Pourquoi la pénurie des enseignants ne fait que commencer.
Nos écoles, de la maternelle au secondaire, se trouveront dès 2027 dans une situation catastrophique. Déjà elles font face à une pénurie d’enseignants. A la rentrée 2027, aucun jeune diplômé ne sortira des Hautes Écoles pédagogiques et à la rentrée 2028, leur nombre sera au moins divisé par deux, par rapport aux promotions actuelles. La raison est l’entrée en vigueur du décret sur la formation initiale des enseignants (RFIE), qui a fait passer ces formations de 3 à 4 ans, il y a tout juste 8 mois. L’année dernière, l’annonce de l’entrée en vigueur du décret avait fait chuter le nombre des inscrits de 20%. Cette année, la chute serait de 25% pour certaines écoles et de plus de 50% pour d’autres. En deux ans, il s’agit donc d’une chute cumulée entre 45 et 70%.
Personne dans le secteur n’est surpris par cet effondrement. Ca fait juste dix ans que les enseignants concernés crient qu’un décret qui rallonge la formation de 3 à 4 ans sans aucune augmentation de salaire fera fuir les étudiants.[1] Les étudiants des Hautes Écoles choisissent des formations courtes, quitte à gagner moins, car les études universitaires, plus longues, leur paraissent inaccessibles. Tous les acteurs du terrain prédisent un effondrement pire encore pour le futur master en enseignement offert dans les universités dès 2025 et qui qualifiera les enseignants du secondaire supérieur. Là où nos étudiants sortent actuellement avec la double qualification de chimiste, ou romaniste, ou mathématicien et enseignant, dès 2025, il devront choisir entre l’un ou l’autre. Tous ceux qui connaissent le marché du travail, les parcours des jeunes enseignants et les préoccupations de nos étudiants savent que, là aussi, le nouveau décret fera le vide. Faute d’inscrits, le master en enseignement sera supprimé. Restera le master complémentaire et donc un parcours de six années d’étude pour le même barème obtenu en 2008 au bout de 4 ans. Pour les enseignants du secondaire supérieur aussi, la moisson 2027 s’annonce désastreuse. La pénurie des enseignants est déjà un problème majeur. Qui ne connait pas dans son entourage proche un élève qui n’a pas cours pendant des mois dans une ou plusieurs matières, faute de prof ? On nous a préparé, par voie décrétale, une crise de société de grande ampleur dont les dégâts se feront ressentir sur plusieurs générations.
Réduire les inégalités en faisant fuir les enseignants ?
Voici donc un décret qui s’était fixé deux objectifs : renforcer l’attractivité du métier d’enseignant et réduire les inégalités sociales. Pour l’attractivité, on vient de voir les effets. Pour les inégalités, en plus de la ségrégation qui caractérise notre paysage scolaire, on aura donc bientôt des écoles avec et des écoles sans enseignants. Et qui pourra offrir les conditions d’embauche les plus attractives aux rares diplômés convoités de tous ? Et non, pour réduire les inégalités, il ne suffit pas de multiplier les heures de cours pendant lesquelles on parle de Pierre Bourdieu aux futurs enseignants. Le monde politique se défausse sur les enseignants et leur formation, faute d’avoir le courage de s’attaquer vraiment à la ségrégation qui règne dans nos écoles. Toucher à la liberté du choix de l’école serait un suicide politique et on préfère donc faire semblant de s’y intéresser, à force de décrets sur la formation des enseignants et sur les modalités d’inscription dans nos écoles. Les uns comme les autres sont des flops, car ce sont de simples manœuvres de diversion.[2]
L’heure des formateurs d’enseignants aurait-elle sonné ?
Comment a-t-on pu en arriver là ? La réforme n’a pas été adoptée en toute hâte. Cela fait quinze ans qu’on en discute. La réforme n’a pas provoqué de grands clivages. Elle a été adoptée à l’unanimité de tous les partis, sauf le PTB, à cause du refus de revaloriser les salaires. Il y a donc un problème de méthode. Le décret regorge de nobles intentions qui ne peuvent que récolter l’adhésion. Le décret est autant inspiré d’objectifs louables que d’ignorance. Ignorance, car ses auteurs n’ont manifestement jamais vu un étudiant de près. Ignorance, surtout, car les avertissements des acteurs du terrain ont été ignorés avec mépris depuis des années. Dans les cabinets ministériels et à l’Académie de Recherche et Enseignement Supérieur (ARES) il est bon ton de présenter le monde enseignant comme un monde corporatiste et conservateur qui refuse de changer ses vieilles habitudes, quitte à perpétuer les inégalités. Consulter les enseignants, c’est alors bien la dernière chose à faire s’il s’agit d’initier une vraie réforme. Certes, l’élaboration du décret a fait l’objet d’un « large processus consultatif ». Processus monopolisé par des experts en psycho-pédagogie triés sur le volet, pour qui la forme prime sur le contenu et pour qui la seule discipline qui vaut est la leur, car, physique ou éducation physique, peu importe. Ce qui compte est qu’on ait étudié la « posture enseignante ». Ces experts avaient une revanche à prendre. La formation des enseignants est le parent pauvre de nos universités, enseignée par une majorité de temps partiels. La réforme était aussi une opportunité professionnelle, en remplaçant du disciplinaire par de la pédagogie et de la didactique.
Le catéchisme de la pédagogie, voilà comment relever le niveau de nos écoles. Le discours des « experts » mobilisés, capables de s’ériger en oracle sur l’état de l’enseignement, a tout pour plaire au monde politique et vice-versa, car il promet un monde meilleur à coup d’effets d’annonces sans que cela ne coûte un sou au contribuable. Le monde du décret est un monde enchanté, dans lequel les futurs enseignants gagnent le paradis en se consacrant à leur vocation. Nous allons vite déchanter.
Des mots, et surtout pas de chiffres !
Mais pourquoi donc se faire l’oiseau de mauvaise augure ? Pourquoi brandir des chiffres terrifiants dont personne n’a jamais entendu parler ? Parce que nous sommes victimes d’une conspiration du silence. Le décret provoque une chute catastrophique du nombre d'inscrits dans les filières pédagogiques. Il serait tout à fait étonnant que cette chute se répercute de façon parfaitement égale sur tous les établissements. Si le nombre d’étudiants inscrits est divisé par deux ou par trois, on finira par diviser le nombre d’établissements qui organisent ces formations par deux ou par trois aussi. Garder le secret absolu sur le nombre d'inscrits devient alors un enjeu de vie ou de mort pour ces écoles.
La conspiration du silence est devenu le mode de gestion de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles. Parlons des effets d’annonce et cachons les chiffres, telle est la devise.[3] En 2014 est entré en vigueur le décret Marcourt. Eh bien, depuis 2013, nous ne disposons plus d’aucune statistique sur les taux de réussite en Bachelier1, sur la durée moyenne des études, sur le nombre des étudiants non-subsidiables éjectés du système ou sur le nombre d’étudiants qui quittent l’université au bout de longues années sans aucun diplôme.[4] Ce n’est pas étonnant, car les acteurs du terrain savent d’expérience et à partir de données chiffrées partielles, que le bilan est sans appel. Que le décret a fait exploser les taux d’échec, rallongé les études et précarisé une génération entière d’étudiants.[5] Ceux qui sont aux commandes, dans les cabinets ministériels et dans les agences de gestion, sont aussi les auteurs des décrets qui ont provoqué le désastre Marcourt et la catastrophe de la RFIE qui se produit sous nos yeux. Ou plutôt, pour l’instant encore loin de nos yeux. Et plus on peut retarder l’heure du bilan et mieux ils se porteront. En politique on vit d’effets d’annonces et pas de l’analyse de ce qu’elles produisent sur le terrain. Ce bilan, aucun parti politique ne pourra en tirer bénéfice, car tous ont suivi le chant des Sirènes de la pédagogie et tous ont voté pour les deux décrets. Tout va bien, madame la Ministre. Et si notre barcasse fonce droit sur les rochers du détroit de Messine, c’est les rochers qui se fendront. Il y a fort à parier que les chiffres, on les retrouvera enfouis dans un tiroir quelque part au cours de l’été 2024. Mais même ça, ce n’est pas garanti.
Pieter Lagrou est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Libre de Bruxelles, pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/).
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[1] Voir, par exemple « Carta Academica sur la formation initiale des enseignants: Chronique d’un naufrage annoncé. » Le Soir, 10 décembre 2022. https://tinyurl.com/2p8vanyr et « Université et Formation : la fuite en avant. » Politique. Revue belge d’analyse et de débat, Vol. 107, mars 2019, p. 102-125. https://tinyurl.com/p3sdmrct
[2] Charlottte Hutin, « Mixité sociale : le flop du décret inscriptions » Le Soir, 10 janvier 2024. https://www.lesoir.be/560289/article/2024-01-10/mixite-sociale-le-flop-du-decret-inscriptions
[3] « Impossible également de se faire une idée de la pénurie de professeurs, la Fédération Wallonie-Bruxelles bottant en touche. ‘Le recrutement des enseignants relève des pouvoirs organisateurs.’ Qui n’ont su nous répondre. » Nicolas Baudoux et Benoît Mathieu, « La Belgique est-elle fâchée avec les données ? » Regards, L’Echo, Samendi 27 janvier 2024.
[4] Voir« Carta Academica : État fédéral ou État libéral ? Quand fédéralisme rime avec dirigisme » Le Soir, 27 mai 2023. https://tinyurl.com/4hyj4amn et « Carta Academica : Le secret des chiffres de la réussite à l’université » Le Soir, 2 septembre 2023 https://tinyurl.com/7cwrmwr2[5] « Carta Academica : Il était une fois l’université » Le Soir, 1 juillet 2023. https://tinyurl.com/49cn7dcw