N’écrivons plus le récit de la classe dominante

Bernard Friot : « Quand on devient solidaires de victimes c’est qu’on a cessé d’être révolutionnaire ». Notre rôle c’est de célébrer le côté révolutionnaire de nos conquêtes, de dire comment nous pouvons être victorieux et de clamer que nous voulons généraliser les protections dont bénéficient ceux qui sont titulaires de leur salaire.

Ce texte est une adaptation libre de la conférence de Bernard Friot du 30 Mai 2018 à Bordeaux.

Sommes-nous à la hauteur de ce qui a été réalisé par les révolutionnaires de 1946 avec le Régime général de la Sécurité sociale? Pouvons-nous sincèrement croire qu’on peut construire une mobilisation consciente sur des « NON » ? Est-il utile pour les groupes parlementaires de progrès de passer tant de temps à tenter de convaincre ceux dont les intérêts sont opposés aux nôtres et à s’épuiser dans le mausolée de l’Assemblée Nationale pour donner l’image d’un groupe travailleur ?

Ces combats « contre » ont-ils la moindre chance d’entraîner une population dénigrée, démoralisée et abattue ? 

Ce n’est hélas pas en nous battant pour « plus de justice sociale », « une meilleure répartition des richesses » ou « plus de solidarité » que nous sortirons de la charité et donc du bon vouloir des dominants à notre égard.

Quand on devient solidaire de victimes c’est qu’on a cessé d’être révolutionnaire", nous dit Bernard Friot. Dès lors que nous acceptons de mettre en avant notre réclamation pour une meilleure répartition nous nous éloignons un peu plus du combat que nous avons à mener. Ce combat c'est celui de la maîtrise de la répartition, un combat presque bi-centennaire qui nous oppose à la bourgeoisie, et nous ne contrôlerons la répartition que si nous contrôlons l’outil de production.

Nous devrions donc mener une campagne sur une idée forte :

Les boites privées, qui sont plus endettées que l’Etat, doivent parvenir à remplacer l’accès au crédit qui les étouffe par un accès à un mécanisme de subventions. Nous ne devons plus accepter de nous endetter pour travailler ; Pour cela les entreprises doivent doubler le montant des cotisations sociales.  Afin de satisfaire cette évolution, l’endettement doit être déclaré illégitime car les banques ne produisent rien mais nous obligent à travailler pour elles. Le non remboursement des crédits permettra aussi de  généraliser le salaire comme attribut de la personne. Ce salaire, symbole de la poursuite de notre lutte pour asseoir les droits économiques de la personne, concerne déjà 1/3 des plus de 18 ans (fonctionnaires, retraités…) et peut devenir la norme.

Pour parvenir à cela nous devons faire évoluer notre militance.

Il nous faut impérativement déplacer l’action de conviction et de négociation avec nos adversaires ( gouvernement et grand capital) vers une négociation pour une entente avec ceux qui sont dans notre camp. Il nous faut passer du refus des réformes à « l’école des vainqueurs », c’est à dire sortir du compromis défavorable pour porter notre héritage historique des réussites du mouvement ouvrier. 

Notre présence aux chevets des victimes doit également cesser d’être notre étendard. Nous devons, proposer partout et sur tous les tons l’autogestion comme préalable à un changement réel de situation. Notre démarche doit chercher en premier lieu à faire basculer ceux pour qui l’autogestion peut se faire avec le moins d’obstacles ; les fonctionnaires et les personnels à statut.

Nous pouvons aussi dire haut et fort la valeur révolutionnaire et l’importance du statut des cheminots, au lieu de tenter d’en minimiser son caractère émancipateur. Il n’est pas, comme eux-mêmes le disent pour éviter qu’on les attaque, « pas grand chose ». Il est au contraire formidablement protecteur. Il doit être synonyme de fierté car il est le symbole d’un modèle que nous voulons étendre.

Nous devons donc porter partout la confirmation des individus comme seuls producteurs de valeur économique dont le salaire est un attribut de leur personne. Nous devons présenter les salariés comme les nouveaux responsables de la production. Ne nous tirons pas de balles dans le pied en cherchant des repreneurs, des sociétés qui vont "prendre une deuxième fois".

Il est clair que des mots d’ordre comme « une meilleure taxation du capital » ou une révolution fiscale sont improductifs car ils actent notre domination par un ordre économique étranger à nos intérêts. Quand la bourgeoisie remplace l’aristocratie, après 5 siècles de domination, elle ne cherche pas à « prendre l’argent là où il est » mais capitalise sur ses propres ressources pour prendre la place des maîtres. Si elle avait pris l’argent là où il est, elle serait toujours dans la féodalité. On aurait mieux réparti la valeur féodale et on aurait fait "plus de justice sociale" par « une bonne fiscalité », voire une « révolution fiscale ». Ils  n’auraient jamais pu remplacer l’aristocratie au contrôle de la production.

Nous devons démontrer l’absurdité du crédit, qui permettrait le travail ou l’investissement, et le discréditer. Nous n’avons pas besoin des prêteurs. C’est nous qui produisons la valeur qui finance l’investissement (car elle est ponctionnée sur notre travail). Un prêteur ne prête que ce qu’il a piqué ou va nous piquer. C’est un parasite.

Nous devons mettre en place notre récit.

Pour ne plus jamais avoir à relayer partout le récit de la puissance du capitalisme il nous appartient de dire qui nous sommes et ce que nous voulons. Nous passons trop de temps à critiquer le système en place en fustigeant son inhumanité, en se plaignant de sa force, de son hégémonie, de son organisation implacable. En cela nous récitons l'histoire que le capitalisme a lui-même inventé et lui faisons par notre « anti-capitalisme » une place centrale dans nos propos. La place laissée à notre histoire commune, à nos heures de gloire et à nos réussites s’en trouve marginalisée et faiblarde. Alors que les institutions communistes d’après-guerre, toujours présentes, pourraient servir de socle à un renchérissement des évolutions qu’elles portent en elles, nous en faisons les figurantes de nos combats.   Notre détermination se change alors en volontarisme et nous perdons nos alliés historiques pour mener les batailles d’aujourd’hui désarmés.

Nous avons le devoir de dire inlassablement notre confiance en nous-mêmes et notre héritage historique révolutionnaire qui est notre point de départ pour l’action. Répéter notre dégoût pour la classe dirigeante actuelle n’entraine, hélas, qu’une frustration colérique ou une résignation atone.  Dire notre dégoût c’est avouer notre impuissance à produire le changement dont nous sommes pourtant les héritiers. Nous avons gagné de belles victoires face à la bourgeoisie, nous devons en être fiers – Au lieu de cela nous relayons le récit capitaliste des circonstances exceptionnelles qui ont permis la naissance du Régime général de la Sécurité sociale qui ne serait pas le fruit d’une conquête révolutionnaire des travailleurs mais le résultat d’un compromis large, dans des circonstances exceptionnelles…..C’est faux !

Notre devoir c’est aussi de parler des institutions du communisme qui existent et qui n’ont rien d’un idéal.

Le communisme doit être réhabilité. Il est « le mouvement réel du changement de l’état des choses », autrement dit ce qui existe déjà ou qui est en train de se construire. Ce « déjà là » s’observe empiriquement dans tous les pays capitalistes. Il y a partout du « communisme » à l’œuvre, c’est à dire partout un mouvement par lequel nous sortons  du capitalisme. En France, c’est principalement le Régime général de la Sécurité sociale et le salaire à vie d’un tiers des plus de 18 ans qui constituent le cœur des institutions communistes.

En disant l’existence concrète d’une classe révolutionnaire, dont les intérêts sont opposés à ceux de la bourgeoisie, nous affirmons qu’il n’y a pas qu’une seule classe pour soi. L’erreur de très nombreux sociologues c’est de dire qu’une seule classe est forte et organisée. Ils n’évoquent jamais la classe révolutionnaire en construction. Ce faisant ils pensent bien faire et alors que leurs intentions sont louables, elles participent au récit dont la bourgeoisie a besoin pour nous dominer.

Nous devons nous libérer de nos chaînes :

Portons un instant notre cause à un autre niveau et plaçons nos objectifs sur un plan anthropologique :

- Devons-nous continuer à accepter d’être soumis aux aléas du marché ou à la réussite marchande des biens et services produits ?

- Devons-nous nous endetter pour travailler ?

Nous devons dire que nous acceptons que pèse sur nos têtes la responsabilité de producteur de valeur économique pour financer salaires et investissements. Nous devons dire partout que nous n’avons pas besoin du fouet du marché du travail ou de la dette pour travailler.

Nous avons besoin de la responsabilité du travail, car nous ne sommes pas des enfants irresponsables en attente de sanctions, toujours suspectés de ne pas être à la hauteur. Le communisme c’est, en toutes circonstances, la responsabilisation des individus par la propriété d’usage de l’outil de travail et leur confirmation par le salaire attaché à leur personne

Nous devons être les avocats et acteurs de la poursuite de la construction d’un sujet macro-économique capable de mettre en place une alternative. Nous constatons malheureusement que sans sujet macro-économique, les modes de vie alternatifs sont vulnérables (ex ZAD NDDL). Nous constatons en revanche que quand le sujet macro-économique est constitué, le Régime général de la Sécurité sociale par exemple, il est possible pour des soignants à Pau de refuser de continuer à travailler à l’hôpital et de former un nouveau collectif de travail, car la Sécu reconnaît leur qualifications qui seules reçoivent salaires, quelles que soient les structures au sein desquelles ils pratiquent de leur métier. 

Nous devons également arrêter le mépris dans notre propre camp. Les alternatifs seraient bien inspirés d’apprendre des syndicats comment on construit un sujet macro-économique comme le RGSS pour que leurs expériences soient protégées. Et les syndicalistes, comme les partis politiques apprendraient la force que l’on peut tirer de la cohérence des alternatifs dont les pratiques et les convictions ne sont pas contraires. En effet, les zadistes posent la question centrale suivante : Comment peut-on se plier à "produire de la merde" juste parce que c’est un emploi ?

 

Notre rôle c’est de célébrer le côté révolutionnaire de nos conquêtes. De la même manière qu’on ne demande pas à un biologiste de nous dire comment on va crever mais d’épier la vie, notre rôle c’est d’épier l’émancipation, pas de nous raconter par le menu détail notre déroute face à la classe dominante. Notre rôle c’est de dire comment nous pouvons être victorieux.  

Nous ne devons pas seulement dire que nous voulons protéger ceux qui bénéficient déjà d'un salaire à vie. Nous devons surtout proclamer partout que nous voulons le généraliser à l'ensemble de la population et étendre toutes les protections dont bénéficient ceux qui sont titulaires de leur salaire.

Cela faisait bien longtemps qu’une  grève des cheminots n’avait pas été aussi longue et mobilisatrice et pourtant le gouvernement tient ses positions. Si cette mobilisation exceptionnelle ne débouche pas sur une prise en main par les cheminots de leur outil de travail, la déconvenue sera monumentale. Jusqu’ici nos mobilisations n’ont pas assumé la nécessité de prendre dans nos mains notre outil de travail pour préférer tenter des arrangements avec les dominants. Si nous ne prenons pas notre responsabilité historique de travailler comme nous l’entendons, en envoyant bouler les DRH pour prendre en main l’entreprise, nous allons échouer. Si nous voulons une démocratie économique notre salaire ne doit plus jamais dépendre de la réussite ou de l’échec de ce que nous faisons.

Il s’agit, dès à présent,  de mettre entre nos mains tout ce qui est au-delà des 45% de notre salaire ( la part qui est socialisé grâce aux cotisations), pour atteindre les 100%.

La bourgeoisie n’a pas piqué les sous dans la poche de l’aristocratie, elle lui a payé l’impôt car c’était la classe dirigeante de l’époque, et puis un jour elle lui a dit : «  Je t’emmerde, je bosse plus pour toi, je ne forge plus mes chaînes en bossant pour toi. »

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