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Billet de blog 7 oct. 2022

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Le travail humain dans le réemploi ou les limites du marché face à ses ruines

Face à l’augmentation exponentielle de leur volume, l’économie circulaire promet de transformer les déchets en ressources et, par ce biais, de créer profits et emplois. À cette fin, elle promeut le recyclage et le réemploi. On peut toutefois s’interroger sur la qualité des emplois qu’elle est parvenue à créer jusqu’ici. Par Muriel Sacco

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Selon la Fondation McArthur (2015), l’économie circulaire transforme les déchets en ressources et les enjeux écologiques en opportunités économiques : elle crée des profits et des emplois en réinjectant les restes de la consommation dans le processus de production. Mais qu’en est-il vraiment ? En matière de traitement des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), flux en hausse exponentielle, l’EC oppose recyclage et réemploi. Par l’industrialisation et l’automatisation, le premier permet de recouvrer certains métaux rares et précieux. Certains seulement car, face au mythe du recyclage infini, force est de constater que toutes les matières ne se recyclent pas, faute de techniques appropriées ou de rentabilité suffisante, tandis que  d’autres perdent une part de leurs propriétés. Mais surtout, jusqu’ici, le recyclage n’a entraîné ni diminution de l’extraction des matières premières ni diminution du volume de la production. C’est pourquoi, depuis les années 2000, le réemploi a été reconnu comme une étape préalable au recyclage dans la hiérarchie de gestion des DEEE, sans pour autant recevoir la même institutionnalisation ni les mêmes moyens. Il implique pourtant une plus grande composante de travail humain et s’avère donc plus coûteux. L’analyse du réemploi des DEEE révèle dès lors ses perspectives et ses limites dans le cadre d’une économie circulaire.

Le réemploi a réhabilité les pratiques de récupération marginalisées par la massification de la consommation. Pendant longtemps, il est resté l’apanage de l’économie sociale ou de la charité, reposant sur des dons en nature qui offraient aux populations précaires l’accès à des biens de consommation à un prix moindre. Mais parce qu’il rend une deuxième vie aux objets et évite la production de déchets, il a symboliquement pris une dimension écologique. Il n’est plus seulement destiné aux personnes précaires (Benelli et al. 2017), mais s’inscrit également dans une consommation engagée, dite « écologiquement responsable ». Sa reconnaissance politique, à travers les politiques d’EC et la directive européenne 2008/98/CE, a ainsi contribué à le normaliser, à le diffuser dans les classes moyennes et supérieures, ainsi qu’à constituer un marché en expansion.

Valeur écologique du réemploi

Évitant le statut de déchet aux appareils, le réemploi devrait logiquement aboutir à réduire leur production et, par ricochet, l’extraction de ressources naturelles utiles à leur fonctionnement. Il donne ainsi une valeur écologique au travail manuel. Car, contrairement à la production de biens, qui repose autant sur une forte automatisation et une intensification de la productivité que sur une délocalisation dans des pays où les normes environnementales sont moins strictes et les conditions de travail proches de l’esclavage, le réemploi de l’économie sociale repose par nature sur le travail manuel et local. En effet, les flux de DEEE et les motifs de leur abandon sont très variés, ce qui rend difficile de les traiter en grand nombre ou de façon automatisée. Aussi, de la collecte à la réparation, en passant par le tri, le test et le nettoyage, les tâches nécessaires à leur remise en usage sont-elles essentiellement manuelles.

Déqualification du travail humain

Toutefois, ce travail manuel écologiquement utile est socialement et économiquement déprécié, tant sur le plan du contenu que du statut (durée du contrat, rémunération…). Outre qu’il est associé à la saleté et à l’impureté, il est disqualifié car il s’appuie sur la division du travail en une série de tâches simples et répétitives qui en diminuent la qualification. Pourtant, le réemploi est à la croisée de plusieurs métiers. Tout d’abord, la collecte des DEEE requiert un emballage ad hoc et une manutention prudente afin d’éviter les dégâts lors du transport. Ensuite, le tri mobilise une gestion des stocks qui réponde aux obligations réglementaires de traçabilité des déchets et d’évaluation technique et commerciale. Ainsi, les objets sont triés, selon qu’ils fonctionnent ou non, grâce à un test rapide. Parmi ceux qui fonctionnent, on gardera seulement ceux qui ont un potentiel commercial et une espérance de vie suffisante pour retourner sur le marché. Quant à la réparation, elle suppose de maitriser les entrailles des machines : elle implique de les connaitre, c’est-à-dire de faire preuve d’expérience, de réflexion et de créativité (Crawford, 2017). La complexification, liée notamment à la miniaturisation, appelle autant des compétences techniques relatives au fonctionnement que du savoir-faire, d’autant plus que le nombre des machines est virtuellement infini, tant leur composition varie en fonction du type, de la marque, du modèle, de la série, de la version et, évidemment, de l’année de mise sur le marché. Par contraste, avec la dévalorisation sociale dont souffrent ces métiers, toutes ces connaissances et compétences font l’objet de formations en valorisation des ressources. Elles semblent donc loin d’être innées ou évidentes.

Par ailleurs, le réemploi, principalement développé dans le cadre de l’économie sociale (devenu entrepreneuriat social), fournit de faibles revenus à des populations précaires. Avec le développement de l’État social actif, certains emplois ont été subsidiés dans le cadre de politiques d’insertion professionnelle visant à remettre à l’emploi ou à améliorer l’employabilité de personnes peu qualifiées. Toutefois, ces emplois sont le plus souvent à durée déterminée. Lorsque s’achève le subside dont bénéficie le travailleur, son contrat prend fin – ce qui entraîne une importante rotation de personnel –, car le prix de vente des appareils remis en état ne permet que partiellement de rémunérer le travail humain nécessaire. S’agissant des DEEE, les flux les plus rentables proviennent en effet des PC portables, des smartphones, des machines à laver, des frigos, des séchoirs, etc. qui sont autant de biens de consommation dont le montant neuf constitue une part importante du pouvoir d’achat. Or c’est sur ces segments que prospèrent également des géants, tels que Backmarket, qui se concentrent sur les appareils les plus récents et éludent la démarche de circuit court. Les plus vieux en revanche, les moins demandés ou les moins rentables, prennent directement la route du recyclage ou des circuits informels. C’est là au fond tout le paradoxe de ces emplois dits locaux et durables, générés grâce aux intarissables ruines de la consommation et du capitalisme : les emplois du réemploi sont précaires.

Nouveau modèle économique et écologisation de la production

L’épuisement des ressources naturelles plaide pour une hausse du réemploi. Cependant, le fonder sur du bénévolat, des politiques sociales ou sur un modèle économique reposant sur le marché et la rentabilité, comme le suggère l’économie circulaire, a non seulement pour effet d’affaiblir les conditions d’emploi, mais aussi de réduire la part des appareils allant au réemploi. Des pistes pour allouer au réemploi une partie de la cotisation obligatoire dédiée au recyclage, payée à l’achat d’un nouvel appareil (Récupel), sont certes envisagées. Elles doivent toutefois s’accompagner de mesures structurelles visant la conception de ces appareils et leurs volumes de production. En effet, vu le coût et la moindre productivité du travail humain, le réemploi ne peut compenser la hausse de leur production, surtout quand ils deviennent omniprésents dans notre quotidien. La vitesse des innovations favorise l’obsolescence technique, par le désir d’un appareil toujours plus performant, autant que l’obsolescence programmée, qui rend son fonctionnement plus difficile avec le temps grâce à des logiciels ou à des composants de moindre qualité. Et puis, tous les appareils ne sont pas réparables, du fait de l’inamovibilité de leurs composants. D’autres sont difficiles à réparer, soit en raison du coût, soit de la nécessité de passer par un réseau officiel ou agréé (Guien 2021). Dès lors, une amélioration des possibilités de réemploi passera nécessairement par une écologisation de la production des machines.

Muriel Sacco, maitre de conférences en science politique (ULB)[1]

Pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/)

Bibliographie :

Benelli, Nathalie, Corteel, Delphine; Debary, Olivier; Florin, Bénédicte; Le Lay, Stéphane ; Rétif, Sophie, 2017, Que faire des restes? Le réemploi dans les sociétés d’accumulation, Paris, Presses de Sciences Po.

Crawford, Matthew, 2017, Eloge du carburateur, Paris, Editions La Découverte.

Ellen MacArthur Foundation, 2015, Delivering Circular Economy : a Toolkit for policy makers, available at https://www.ellenmacarthurfoundation.org/assets/downloads/publications/EllenMacArthurFoundation_PolicymakerToolkit.pdf

Guien, Jeanne, 2021, Le consumérisme à travers ses objets. Gobelets, Vitrines, Mouchoirs, Smartphones et Déodorants, Paris, Editions Divergences.

Les points de vue exprimés dans les chroniques de Carta Academica sont ceux de leur(s) auteur(s) et/ou autrice(s) ; ils n’engagent en rien les membres de Carta Academica, qui, entre eux d’ailleurs, ne pensent pas forcément la même chose. En parrainant la publication de ces chroniques, Carta Academica considère qu’elles contribuent à des débats sociétaux utiles. Des chroniques pourraient dès lors être publiées en réponse à d’autres. Carta Academica veille essentiellement à ce que les chroniques éditées reposent sur une démarche scientifique.

[1] Ce texte est issu du volet socio-économique de la recherche WEEESOC menée par le Germe et 4MAT à l’ULB et financé par Prospective Research-Innoviris

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