Carta Academica
Carta Academica est un collectif d'universitaires belges qui a décidé d’intervenir dans le débat public
Abonné·e de Mediapart

92 Billets

0 Édition

Billet de blog 11 janv. 2022

Carta Academica
Carta Academica est un collectif d'universitaires belges qui a décidé d’intervenir dans le débat public
Abonné·e de Mediapart

Exit la confiance, vive la sécurité !

Le numérique emporte sur son passage non les institutions démocratiques, mais les valeurs qui les sous-tendent, telle la recherche coopérative de la vérité. En œuvrant pour la satisfaction de tout un chacun, il détourne l’esprit de tout ce qui le transcende, remplaçant la confiance par la sécurité. Par Mark Hunyadi, philosophe à l’UCLouvain.

Carta Academica
Carta Academica est un collectif d'universitaires belges qui a décidé d’intervenir dans le débat public
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Quand on voit Trump nier jusqu’à aujourd’hui le résultat de la dernière élection présidentielle, ou Zemmour préparer les esprits à ce qu’il interprète déjà comme un vol de l’élection, on se dit que quelque chose ne tourne pas rond dans le royaume de la démocratie.

Il y a quelque chose qui est en train de pourrir, ici, sous nos yeux.

Le problème ne tient pas aux institutions elles-mêmes, et on a envie de dire : hélas. Car le mal est plus profond, plus insidieux que cela. Il touche non pas au fonctionnement des institutions démocratiques (qui, formellement, tiennent le coup), mais, plus fondamentalement, aux valeurs sur lesquelles elles reposent.

Au premier rang de celles-ci : la recherche coopérative de la vérité, ou la volonté de trouver un consensus et de s’y tenir.

En effet, s’il est bien un acquis fondamental de la modernité démocratique, et ce, en gros, depuis la fin des guerres de religion qui avaient laissé l’Europe exsangue, c’est que les conflits doivent se résoudre symboliquement – c'est-à-dire par la discussion plutôt que par les armes. Principe exigeant, « idéal régulateur » comme disent les philosophes, mais suffisamment puissant et efficace pour que, par exemple, la construction européenne tout entière s’y adosse. Il est en outre éminemment générateur de confiance, car il permet aux citoyens de s’attendre légitimement à ce que les affaires publiques soient gérées dans le meilleur intérêt de tous.

L’identité plutôt que la vérité

Seulement voilà : la résolution symbolique des conflits suppose d’être d’accord de s’accorder, c'est-à-dire de coopérer à la recherche de la vérité, avec un petit v. Or, s’est progressivement imposée sous nos yeux, à bas bruit, une conviction d’une tout autre nature, selon laquelle ce qui compte, ce n’est plus tant la recherche de la vérité que l’affirmation de soi. L’identité plutôt que la vérité.

Crier haut et fort ce que l’on est, clamer ce que l’on veut, penser ce qu’on pense et le faire savoir, voilà la grande affaire.

Polarisation entre communautés irréductibles, fragmentation des revendications, populismes et fake news s’alimentent à ce même primat de l’identité sur la vérité : ne compte que ce qui me renforce dans mes convictions.

Ce qui, au-delà de toutes leurs différences, réunit ces forces divergentes, c’est précisément cette attitude de brutale affirmation de soi qui refuse toute transcendance à soi-même : je veux ou je désire quelque chose parce que je suis ce que je suis, point barre.

J’adhère à une info non en fonction de sa vérité présumée, mais parce qu’elle me plaît et flatte ce que je pense, sucre pour mon cerveau.

Il n’est pas question de former, de réinterpréter, de réévaluer mes aspirations spontanées en fonction d’autrui, ou en regard d’un intérêt ou d’une valeur supérieurs. Chacun considère son désir ou sa volonté comme un fait brut qui cherche sa satisfaction comme la pierre tombe vers le bas.

Perte de confiance dans les institutions

Du coup, les attentes des individus envers les institutions démocratiques changent elles aussi de cap : il ne s’agit plus de s’attendre en confiance à ce que les institutions publiques œuvrent pour le bien commun, mais qu’elles satisfassent mes aspirations. Comme pour les assaillants du Capitole le 6 janvier dernier, le Cher Moi doit faire loi.

Face à une évolution sociétale d’une telle ampleur, on ne peut qu’être prudent lorsqu’il s’agit d’en analyser les causes. Une mondialisation qui s’impose à tous comme un destin ; l’emprise de multinationales qui brouille les limites entre les pouvoirs publics et les puissances privées ; la perte progressive de la souveraineté politique entamée dès les années 1980, marquée par l’emprise croissante de géants privés, mais aussi par une construction juridique européenne trop abstraite : tout ceci a assurément érodé la confiance de base des citoyens dans leurs institutions. Car cette confiance se nourrit de la conviction fondamentale que femmes et hommes politiques sont en capacité d’agir ; or, ils et elles le sont, de fait, de moins en moins.

Inutile confiance

Mais un autre facteur, plus insidieux, contribue à cette perte tendancielle du taux de confiance. C’est l’emprise du numérique sur nos existences, qui renforce immanquablement cette tendance à l’affirmation de soi, qui est aussi une tendance à la satisfaction de soi.

« Perte tendancielle du taux de confiance », cela ne veut pas dire qu’on serait devenus plus méfiants ; cela veut dire plutôt qu’on a de moins en moins besoin de confiance.

Dans un monde administré par le numérique, la confiance devient inutile, parce que le système prend en charge et exécute lui-même les désirs, à peine sont-ils exprimés. Il les réalise de la manière techniquement la plus assurée possible, c’est-à-dire en éliminant au maximum les risques de déception.

Le numérique se présente à nous comme un immense système de satisfaction, où tout le monde, du cueilleur de champignons à l’athlète de pointe en passant par le diabétique et le chercheur en philosophie, trouve son compte. C’est une réussite diabolique, en ce sens qu’elle enferme tout un chacun dans sa bulle de satisfaction (à l’origine, « diable » veut dire : qui sépare).

Le numérique n’est pas une fenêtre sur le monde, mais monde lui-même, paramétré par d’autres ; un monde au sein duquel l’individu – il ne faut jamais l’oublier – ne fait que répondre à une offre numérique. Sa liberté n’est jamais qu’une liberté de supermarché.

Sécurité versus confiance

Cela conduit à une forme de fonctionnalisme généralisé : non pas un fonctionnalisme où le système attribue à chacun sa fonction (comme dans la division du travail), mais où chacun attend du système qu’il remplisse la fonction qu’il lui attribue, et ce dans tous les domaines de son existence. Et le système est ainsi fait qu’il en est désormais techniquement capable.

Dans ce monde, chacun devient l’administrateur de son propre bien-être, pour sa plus grande satisfaction. L’exécution du désir et de la volonté est automatisé, pris en charge par les algorithmes. Plus besoin de confiance dans ce monde-là ! La confiance y est remplacée par la sécurité. Les relations naturelles de confiance, et leur incertitude constitutive, sont remplacées par des relations techniques.

Parmi mille autres, une illustration spectaculaire : le bitcoin. Dès l’origine, le bitcoin a été explicitement conçu pour qu’il n’y ait plus besoin de faire confiance – aux banques, aux processus de paiements, aux banques centrales. Du point de vue de ses concepteurs, faire confiance est un inconvénient : autant donc éviter de devoir y faire recours.

C’est le principe du bitcoin : des milliers d’ordinateurs ayant tout vérifié, toute transaction est parfaitement sûre, plus exactement : toute fraude deviendrait tellement coûteuse que plus personne n’y a intérêt. Résultat : la confiance « naturelle » liée aux échanges est remplacée par une sécurité technique à toute épreuve.

La philosophie, gardienne de la vie de l’esprit

Cette évolution marque un vrai tournant anthropologique et sociétal.  Elle embarque tout sur son passage, y compris, donc, les valeurs qui sous-tendent la démocratie. Car elle renforce immensément chez l’individu la tendance libidinale à la satisfaction de soi, qui dès lors prévaut sur tout autre considération. Et elle renforce au passage son narcissisme cognitif, qui le pousse à préférer sa vérité à la recherche coopérative de celle-ci.

L’individu trouve désormais d’autres communautés de confiance, des communautés affectives formées de ceux qui pensent et sentent comme lui. Individuel ou collectif, le cockpit numérique n’en est pas moins un puissant isolant.

La sécurité technique ne peut certes pas remplacer toutes les relations naturelles de confiance, sauf à ce que nous devenions des robots – auquel cas nous ne pourrions même plus nous en plaindre.

C’est à la philosophie – la seule science qui envisage l’expérience humaine comme un tout – que revient la tâche éminente de montrer qu’un autre monde est possible, un monde où l’esprit humain, plutôt que s’encapsuler sur lui-même, puisse se confronter à ce qui le dépasse.

C’est à la philosophie que revient de montrer que la vérité, la confiance, l’amour, et d’autres expériences semblables, irréductibles à la relation numérique, élèvent l’esprit parce qu’ils le transcendent.

Mark Hunyadi (www.markhunyadi.be ), philosophe à l’UCLouvain, pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/).

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Après l’embargo sur le pétrole russe, l’Europe dans le brouillard
Annoncée depuis des mois, la guerre du pétrole contre la Russie est une réalité depuis lundi 5 décembre. L’Europe a engagé un embargo, les membres du G7 imposent un plafonnement du prix du baril à 60 dollars pour les pays tiers. Avec quelles conséquences ? Personne ne sait.
par Martine Orange
Journal
Devant la cour d’appel, Nicolas Sarkozy crie son innocence
Rejugé pour corruption, l’ancien chef de l’État s’en est pris à une enquête illicite selon lui, et a réaffirmé ne rien avoir commis d’illégal en utilisant la ligne téléphonique « Paul Bismuth ».
par Michel Deléan
Journal
Les enjeux d’un second procès à hauts risques pour l’ancien président
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert sont rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes
Billet de blog
L’électricité, un bien commun dans les mains du marché
Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?
par maxime.tallant