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Billet de blog 19 mai 2022

Psychanalyse du phénomène « trans »

Chez le petit enfant, les bases de la personnalité émergent avant même la découverte de la différence des sexes. Ce fait peut expliquer que la « dysphorie de genre », à savoir le phénomène « trans », s’observe aussi chez la personne par ailleurs bien portante. Par Susann Heenen-Wolff

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Comment comprendre que des personnes, capables d’aimer et de travailler, puissent aspirer à une réassignation de genre ? L’identification avec son sexe anatomique paraît tellement évidente que toute déviance semble renvoyer à une psychopathologie importante. En effet, dans un premier abord, « Comment ne pas se poser la question de la folie face à cette conviction qui déjoue la nature, à ce droit exorbitant de vouloir se choisir absolument, totalement ? », se demande le psychanalyste français Serge Hefez dans un livre lumineux (Transitions. Réinventer le genre. Livre de Poche). Ainsi le phénomène trans a été lié à pratiquement toutes les classifications existantes : psychoses, cas-limites, fétichisme, masochisme, perversion négative, neuroendocrinopathie, etc. Pourtant, les cliniciens tels que Hefez observent le phénomène trans assorti à des psychopathologies de base les plus variables, de la paranoïa et de la dépression psychotique jusqu’à des constellations conflictuelles névrotiques – plus ou moins banales – dans les différentes étapes de la vie. Essayons à présent de comprendre la personne trans qui se sent appartenir à l’autre sexe, tout en fonctionnant normalement par ailleurs.

L’enfant est « genré » avant même qu’il ne découvre la différence des sexes

Le petit d’homme se construit grâce au miroir que l’adulte lui tend : c’est toi ! En fonction du regard des adultes, l’enfant, autour de l’âge d’un an, commence à se faire une représentation de soi, de son corps. Cette auto-reconnaissance le fait jubiler : il anticipe son unité par son propre regard dans le miroir et celui du parent. Ainsi se constitue ce que Freud avait appelé les « noyaux du moi », à savoir la première base pour le développement de la personne. Une telle identification structurante de soi et avec soi intervient bien avant que l’enfant ne découvre la différence des sexes – à partir de l’âge de 2,5-3 ans.

Les adultes sont obsédés par la différence des sexes. « Garçon ou fille ? » est la première question à laquelle la femme enceinte est censée répondre. L’adulte investit l’enfant dès le début selon son genre et nous voyons apparaître très tôt chez l’enfant des traits « typiques » de fille et de garçon. Ainsi l’enfant est « genré » par le regard des adultes bien avant qu’il ne découvre, lui, la différence des sexes. Vu sa dépendance, il est livré à cette assignation, à ces messages souvent « énigmatiques » comme le disait le psychanalyste Jean Laplanche, et il lui incombe de les traduire à sa façon.

Les messages de l’adulte en fonction du genre ne sont pas univoques. Signifier à un enfant qu’il est un garçon ou une fille semble aller de soi. Mais que veut dire ce « tu es un garçon » ? Moins les codes sociaux sont rigides, moins sera saturée l’assignation. Si un adulte dit à son enfant « tu es une fille », il transmet tout ce qu’il pense des garçons et des filles mais aussi ses doutes quant à ce qui constitue au juste l’identité de genre. Et l’enfant-traducteur, lui, prend en compte les messages à sa façon.

C’est donc bien après la constitution des « noyaux du moi » que l’enfant découvre la différence des sexes. Il aura déjà fait un long chemin, pavé de représentations et attitudes de tous ceux qui l’entourent et que, en partie, il a fait siennes, selon son monde fantasmatique émergent. Nous voyons combien de portes d’entrée existent dans le déploiement de l’identité de genre pour qu’il y ait des fixations et des chemins de traverse, pour que la possibilité existe aussi que l’enfant ait eu beau s’identifier avec l’image de son corps, qu’il ait jubilé devant le miroir, mais qu’au moment de la découverte de la différence des sexes, il se reconnaisse dans le « mauvais corps ». Un après-coup est porté ainsi à la première identification jubilatoire : l’image idéalisée de soi est écornée.

Un coup porté à la première image du corps

Un tel après-coup peut amener l’enfant à s’identifier à l’autre genre, et on observe par exemple le phénomène, souvent passager, du « garçon manqué ». Mais parfois la conviction de se trouver dans le « mauvais corps » peut persister et devenir à l’âge adulte, et suite aux identifications plus tardives avec des personnes de l‘autre sexe, plus impérieuse. Un sentiment de ratage du corps idéal devient alors insupportable, jusqu’à l’aspiration, coûte que coûte, à changer son anatomique. L’idéal, la jubilation de jadis devant le miroir, ne peuvent être retrouvés qu’en changeant le genre. D’où le sentiment d’euphorie dont beaucoup de personnes trans font état : une fois le processus de transition enclenché, elles se sentent emportées par une « vague » positive.

L’expansion du phénomène trans

L’expansion remarquable du phénomène trans est un indice du fait que la conflictualité humaine a trouvé un nouveau champ d’expression. Les malaises psychiques s’emparent de phénomènes psycho-sociaux nouveaux, d’autres disparaissent : on ne voit pratiquement plus de pathologies comme l’hystérie de conversion expressive du temps de Freud, ni la « personnalité multiple » ou la « fatigue chronique ».

L’expression des faits psychiques peut se référer à des tendances culturelles : les valeurs, les structures de domination, l’air du temps, déterminent la façon dont s’expriment les conflits. Un exemple actuel est celui des pathologies en référence au monde du travail comme le « burn-out ».

La fabrique de l’enfant trans ?

Actuellement, on constate que des enfants aussi peuvent exprimer un vécu trans. La découverte de la différence des sexes les confronte à la binarité féminin/masculin, pénis/absence de pénis (l’enfant ne se doute pas encore de l’existence des organes internes féminins !), à la frustration de n’appartenir qu’à un seul sexe avec lequel on devrait s’identifier.

À l’adolescence, la transformation du corps, la quête de l’identité sexuelle amène chez la plupart des jeunes un malaise, plus ou moins passager. Aujourd’hui, la tentation guette de trouver une prétendue « causalité » à ce mal-être : la « dysphorie de genre », c’est-à-dire une profonde détresse d’une personne face à un sentiment d’inadéquation entre son corps anatomique et son identité de genre.  

Dans un livre récent (La fabrique de l’enfant transgenre, éd. de l’Observatoire), les psychanalystes Caroline Eliacheff et Céline Masson alertent sur les dérives du « transgenrisme » chez les mineurs. Les réseaux sociaux ont donné une visibilité nouvelle au sentiment d’être mal dans son corps ; une véritable « communauté des transgenres » s’y trouve avec toutes sortes de solutions « rapides » : traitement hormonal pour  bloquer la puberté, chirurgie au niveau anatomique, avec adresses de médecins, services spécialisés et juristes à la clé.

Si un.e jeune exprime avec conviction et dans la durée se trouver dans le « mauvais corps » et vouloir appartenir à celui de l’autre sexe, il/elle mérite d’être écouté.e et pris.e en charge en fonction de sa demande. Mais il/elle mérite aussi être protégé.e par les adultes et les professionnel.les de la santé pour ne pas s’engager dans une transition sans y avoir suffisamment réfléchi. Un accompagnement psychologique respectueux est indiqué afin d’explorer l’identité de genre sur l’arrière-fond de l’histoire individuelle.

Les transformations grâce à la médecine sont lourdes de conséquences et en partie irréversibles. D’où aussi cette question épineuse et douloureuse : Un enfant ou un.e (jeune) adolescent.e, peuvent-ils donner un « consentement éclairé » à un changement de genre, avec tous les risques pour sa santé à long terme ? Dans certains cas peut-être bien et il serait dommageable de ne pas apporter, par un traitement adéquat, un soulagement, nécessaire à la survie psychique et parfois même physique. Mais nous observons aussi des témoignages de personnes regrettant la transition faite – pour quelques raisons que ce soient (voir par exemple detranscanada.com ou post-trans.com). Aussi : La grande majorité des enfants et des jeunes adolescent.e.s qui interrogent leur identité sexuée ne persisteront pas dans leur demande de transformation après la puberté (https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpsyt.2021.632784/full).

Le « roc » du masculin et du féminin

L’anatomie sexuelle, masculine ou féminine, est un « roc », comme le pensait Freud. Nous avons vu que la découverte de la différence des sexes – aux yeux de l’enfant une binarité anatomique fondamentale – peut porter un coup à l’identification jubilatoire initiale avec sa propre image du corps.

Il faut tout un travail de civilisation pour déconstruire une telle première vision binaire simpliste eu égard de la différence des organes sexuels masculins et féminins. Contrairement aux animaux qui suivent un programme instinctuel inébranlable – sans nécessité de constituer une « identité de genre » – l’être humain ne peut pas échapper à la tâche d’interpréter la signification de la réalité anatomique.

La personne trans n’échappe pas à l’importance de la différence des sexes. Au contraire, les énergies psychique et physique déployées pour atteindre le « véritable » genre est particulièrement impressionnante.

La fonction structurante de la différence des sexes pourrait être aussi une des raisons pour lesquelles, malgré la prévalence infime des phénomènes trans en chiffres absolus, l’intérêt suscité soit aussi important. Et même pour ceux qui aspirent à transcender explicitement la différence des sexes (« non-binaires »), celle-ci reste paradoxalement (encore ?) le point de pivot de leur identité.

Susann Heenen-Wolff, psychanalyste et professeure émérite de psychologie clinique à l’Université de Louvain (UCL) et à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/).

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