L’état de l’équipe belge de foot en est un supplémentaire… Par Yves Cartuvels

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La coupe du monde de football, un événement planétaire

Dans quelques semaines aura lieu le mondial de football au Qatar. La planète foot commence à frétiller. Malgré l’offre continue de compétitions diverses, la coupe du monde reste un moment exceptionnel. Avec la présence des meilleurs footballeurs de la planète, suspens, émotion et passion sont au rendez-vous. Le foot à ce niveau, c’est souvent du grand art, entre mécanique de précision et danse en mouvement, stratégie de haut vol et intuitions de génie. 

Pour nous, belges, pour une fois réunis dans une même communion factice, la coupe du monde a, ces dernières années, une saveur particulière. Alors que depuis l’« arrêt Bosman » de la Cour de justice de l’Union Européenne sur la libre circulation des footballeurs, s’est construite une Europe néo-libérale du football, gouvernée par l’argent au profit des grands clubs européens[1], la coupe du monde permet aux petits de rêver à une revanche. Là, les grandes nations ne peuvent pas acheter sans limites les meilleurs joueurs étrangers, puiser dans le réservoir des petites nations pour mieux les étouffer et confiner la compétition à l’entre-soi des plus fortunés. À la coupe du monde, les compteurs sont en quelque sorte remis à zéro : chaque nation doit compter  sur ses propres forces et les petits pays, comme les Pays-Bas, la Belgique ou le Danemark, retrouvent voix au chapitre. La Belgique des Hazard et De Bruyne a ainsi éliminé le Brésil en 2018. La coupe du monde permet aux petits pays de briser l’omerta et de bousculer les grands, ce que leurs clubs sont, sauf coup de chance ou hasard, désormais incapables de faire dans les compétitions inter-clubs comme la Champions League ou l’Europa League

La coupe du monde, c’est donc une compétition qui, plus que toutes les autres,  rassemble tous les ingrédients de la tragédie antique. Drame, passion, joie, déception, surprise, imprévu… 

Mais pourquoi diable vouloir boycotter une fête planétaire  ? Corruption, droits humains et désastre écologique dans le collimateur 

Mais voilà que des empêcheurs de taper sur un ballon rond remettent en cause son organisation. Certains appellent au boycott. D’autres renoncent à placer des écrans géants dans leur commune. Les sponsors de certaines équipes, soudain vertueux,  annoncent se faire discrets, s’interrogeant sur les retombées d’un soutien trop appuyé à un événement qui ne fait pas l’unanimité. Et on sent les commentateurs de télé un peu gênés aux entournures, entre l’envie d’en être, à cette grande fête planétaire, et les réserves éthiques que l’événement suscite. On rassurera tout de suite les amateurs de foot : un moment de gêne est vite passé et il y a gros à parier que toutes les télés seront au rendez-vous. 

Mais quelle mouche pique donc ces grincheux qui, à l’image d’Éric Cantona ou de Vincent Lindon en France, appellent au boycott ? C’est qu’elle aura lieu cet hiver  au Qatar, la coupe du monde. À première vue, le choix peut en effet surprendre. Ce pays n’est pas précisément connu pour ses exploits footballistiques. Situé en plein désert, il ne possède au départ aucune infrastructure adéquate. La chaleur en été avoisine les 45 degrés, ce qui explique le déplacement impromptu du tournoi en hiver, au mépris de toute logique sportive. Mais la FIFA, grande organisatrice, a ses raisons que la raison ne connait pas. En 2010, au terme d’un processus dont la transparence est très relative, la coupe du monde est attribuée au Qatar. En septembre 2019, le Parquet national financier de Paris ouvre une enquête pour « corruption active et passive » et « recel et blanchiment » dans le cadre de l’attribution du tournoi à l’émirat gazier. Deux des  principaux dirigeants de la FIFA de l’époque, Sepp Blatter et Michel Platini, sont dans le collimateur des juges d’instruction français[2]

Depuis, les critiques s’amoncellent. Le Qatar n’est pas précisément le paradis des droits humains. Les droits des femmes, citoyennes de deuxième zone, y sont largement bafoués. L’homosexualité y est criminalisée et on ne parle pas des droits des personnes LGBT. L’exception culturelle, parfois curieusement mobilisée à gauche, a ici un peu de peine à justifier cette atteinte à « l’universalisme des droits »[3]

La main d’œuvre immigrée, très largement exploitée, a payé un lourd tribut à la construction des stades et des autres infrastructures nécessaires pour permettre à nos gladiateurs des temps modernes de s’exprimer. Selon une enquête du quotidien britannique The Guardian, publiée en 2019, plus de 6500 d’entre eux, venus d’Inde et du sous-continent indien, auraient péri dans l’entreprise[4]. Selon le journal, un nombre important de travailleurs continuent à œuvrer aujourd’hui dans des conditions indignes, parce qu’ils n’ont tout simplement pas d’autre choix pour survivre[5]. Ou quand le football, de fête, devient le symbole d’un capitalisme brutal réinventant sans état d’âme le servage ou l’esclavage. 

Enfin, à l’heure où la planète brûle, l’organisation de cette coupe du monde est largement dénoncée comme un non-sens écologique. Certes, la FIFA expose un programme ambitieux promettant d’organiser une  coupe du monde neutre en carbone. Toutefois, l’ONG  Carbon Market Watch met en doute la fiabilité de ce pronostic. Selon l’ONG,  les émissions carbone liées à la construction de 7 nouveaux stades climatisés à ciel ouvert sont « potentiellement huit fois plus élevées » qu’annoncé et les « crédits carbone destinés à compenser ces émissions ne feront pas le job[6]. En clair, la construction de ces stades à la porte du désert dans un pays où la pratique du football est embryonnaire est une aberration, d’autant que leur utilisation ultérieure est loin d’être garantie. C’est aussi un signal désastreux à l’heure où l’urgence écologique devrait s’imposer à tous, à commencer par les plus riches et les plus puissants. L’octroi tout récent des jeux asiatiques d’hiver 2029 à l’Arabie Saoudite en donne la preuve par l’absurde. 

Droits humains, exploitation de la main d’œuvre immigrée, non-sens écologique :  cela vaut-il une messe ?

Mais cet émoi est-il vraiment justifié ? Après tout, les soupçons de corruption dans l’attribution des grands événements sportifs ne sont pas neufs. Les droits humains sont bafoués dans bien d’autres pays et l’on n’a pas toujours fait la fine bouche. Les travailleurs immigrés  ne sont finalement… que des travailleurs immigrés. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et il y a belle lurette que, dans nos sociétés compassionnelles, une lutte des classes à vocation universelle et la défense des travailleurs les plus vulnérables se sont fait dépasser par d’autres luttes, identitaires, médiatiquement et politiquement plus rentables. Il y a donc bien peu de chances que le programme réclamé par Amnesty International et d’autres associations pour « fournir des réparations aux centaines de milliers de travailleurs migrants ayant subi des violations des droits humains au Qatar lors des préparatifs pour la Coupe du monde 2022 » ait une quelconque chance de voir le jour[7] .

Le réchauffement climatique ? Dans des sociétés qui ont parfaitement intégré l’injonction individualiste promue par le néo-libéralisme  contemporain, cet enjeu collectif et planétaire commence à avoir un petit côté has been. À droite comme à gauche, l’universalisme  perd du terrain, au profit du « eigen volk » (à l’extrême-droite) du « eigen ik » (le culte du « je ») , pas moins identitaire et catégoriel, (à gauche). Repli nationaliste ou ethnique sur « le peuple » en Hongrie,  Italie, Suède, Flandre, d’un côté ; développement personnel et démultiplication à l’infini des gender catégories de l’autre, des LGBT du départ aux LGBTQQI2SAA+ aujourd’hui. Bien sûr, les demandes de reconnaissance et de protection ne sont pas identiques et ne prennent pas appui sur les mêmes valeurs dans les deux cas, elles sont même régulièrement à l’opposé les unes des autres. Mais ce qu’elles partagent en miroir, d’Éric Zemmour à Sandrine Rousseau, c’est une dialectique identitaire qui remplace la lutte des classes et le rapport de domination capital-travail par une concurrence entre groupes de victimes en quête d’une reconnaissance toujours plus singulière.

Comment, dans ce contexte marqué à la fois par le recul d’une lecture universaliste du monde et un recentrage clanique sur l’individu et ses semblables, sans surprise à l’extrême droite, plus récent à gauche[8], rendre audible  la lutte pour un enjeu collectif qui concerne l’humanité tout entière et dépasse nos intérêts de groupe comme peuple, nation ou catégorie spécifique  ? C’est évidemment compliqué et le logiciel du capitalisme, nullement mis en cause, ne peut que se réjouir : le recouvrement des questions sociales et environnementales par des enjeux identitaires fait objectivement diversion et contribue à lui permettre de continuer à jouir sans entraves. Que vive la coupe du monde au Qatar !

On imagine en outre assez bien les contre-arguments d’une autre nature qui ne manqueront pas de surgir. Boycotter ? Ne serait-ce pas là une forme d’écologie punitive ? N’est-il pas d’autres moyens de marquer sa désapprobation, comme, à l’instar du Danemark, le port de maillots noirs en signe de deuil pour les travailleurs morts sur les chantiers de la coupe du monde ? Et puis, boycotter tout seul n’aura aucun impact. L’événement aura lieu et les autres y seront, eux. Même chose pour les télés : pourquoi nous priver si les autres chaines couvrent l’événement ? Va-t-on faire ce cadeau à la concurrence ? On aurait envie de renvoyer ici au très beau livre de Hannah Arendt sur la « banalité du mal »[9]. Elle y montre bien comment les responsables nazis ont pu construire la Shoah grâce à la collaboration active et passive de milliers de personnes, sur fond de petits gestes et d’absence de résistance.

La vraie raison de boycotter ? Mais l’état de l’équipe nationale belge, bien sûr… 

Soyons réalistes : dans le contexte sociétal actuel, mobiliser des arguments éthiques ou politiques pour boycotter la coupe du monde au Qatar a très peu de chances de succès. L’époque n’est pas à cela. Il n’est en fait qu’une piste susceptible d’être sérieusement mobilisée : l’état de l’équipe nationale belge. Soyons pragmatiques : la « génération dorée », qui a fait notre bonheur pendant 10 ans, est en voie de s’éteindre. Eden Hazard, notre plus grand artiste, n’arrive pas à s’imposer au Real de Madrid. La défense, notre point faible depuis plusieurs années, repose sur des joueurs atteints par la limite d’âge. Romelu Lukaku est une inconnue après sa saison délicate à Chelsea. L’équipe repose désormais sur deux « tôliers » - expression  délicieuse dont personne ne sait très bien ce qu’elle signifie, mais dont se régalent les commentateurs belges francophones -, Thibault Courtois et Kevin De Bruyne. Mais aussi grand, fort et beau soit-il, Courtois ne pourra pas tout arrêter à lui tout seul. Et De Bruyne  risque bien de prêcher dans le désert au Qatar. 

Bref, nous n’avons aucune chance. L’occasion est dès lors rêvée pour Roberto Martinez et les siens de s’acheter une conduite. Qu’ils prennent la tête d’une campagne de boycott, se profilant comme la première équipe à faire passer des considérations éthiques avant des intérêts financiers. Ils n’ont pas grand-chose à perdre. Cela leur donnerait une autre stature, cent coudées au-dessus des Kylian Mbappé et autres, toujours occupés à se demander s’ils iront au Qatar en char à voile ou en jet privé. Et ce serait sortir la tête haute plutôt que de risquer un départ en catimini par la petite porte. 

Yves Cartuyvels, Professeur Ordinaire, Université Saint-Louis – Bruxelles

Pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/)

[1] https://partiels-droit.com/arret-bosman/

[2] (https://www.lemonde.fr/sport/article/2022/01/13/coupe-du-monde-2022-au-qatar-l-ex-secretaire-general-de-la-fifa-entendu-par-les-juges_6109380_3242.html)

[3] O. Faure, Premier secrétaire du parti socialiste français https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/09/23/mondial-2022-au-qatar-entre-indignation-et-refus-du-boycott-les-partis-politiques-francais-divises_6142939_823448.html

[4] https://www.theguardian.com/global-development/2021/feb/23/revealed-migrant-worker-deaths-qatar-fifa-world-cup-2022).

[5] (https://www.theguardian.com/global-development/commentisfree/2022/sep/23/qatar-world-cup-migrant-workers-fear-being-sent-home-most)

[6] https://carbonmarketwatch.org/publications/poor-tackling-yellow-card-for-2022-fifa-world-cups-carbon-neutrality-claim/

[7] https://www.amnesty.be/IMG/pdf/20220519_rapport_qatar.pdf

[8] Les dérives claniques et les simplismes réducteurs du discours populiste victimaire de l’extrême-droite sont connus, on n’y revient pas ici. Plus surprenant est le succès à gauche d’une pensée néo-féministe qui, sur la scène politico-médiatique, se fait volontiers binaire et réductrice (« eux » et « nous »), s’érigeant en nouvelle police des mœurs et fonctionnant à la disqualification de celles et ceux qui ont  l’audace de questionner l’orthodoxie du discours dominant. Qu’il s’agisse, en France, de Sandrine Banon (La paix de sexes, éditions de l’Observatoire, 2019) ou d’Elisabeth Badinter, grande voix féministe de la première heure, les voix de femmes dissidentes, tenantes d’une approche « universaliste »,  sont vite accusées de trahison.

[9] H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 1991.

Les points de vue exprimés dans les chroniques de Carta Academica sont ceux de leur(s) auteur(s) et/ou autrice(s) ; ils n’engagent en rien les membres de Carta Academica, qui, entre eux d’ailleurs, ne pensent pas forcément la même chose. En parrainant la publication de ces chroniques, Carta Academica considère qu’elles contribuent à des débats sociétaux utiles. Des chroniques pourraient dès lors être publiées en réponse à d’autres. Carta Academica veille essentiellement à ce que les chroniques éditées reposent sur une démarche scientifique.

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