Peut-on lutter contre le racisme dans le football professionnel ?

Le racisme dans le football va bien au-delà des insultes et agressions à l’égard de joueurs africains. Il comprend trois autres dimensions : les préjugés raciaux, les idéologies raciales et un racisme structurel et institutionnel. Dès lors, la lutte contre ce phénomène doit se décliner à quatre niveaux et ne pas se contenter de campagnes de communication (Respect, etc.). Par Marco Martiniello

Au début du mois de mars, l’Union Royale Belge des Sociétés de Football Association (URBSFA) lançait en collaboration avec l’Association des Clubs Francophones de Football (ACFF) et Voetbal Vlaanderen, son pendant néerlandophone, un nouveau plan de lutte contre les discriminations (basées sur la couleur de peau, la religion mais aussi le sexe, les orientations sexuelles et les différentes formes de handicap) et le racisme. Ce plan est intitulé Come Together. Ce 20 mars, le Standard de Liège et le Centre d’Études de l’Ethnicité et des Migrations de l’Université de Liège (CEDEM) organisent un colloque international en ligne sur les moyens de lutter contre le racisme dans le football professionnel. D’un côté, l’approche de l’URBSFA est d’affronter simultanément toutes les formes de discriminations dans le football en général. De l’autre côté, le CEDEM et le Standard ont choisi de se centrer plus particulièrement sur le racisme dans le football professionnel.

Les deux options présentent des avantages et des inconvénients. D’un côté, il est intéressant d’élargir la focale et d’englober, comme le fait l’URBSFA, toutes les formes de discriminations dans le football amateur et professionnel. Cela conduira immanquablement à suggérer des solutions de type généraliste avec le risque de noyer les éventuelles particularités du racisme et des discriminations raciales. D’un autre côté, l’approche du colloque du CEDEM et du Standard de Liège devrait permettre de discuter en profondeur d’une forme de discrimination et d’un phénomène parmi d’autres, les discriminations raciales et le racisme, et ce particulièrement dans le football professionnel, ses structures et ses organisations. Le risque est ici de perdre the big picture, comme disent les anglophones, et de ne proposer que des solutions particularistes à une question assez vaste. Mieux vaut voir les complémentarités entre ces deux approches et ces deux initiatives qui reviennent, chacune à sa façon, sur une question ancienne, récurrente et non résolue à ce jour dans le football : la persistance du racisme.

Le football : vecteur de racisme ou outil de rapprochement des communautés et des peuples ?

Deux positions extrêmes se sont manifestées au fil du temps sur cette question. D’un côté, le football est vu comme une activité humaine fondamentalement guerrière qui, par nature, encouragerait le tribalisme, le nationalisme et le racisme. D’un autre côté, on préfère voir le football comme une activité qui rapproche les communautés et les peuples et qui peut les accompagner dans leur marche vers une société sans racisme. Le football serait ainsi une école du respect, de l’inclusion et de l’antiracisme. La réalité est moins tranchée et plus complexe. D’un point de vue sociologique, on peut voir le monde du sport le plus populaire au monde comme un miroir, certes souvent déformant, des sociétés humaines. On peut y observer une partie des dynamiques sociales, économiques, politiques et culturelles qui caractérisent l’ensemble de la société. Si le racisme est bien présent dans le monde du football, c’est parce qu’il est bien présent dans la société au sens large et pas l’inverse. Si les pratiques antiracistes existent bel et bien dans le monde du football, c’est parce qu’elles existent dans l’ensemble de la société, et pas l’inverse.

Les quatre dimensions du racisme dans le football

Par ailleurs, lorsqu’on évoque le racisme dans le football professionnel, on se focalise généralement sur les agressions verbales et parfois physiques que subissent des joueurs africains et d’origine africaine, soit de la part des supporters, soit de la part d’autres joueurs, comme dans l’affrontement récent entre Zlatan Ibrahimovic et Romelu Lukaku. On pourrait présenter un florilège d’insultes et de chants racistes et antisémites que l’on pouvait entendre dans les stades avant la crise sanitaire. On pourrait évoquer les jets de bananes à certains joueurs africains et les cris de singes qui leur sont adressés. Mais ces faits avérés, dont certains sont d’ailleurs encore trop souvent considérés comme l’expression d’un folklore footballistique, et donc tolérés, ne couvrent qu’une partie, la plus visible, de l’espace du racisme dans le football professionnel.

On peut mentionner trois autres dimensions du racisme qui sont présentes tant dans le monde du football professionnel que dans la société en général : les préjugés raciaux, les idéologies raciales et enfin, un racisme plus structurel et institutionnel. Les préjugés raciaux sont nombreux chez certains supporters mais aussi chez des joueurs, entraîneurs, arbitres, dirigeants de clubs ou de fédérations. Ainsi, les joueurs africains et d’origine africaine sont parfois perçus comme moins disciplinés, incapables de respecter les horaires, moins aptes intellectuellement à comprendre et absorber les principes tactiques complexes. Les joueurs arabes sont quant à eux parfois perçus comme étant particulièrement agressifs sur le terrain et susceptibles. Les joueurs italiens seraient des comédiens, etc. Les préjugés de ce type sont loin d’avoir disparu. On peut se demander jusqu’où ils expliquent parfois le comportement des arbitres et des dirigeants à l’égard des joueurs africains, d’origine africaine et arabe notamment.

Ils peuvent être reliés à une idéologie raciste intériorisée depuis des siècles et renforcée par le colonialisme. Toutes les idéologies racistes sont basées sur l’idée que l’humanité est divisée en groupes biologiques et/ou culturels – qu’on appelle les « races » – qui reproduisent leurs caractéristiques spécifiques de génération en génération. De plus, dans l’histoire, cette idéologie a souvent placé la « race » dite blanche au sommet d’une hiérarchie raciale et affirmé sa supériorité par rapport aux autres « races ». Ainsi, elle a servi à justifier et à légitimer l’esclavage, l’apartheid, le colonialisme et sa prétendue mission civilisatrice. Elle reste présente tant dans la société en général que dans le football, même si évidemment, elle y fait aussi l’objet d’un rejet vigoureux.

Enfin, comme dans la société, le racisme dans le football professionnel présente aussi une dimension structurelle et institutionnelle. Ainsi, il est encore trop souvent considéré comme normal que la place des personnes racisées dans le football soit quasi exclusivement sur le terrain en tant que joueurs. En Belgique, on compte 3 entraîneurs d’origine africaine sur les 18 clubs de D1A et aucun arbitre. Quant à l’URBSFA et à la Pro League, elles restent encore très largement blanches et masculines en dépit de certaines nominations récentes à des postes visibles de personnes issues d’autres groupes. Par ailleurs, les modalités de recrutement des jeunes joueurs en Afrique pourraient aussi faire l’objet de plus d’études sous le prisme du racisme. Jusqu’il n’y a pas si longtemps, l’organisation des transferts de très jeunes joueurs africains vers l’Europe avait beaucoup de points communs avec la traite des êtres humains. Certains managers n’hésitaient en effet pas à faire venir des jeunes joueurs d’Afrique en leur promettant monts et merveilles. Par la suite, la majorité d’entre eux se retrouvaient sans statut et sans papiers en Europe loin du vedettariat rêvé dans un grand club. Enfin, au niveau international, la construction des stades pour la Coupe du monde au Qatar, qui a déjà entraîné la mort de plus de 6.500 ouvriers immigrés, montre une autre facette du racisme dans le football professionnel. On n’hésite pas à sacrifier la vie de milliers de travailleurs immigrés asiatiques et africains réduits à une forme moderne d’esclavage pour la préparation d’un événement plus géopolitique et commercial que simplement sportif.

Les quatre niveaux de la lutte contre le racisme dans le football

Lutter contre le racisme dans le football professionnel nécessite donc de se situer à quatre niveaux : les agressions verbales et physiques à caractère raciste, les préjugés raciaux, les idéologies raciales et enfin, le racisme structurel et institutionnel. Cette lutte nécessite l’utilisation d’instruments divers (juridique, pédagogique, gouvernance, etc.) adaptés à chacune des quatre dimensions du racisme.

Les campagnes de communication contre le racisme lancées par les diverses fédérations de football, et parfois par certains clubs, sont symboliquement très importantes. Elles restent toutefois clairement insuffisantes. Elles risquent parfois d’exprimer plus un antiracisme de façade qu’une volonté de lutter fermement contre le racisme. Par ailleurs, il faut louer les actions de certains groupes de supporters qui se mobilisent contre le racisme depuis de nombreuses années. Elles devraient encourager les clubs et les instances du football professionnel à en faire plus et plus vite dans ce domaine.

Des avancées ont eu lieu dans le domaine de la lutte contre les agressions verbales et physiques à caractère racial. Les droits belge et européen offrent à cet égard des opportunités encore sous-utilisées. Il faudrait examiner comment mieux les utiliser et ne pas continuer à laver ce linge sale exclusivement dans les instances du football. Dans une démocratie, on ne voit pas pourquoi des faits d’insultes ou d’agressions racistes dans un stade de football ne pourraient pas être traités prioritairement par les tribunaux réguliers.

La lutte contre les idéologies et les préjugées raciaux appelle des efforts pédagogiques tant à l’intérieur du monde du football qu’en dehors. C’est un travail de longue haleine tant les idéologies et les préjugés raciaux sont enfouis dans les méandres de notre inconscient collectif depuis des siècles. Toutes les institutions éducatives de l’école maternelle à l’université en passant par les espaces de loisir et les clubs sportifs ont un rôle à jouer dans la déconstruction des idéologies et des préjugés raciaux. Se pose alors la question de la formation des formateurs qui, bien souvent, ont aussi été influencés par les idéologies raciales et des préjugés raciaux.   

Enfin, la lutte contre le racisme structurel suppose une réflexion plus profonde et une plus grande diversification des instances de gouvernance du football professionnel et aussi des autres catégories d’acteurs de ce sport (dirigeants de clubs, corps arbitral, etc.). Mais le geste le plus fort et le plus difficile à poser, tant pour des considérations économiques que sportives, serait que, à l’instar de la Fédération norvégienne de football qui envisage de le faire, notre fédération, l’URBSFA, considère la possibilité de ne pas participer à la Coupe du monde au Qatar, pays où sévissent encore l’esclavagisme moderne et le racisme d’État. Une telle décision serait tout à fait cohérente avec son nouveau plan de lutte contre le racisme et les discriminations dans le football en Belgique. Ce serait une position forte à la fois contre le racisme et contre l’affairisme débridé qui a déjà transformé un sport historiquement populaire en un spectacle global hyper commercialisé. Toutefois, cela semble peu probable au regard précisément des enjeux économiques et d’image d’une telle compétition.

 

Marco Martiniello

Sociologue de l'immigration, du racisme et des relations ethniques

CEDEM, Université de Liège

pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/)

 

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