Chroniques brésiliennes ou le Brésil sous Bolsonaro

Il y a tout juste deux ans, Jair Bolsonaro, nostalgique assumé de la dictature militaire, était élu président du Brésil. En quoi l'arrivée au pouvoir de ce président autoritaire affecte-t-elle la vie quotidienne des Brésiliens, en particulier dans le monde universitaire? Chronique par Michel Gevers, observateur sur place.

Cela fait 15 ans que je passe chaque année 6 semaines au Brésil pour y faire de la recherche à l'Université Fédérale de Rio Grande do Sul (UFRGS) à Porto Alegre. Depuis l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, bien des choses ont changé, dans les universités et dans la vie courante; d'autres pas. Ce sont ces éléments d'atmosphère, glanés au fil des rencontres et des observations, que je veux relater dans cette chronique.

Petit rappel sur l'élection de Bolsonaro

Rappelons d'abord que, si Bolsonaro a été élu, c'est parce que l'ex-président Lula, qui avait une avance de plus de 20 points dans les sondages, a été empêché de se présenter aux élections. Le juge Sergio Moro l'a condamné à la prison sur base d'une "intime conviction" de fraude, le temps de l'empêcher de se présenter aux élections. Un an plus tard, la Cour Suprême a libéré Lula de prison parce qu'un appel était en cours et que dès lors son incarcération était illégale. Mais les élections étaient passées, Bolsonaro était élu, et sa première décision fut d'offrir au juge Moro de devenir Ministre de la Justice pour bons et loyaux services. En avril 2020, Moro a démissionné, excédé par les interférences du président dans des affaires judiciaires impliquant des membres de sa famille.

Bolsonaro et les universités

Bolsonaro fait l'unanimité contre lui dans les milieux universitaires, pour lesquels il affiche le plus grand mépris. Les universités sont des bastions communistes, selon lui. C'est la raison pour laquelle il a, dès son entrée en fonction, réduit les budgets des universités et de la recherche de 30%. Mais il veut aller plus loin et prendre le contrôle des universités. La constitution brésilienne prévoit que, dans les universités fédérales - qui sont de loin les meilleures universités du pays - c'est le gouvernement qui choisit le recteur parmi trois candidats qui lui sont présentés par les universités. Les universités organisent à intervalles réguliers des élections ou consultations internes qui amènent à établir une liste de trois candidats dans l'ordre. Le Ministre de l'Education choisit alors le recteur parmi ces trois candidats. Dans le passé, le Ministre a toujours respecté le choix des électeurs et choisi le premier candidat. Mais Bolsonaro n'en a cure, et depuis son accession au pouvoir en janvier 2019 il a, à plusieurs reprises, choisi un candidat autre que le premier. Ce fut notamment le cas tout récemment à l'UFRGS, où il a nommé comme recteur un candidat Bolsonariste qui a obtenu environ 10% des voix, loin derrière les deux autres candidats.

Bolsonaro est-il un Trump brésilien?

Pour tempérer un tant soit peu l'amertume des collègues brésiliens, je leur dis parfois que, finalement, l'élection de Bolsonaro était dans l'ère du temps parce qu'il est un populiste comme Trump, qui s'est faire élire de la même manière. Mais ils s'insurgent. Trump s'est rendu populaire comme animateur de shows télévisés; il faisait rire la galerie. Mais Bolsonaro n'a jamais fait rire personne, répondent-ils. Il a passé 28 ans au parlement sans jamais déposer la moindre proposition de loi. Pendant ces 28 ans ses seules interventions, maintes fois répétées, ont été d'affirmer que le Brésil se portait tellement mieux sous la dictature militaire et que la seule erreur des dictateurs avait été de ne pas tuer assez d'opposants, qui étaient bien entendu tous communistes. Aucune comparaison, donc, entre Trump l'amuseur public, et Bolsonaro le nostalgique de la dictature.

Ce qui déprime les milieux universitaires est donc de constater que, fondamentalement, les Brésiliens trouvent que la dictature, ce n'est quand même pas si mal. Ils n'ont cependant pas suivi leur président qui, au mois de  mars, a tenté d'organiser à Brasilia une manifestation monstre en faveur de la dissolution du parlement. Échec cuisant, puisque la police n'a compté que 5.000 manifestants, mais catastrophe sanitaire puisque Bolsonaro a multiplié les selfies et serré les mains d'une centaine de manifestants, sans masque et sans gants, alors que plusieurs membres de son cabinet avaient été testés positifs au coronavirus, ce qui lui arrivera à son tour un peu plus tard.  Cela a créé la fureur au Brésil et a décidé des députés à entamer une procédure de destitution contre Bolsonaro pour atteinte à la santé de la population. Une guerre se livre depuis le début de la pandémie entre les gouverneurs des Etats, qui prennent des mesures draconiennes de protection contre le virus, et Bolsonaro qui dit que seul lui a le pouvoir de prendre ces mesures, ce qu’il refuse de faire. Sa politique de déni vis-à-vis du virus est en tous points comparable à celle de Donald Trump, avec des conséquences identiques. Avec plus de 160.000 morts au 6 novembre 2020, le Brésil est le deuxième pays le plus touché au monde après les États-Unis.

La destruction des services et institutions publiques

Le Parti des Travailleurs (PT), parti de l'ancien président Lula, et qui a été au pouvoir pendant longtemps, c'est un peu le PS du Brésil. Mais pour Bolsonaro, ce sont des communistes, et depuis qu'il est au pouvoir, il mène une chasse effrénée aux sympathisants du PT ou à ceux qui ont travaillé sous le gouvernement Lula dans les administrations publiques. Comme on ne peut pas licencier des fonctionnaires, on les met tout simplement à l'écart. Et on met dans les postes de direction de ces administrations des Bolsonaristes sans compétence aucune. Les services publics, les ministères, les organismes de la recherche sont complètement désorganisés, alors qu'ils sont remplis de fonctionnaires compétents, sympathisants du PT ou ayant travaillé sous l'administration Lula, qui sont payés pour ne rien faire. Avec des conséquences désastreuses sur l'efficacité de ces services. Pour mon travail de recherche à l'Université Fédérale de Rio Grande do Sul j'ai obtenu un financement de l'administration de la recherche, mais il m'est impossible de le mettre en œuvre parce que cette administration est totalement désorganisée.

Le problème de la presse

Un des grands problèmes pour la démocratie au Brésil est que la presse est totalement aux mains des grands propriétaires. Là où, en Europe et aux États-Unis, certains médias donnent à l'occasion la parole à l'opposition aux grands groupes capitalistes, pour tenter de donner une image d'impartialité, au Brésil ce scrupule n'existe pas. Un des principaux problèmes qui touchent la population brésilienne est la corruption. Un tiers des députés brésiliens sont sous enquête judiciaire pour corruption. Mais curieusement, quand c'est un député d'un parti de droite qui fait la une de la presse pour une affaire de corruption, la presse se contente de mentionner son nom. Quand c'est un membre du PT, elle dit qu'il est membre du PT.

Rappelons que c'est la presse qui a mené une campagne virulente en 2016 pour obtenir la destitution de Dilma Rousseff, membre du PT, qui avait succédé à Lula comme présidente. Comme Mme Rousseff n'a jamais été soupçonnée du moindre acte de corruption, la presse a trouvé un autre motif: elle a été accusée de présenter au parlement une situation budgétaire plus favorable que ce qu'elle était réellement. Une pratique bien établie en Belgique par les ministres Johan Van Overtveldt puis Sophie Wilmès, sans qu'on ait trouvé le besoin de les destituer.

L'insécurité, l'emploi et la misère

Les Brésiliens - du moins ceux qui ont quelques moyens - vivent dans une insécurité permanente. Les riches et la classe moyenne vivent dans les beaux quartiers. Dans les centres villes, dès 18h les magasins, les commerces, les institutions sont lourdement barricadés, les rues sont désertes. Cette insécurité a pour effet de créer des millions d'emplois d'agents qui surveillent l'entrée des bâtiments. À l'entrée de mon bâtiment universitaire, deux gardes en permanence, qui me disent bonjour quand j'arrive.

Le sur-emploi est partout. Un entrepreneur de chez nous s'étranglerait. Dans les restaurants, une armée d'employés sont là pour s'assurer que personne ne manque de rien, qu'il n'y pas une assiette sale que l'on pourrait déjà débarrasser d'une table. À Bruxelles on a introduit il y a deux ans des horodateurs d'une complexité remarquable. J'ai vu combien de fois des personnes perplexes devant ces machines, se demandant comment faire pour obtenir le précieux ticket qui leur donne droit à 2h de parking. "Il faut au moins être ingénieur pour comprendre", ai-je entendu. À Porto Alegre, ces horodateurs intelligents ont été introduits il y a un an, mais avec une solution à la brésilienne: il y a un agent à côté de la machine pour expliquer comment elle fonctionne. Heureux Brésil, où on tente de donner de l'emploi aux gens.

Néanmoins, la misère est partout. J'achève mon repas, trop copieux, sur une terrasse d'un café dans un endroit populaire, en laissant la moitié dans mon assiette. Au moment de me lever, un homme vient demander au patron s'il peut terminer mon assiette. Il s'assied à ma place et  vide mon assiette en un tournemain. Cela aussi, c'est le Brésil.

Michel Gevers, Professeur émérite à l'UCLouvain, à Porto Alegre

Pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/)

 

 

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