Fausses frontières - I : Le droit à mourir dans la dignité

La campagne de Nicolas Sarkozy s'est faite en grande partie sur ce que l'on appelle les valeurs. Elle fut axée sur les enjeux économiques, rigoriste mais surtout nationaliste, moraliste, “buissonnière”.

La campagne de Nicolas Sarkozy s'est faite en grande partie sur ce que l'on appelle les valeurs. Elle fut axée sur les enjeux économiques, rigoriste mais surtout nationaliste, moraliste, “buissonnière”. Par opposition, elle tenta avec un succès limité de présenter le candidat socialiste comme l'agent, sous ses dehors bonhommes et apaisants, d'un bouleversement économique, social et moral qui effacerait les frontières entre le légitime et l'illégitime. Elle voulut faire croire que les mesures économiques irréalistes, adossées à des redistributions confiscatoires et injustes, se multiplieraient. Que les partis de gauche et les syndicats, adeptes du 'drapeau rouge', s'uniraient dans la haine des riches et du travail. Que l'intégrité morale des Français, l'intégrité territoriale de la nation s'effaceraient face à l'euthanasie, le mariage homosexuel, le droit de vote des étrangers.

Aujourd'hui, après les défaites électorales de l'UMP, malgré l'émergence d'une droite dite humaniste (sans doute moins 'dure' sur les points susmentionnés) sur les décombres de cette stratégie droitière, cette dernière demeure d'actualité pour bien des députés de l'opposition, surtout au vu du score réalisé par le Front National aux présidentielles comme aux législatives. Il est donc toujours nécessaire d’y répondre. C’est ce que nous ferons ici, sur le terrain des questions les plus « idéologiques ». Le côté artificiel et électoraliste de cette 'pensée' des frontières qu'a voulu nous vendre le candidat Sarkozy, que persista à nous vendre une certaine droite à l'occasion de ces élections législatives et qu'elle persistera sans doute à défendre accentue l'urgence pour la gauche, alors qu'elle brise ces fausses frontières, de travailler à composer leur éloge funèbre.

 

I – Le droit à mourir dans la dignité

La droite affirme toujours aujourd'hui que la loi Leonetti relative au droit des malades et à la fin de vie suffit. Que dit cette loi ? En substance, que les médecins sont en droit de suspendre les traitements qui maintiennent en vie un individu mourant dans certains cas particuliers ; qu'ils peuvent également administrer à leurs patients en fin de vie des traitements à double effet, c'est-à-dire qui soulagent la souffrance et raccourcissent la durée de vie, si ces traitements sont les seuls qui permettent un tel soulagement ; que ces décisions enfin se prennent conformément à la volonté du malade ou, si cette dernière ne peut s'exprimer, selon une procédure collégiale impliquant une personne de confiance, sa famille ou un proche.

Si l'on franchissait le pas suivant, suggèrent certains à droite, si l'on permettait au médecin de déployer les mesures nécessaires pour que cesse la vie du patient et non pour apaiser sa souffrance, on rentrerait dans le domaine du meurtre et cela menacerait gravement les normes de notre société. Il s'agirait en somme d'un permis de tuer.

Le projet socialiste propose que « toute personne majeure en phase avancée ou terminale d'une maladie incurable, provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable, et qui ne peut être apaisée, puisse demander, dans des conditions précises et strictes, à bénéficier d'une assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité ». On prêterait donc assistance au malade, ce qui implique que lui-même agirait. La formulation évoque de fait le suicide médicalement assisté qui existe aujourd'hui en Suisse ou au Luxembourg. On donnerait au malade qui le demande les moyens de se suicider sans que le médecin exerce le moindre rôle actif dans cette opération. Entre donner à un homme les moyens de faire face à sa mort en prenant sa vie et tuer, on ne voit guère de rapport.

Supposons à présent que ce projet contienne en germe la possibilité que le médecin joue un rôle actif, particulièrement dans le cas où un malade serait inconscient ou incapable de se mouvoir. Il s'agirait alors d'euthanasie (par exemple par injection létale). On enfreindrait donc l'interdit du meurtre : un homme entraînerait activement la mort d'un autre homme.

Il y a alors deux hypothèses. Soit on estime que c'est la volonté qui fait que l'on est actif. Dans ce cas, l'euthanasie selon la volonté du malade ne serait qu'un suicide, le médecin n'étant pour ainsi dire que la courroie de transmission de cette volonté.

Soit on considère que c'est le geste physique lui-même qui fait que l'on est actif. Dans ce cas-là, il convient de penser aux cas d'euthanasies clandestines qui ont été révélés et à tous ceux qui ne l'ont pas été. Faut-il laisser des soignants, dépassés par leur compassion, accomplir un geste illégal, incontrôlé, aux répercussions psychologiques et symboliques imprévisibles ? Ne risque-t-on pas de faire des sortes de martyrs de ceux qui auraient le courage de suivre ainsi leur sentiment face à une institution incapable de proposer la solution qui convient (le chef-d’œuvre de C. Eastwood, Million Dollar Baby, illustre pour tous la difficulté qu'il y a à condamner ce genre d'actes) ? Il semble éminemment préférable de mettre en place des instances auxquelles ces soignants pourraient s'adresser et qui prendraient, en concertation avec médecins, malades, familles, la responsabilité d'un acte si grave. On pourrait même imaginer qu'y soient aussi représentés des personnalités juridiques et des membres de la société civile, afin que toute la communauté nationale assume symboliquement la charge de cet acte.

Les médecins répondront peut-être que la considération de ces distinctions n'empêche pas l'accomplissement d'un tel geste de heurter leurs sentiments moraux les plus immédiats. Face à cela, rappelons qu'au cœur de la proposition socialiste se trouve le vécu subjectif des malades qui souffrent et non celui des médecins ; que c'est le respect de celui-là qui doit primer sur la prise en compte de celui-ci. Beaucoup de malades ont demandé, parfois publiquement, qu'on les aide à mettre fin à leurs jours. Il s'agit de faire de leur parole le moteur d'un processus apaisé et pleinement assumé. Même dans le cas de malades incapables de s'exprimer à la fin de leur vie, leur donner la possibilité, à l'avance, de prévoir s'ils le désirent les conditions de leur disparition et d'en confier la responsabilité à la personne qu'ils auront choisie serait une source de tranquillité. On peut et on doit faire le pari d'une révision des intuitions morales face aux arguments et aux circonstances si l'on veut faire progresser notre société dans le traitement de ses membres.

Quant à l'idée que la pratique de l'euthanasie suppose de réduire l'homme à ce qu'il a de matériel et lui ôte ainsi sa dignité, disons simplement que, lorsque la loi Leonetti fait référence, entre autres, à un maintien 'artificiel' de la vie d'un malade, on ne voit pas bien quelle dignité il lui reste.

De fait, respecter la vie d'un homme, c'est lui permettre de la prolonger ou d'y mettre fin comme il le veut, y compris en lui offrant ouvertement les aides qu'une souffrance trop grande peut le conduire à solliciter. Regarder cela en face, ce n'est pas prendre un risque social ou moral, c'est prémunir la société contre des courants souterrains qui s'expriment obscurément si on ne les canalise pas.

 

Nicolas Faucher

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