La loi sur la sécurité nationale

La loi « sécurité globale » porte atteinte directement à des droits fondamentaux, dont la liberté d’informer et de s’informer, en ouvrant grand la porte (des prisons) aux lanceurs d’alerte. Le projet du gouvernement Macron s’inscrit dans une déliquescence continue des libertés et de la démocratie. Il y a de quoi s'alarmer. Par Le Comité de Carta Academica

La loi « sécurité globale » en discussion en France a de quoi inquiéter. Elle porte atteinte directement à des droits fondamentaux, dont la liberté d’informer et de s’informer, en ouvrant grand la porte (des prisons) aux lanceurs d’alerte. Le projet du gouvernement Macron s’inscrit dans une déliquescence continue des libertés et de la démocratie. En Belgique, les mesures annoncées par la nouvelle ministre fédérale de l’Intérieur, Annelies Verlinden (démocrate chrétienne), peuvent inquiéter : la création d’un observatoire des « nouvelles façons de protester » et l’invitation faite aux policiers… de violer nos domiciles pendant les fêtes de fin d’année.

Ces lois supposées raffermir la sécurité se fondent toujours sur la peur : peur du terrorisme, peur de la pandémie, peur du chaos, peur des migrants. Il y a quelques années, en Belgique, le gouvernement Michel avait multiplié les (tentatives d’) atteintes à ces libertés, au nom d’une lutte « ferme mais humaine » contre les migrants. À l’époque, une équipe de la RTBF avait été arrêtée de manière violente et illégale en plein tournage pendant une action citoyenne d’occupation du futur centre fermé. D’autres actes de violence avaient été commis par les forces de l’ordre à l’encontre de journalistes et de photographes présents sur les lieux où ces forces s’en prennent aux demandeurs d’asile, ainsi que l’a dénoncé l’exposition « Don’t Shoot » mise sur pied par le photographe Frédéric Moreau De Bellaing, lui-même entendu et menacé pour avoir fait son boulot dans les règles (https://www.facebook.com/events/247395756125645/). Il y avait eu aussi l’agression à l’encontre de Diego Dumont alors qu’il filmait l’arrestation de migrants à la gare de Landen, sous les yeux amusés de Theo Francken, alors secrétaire d’État à l’asile. Et bien entendu, les descentes de police dans les domiciles de citoyens et citoyennes qui ont choisi d’accueillir des demandeurs d’asile, perquisitions parfois accompagnées de brutalités inacceptables et injustifiées, et toujours vécues comme un événement traumatisant et disproportionné, comme en témoigne entre autres Dounia, une hébergeuse de migrants qui a subi une telle descente de police et s’est retrouvée traitée comme une dangereuse criminelle (https://www.moustique.be/22244/moi-dounia-hebergeuse-de-migrants-arretee-menottee-emprisonnee).

Il y a un « mais »

On sait que lorsque l’on assiste à une longue énumération de qualités suivie d’un « mais », ce petit mot magique a le pouvoir d’annuler tout ce qui précède pour ne valider que la suite, à savoir une critique négative. Ce n’est toutefois pas toujours vrai, et particulièrement lorsqu’il s’agit d’annoncer des politiques sécuritaires. Une politique de la migration « ferme mais humaine », une politique sécuritaire « efficace mais démocratique », cela n’existe que dans les effets d’annonces. Ici, le « mais » n’annule pas ce qui précède ; cela reviendrait, pour les responsables politiques, à nier d’avance leur efficacité (elle sera souvent démontrée par les faits, car les politiques mises en place sont pour la plupart inefficaces par rapport à leur objet supposé). Ce qui est nié, c’est ce qui suit le « mais » : l’humanité et la démocratie. Notre nouveau secrétaire d’État à l’asile, Sammy Mahdi, a usé et abusé de la formule ; dans les faits et à travers ses déclarations, tout porte à croire que sa politique sera la même que celle de ses sinistres prédécesseurs.

Edwy Plenel a raison de s’inquiéter de cette loi de « sécurité globale » (https://www.mediapart.fr/journal/france/201120/la-democratie-meurt-dans-l-obscurite). En 1981, à raison, certains s’étaient inquiétés de la loi Peyrefitte ; on ne peut hélas que constater que ce qui choquait à l’époque fait aujourd’hui partie des acquis de cette contre-démocratie. Trump a fait des petits, dans la foulée de ses prédécesseurs européens, de Berlusconi à Orban, en passant par Johnson et tant d’autres. L’érosion continue de la démocratie est un processus qui s’est mis en place il y a longtemps, trente ans au moins, et qui s’est accéléré au début du millénaire grâce à l’excuse providentielle du terrorisme – providence au demeurant provoquée par ces mêmes gouvernements occidentaux, qui ont armé les futurs terroristes et suscité les dérèglements géo-politiques qui ont à leur tour nourri le processus vicieux de la violence.

Walking Dead

Dans un épisode de la série « Walking Dead », un petit groupe de survivants discutent :

« — Les gens sont prêts à tout pour être en sécurité, pour cette certitude.

— Absolument tout. Jusqu’à ce qu’il ne leur reste rien d’autre, que leur existence.

— Plus personne n’est en sécurité. On ne peut en faire la promesse.

— Sauf à ceux qui veulent l’entendre. »

La situation de notre monde n’est pas aussi catastrophique que celle décrite dans la série ; nous ne sommes pas envahis par des morts-vivants qui cherchent à nous dévorer. Mais ce genre de fiction est métaphorique ; ces morts-vivants peuvent symboliser quelques-uns des maux qui nous affligent et nous menacent, à commencer par les fake-news qui sont devenues une arme politique majeure, une arme de destruction démocratique massive. En tuer une ne change rien ; elles reviennent par milliers. Pire, elles poussent les survivants à adopter des attitudes de plus en plus violentes, de moins en moins démocratiques, au nom de la sécurité.

Le virus qui attaque ces morts-vivants, dans la série, a pour particularité de ne réactiver qu’une partie du cerveau et de ne lui autoriser qu’une fonction : la survie, sans accès à la pensée et à la réflexion.

Certes, nous sommes des animaux et notre cerveau a une fonction première : nous maintenir en vie. Pas disserter, pas lire Nietzsche. Mais il en a d’autres, dont celles qui, à travers le langage et la pensée, ont permis le développement de l’humanisme et de la démocratie.  Permis donc de ne pas considérer l’Autre comme l’ennemi à abattre, sans même chercher à discuter ou à le comprendre. Aujourd’hui, néanmoins, celles et ceux qui défendent ce point de vue sont de plus en plus marginalisés : bobo-islamo-gauchistes, bisounours, intellos enfermés dans leur tour d’ivoire… Fragilisés, nos contemporains ne cherchent plus à contrer ce qui a causé cette fragilisation ; ils sont prêts à accepter les mesures qui, en apparence, les sauveront, elles et eux, quitte à ce que ce soit au détriment du reste de l’humanité. N’est-ce pas d’ailleurs une forme ultra-moderne de l’antique colonisation ? Exporter la misère dans le reste du monde pour garantir notre bien-être, voire notre survie.

Liberté, égalité, fraternité

Les valeurs premières de la République française en particulier, et de la démocratie en général, sont-elles toujours d’actualité ? On peut en douter, de plus en plus. La liberté effraie ; elle est liée à la responsabilité individuelle, à l’articulation difficile et précaire entre le bien individuel et le bien collectif. Qui plus est, elle est contrôlée comme elle ne l’a plus été depuis longtemps.  L’égalité ? La financiarisation de tous les secteurs, y compris ceux qui devraient par essence échapper à la quantification monétaire, la rend de plus en plus chimérique. La fraternité ? Peut-être mais, comme dans « Walking Dead », au sein d’un groupe de plus en plus restreint, replié sur lui, comme l’étaient tous les fascismes. Ce n’est plus « Liberté, égalité, fraternité » que l’on inscrit aux frontons de nos Bourses ; c’est « Sécurité, conformité, identité ».

Trump a peut-être perdu les élections ; mais la maladie politique qu’il a incarné de manière outrancière continue à se répandre. Et se rappeler que si le fascisme a été mis en sourdine durant quelques décennies bénies, ce n’est sans doute que parce que le nazisme avait montré ce qu’il devenait lorsque l’on poussait au maximum ses curseurs funestes.

Le comité de Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/)

 

 

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