De la lumière...à la lumière - Mon appel aux soignants

Vous détenez provisoirement un pouvoir que d'autres parties de la population en lutte pour un monde plus libre, plus sain et plus juste n'ont pas. La France entière est reconnaissante et nous sommes vos obligés. Votre pouvoir vous permet de vous affranchir de revendications concernant uniquement votre secteur d'activité. Ne laissez pas le gouvernement vous faire passer de la lumière à l'ombre.

Ne les laissez pas les gouvernants vous faire passer de la lumière à l'ombre, ne leur permettez pas de vous invisibiliser en leur laissant libre champ pour la poursuite de l'écriture d'un roman national où ils auront toujours le beau rôle.

La direction que prennent les évènements dans la vie d'un pays est conditionnée par l'adhésion active, passive ou le rejet d'institutions qui définissent les lieux de décision, les priorités et permettent la désignation des individus responsables du destin du grand nombre. Le péril du Covid-19 a clairement révélé l'inutilité, la passivité voire la nocivité de ceux qui tirent leur légitimité de leur désignation élective et des institutions qui les consacrent. Incapables d'orienter sans ambiguïté et sans arrière-pensées les ressources d'un pays à des fins vertueuses, ils sont rétifs à tout ce qui pourrait de près ou de loin permettre au collectif humain d'agir librement pour sa santé et sa conservation. La pandémie, laissant dans l'ombre tous les pantins gesticulants de la macronie et de son monde, a mis en pleine lumière tous ceux dont le travail, le dévouement et pour certains le serment consiste à protéger la vie, à soigner les malades, à nourrir les vivants sans attendre rien en retour.

Vous qui vous occupez du bien être des êtres humains, en dehors de toutes considérations économique et financières, venez de faire la démonstration de votre rôle éminent au sein de nos sociétés qui, aveuglées par des discours manipulateurs, ne faisait plus la distinction entre ce qui est essentiel et ce qui est futile. Vous jouissez d'une popularité immense auprès de la population qui cherche un moyen de vous signifier sa gratitude. Les applaudissements tous les soirs à 20h et les banderoles pendues aux balcons montrent combien les intentions populaires envers vous sont bienveillantes. Nous comprenons mieux grâce à vous nos erreurs et nos errances face à un monde qui promettait tant de bienfaits mais nous a laissé au bord du précipice. Mais est-ce suffisant pour vous prouver que nous avons compris qu'il fallait  protéger et étendre une organisation sociale tournée vers la prise en compte du bien-être de tous?

Déjà le gouvernement reprend les vieilles méthodes de la république bourgeoise; c'est décidé, rien ne changera si ce n'est une belle cérémonie de remise de médailles pour services rendus. Après vous avoir méprisé, harcelé, frappé, gazé, ignoré voici venu le temps de l'hommage. Un hommage comme si leurs belles intentions, dont nous savons ce qu'elles valent, suffisaient? Une médaille, comme si vous aviez quelque chose à faire des honneurs des manageurs de la république...Comme c'est leur habitude, ils cherchent a faire échec à toute initiative qui viendrait des soignants et annoncent primes au journal officiel et honneurs pour le 14 juillet. Ils ont décidément tout faux et nous font l'affront de resservir la vielle antienne sarkozyste du "travailler plus pour gagner plus" en indiquant avoir compris que votre problème c'était les 35 heures. Celui qui prend l'initiative prend l'avantage dans le rapport de force. Ils le savent trop bien et ils communiquent déjà auprès des médias les éléments de langage qui placent d'emblée le soignants dans une position infantilisante. Ils parlent de "récompense" pour le personnel des hôpitaux, fiers et gonflés de paternalisme, comme si vous alliez accepter docilement le sucre que vous tendent vos bons maîtres de l'Elysée ou de Matignon. Dans les faits un retour à la niche. 

C'est bien ainsi qu'ils pensent s'en sortir...encore et encore, en manipulant la réalité, en se gargarisant d'effets d'annonces et d'une communication tordue au point où la contradiction même est dépassée par l'absurde. Une chose est sûre : Sans vous,  prenant l'initiative pour nous tous et nous entraînant à la mobilisation générale pour faire échec à leur monde, il ne changeront rien à une logique comptable destructrice de tout ce que nous chérissons.

La riposte face à un système qui vous prive des moyens de travailler dans de bonnes conditions n'est pas condamnée à rester dans les limites de votre champ d'action habituel. Elle peut dès maintenant s'affranchir du cadre et être beaucoup plus forte. C'est toute l'organisation politique et économique qui accélèrent les périls qui doit être changée. La question qui se pose dans un contexte qui peut être favorable à une réorganisation politique, économique et sociale profonde est de savoir si vos réflexes seront ceux d'un groupe se positionnant comme des victimes avec des revendications concernant les salaires, les effectifs, les moyens disponibles ou si vous décidez de dépasser les réflexes pour passer à des actions à une autre échelle. Vous pouvez, si vous l'organisez, présenter le visage d'un groupe conscient du rôle de première importance qui ponctuellement est le vôtre et ouvrir un chemin conquérant pour obtenir des droits économiques et démocratiques dont le bénéfice infusera toute la société.  Si vous décidez d'embrasser la singularité du destin qui peut être le vôtre, vous serez rejoint par une grande partie des masses d'individus résignés et silencieux encore aujourd'hui, tout en agrégeant d'autres composantes en lutte de notre société. Nous pourrons enfin contester au pouvoirs en place la direction et l'organisation de notre société, transformant les revendications en proclamation de notre puissance et de notre liberté, dessinant les contours de la révolution citoyenne.

Chacun peut imaginer le niveau de fatigue et d'extrême frustration causée par cette pandémie à tous ceux qui, comme vous, prennent et ont pris inlassablement soin de leur semblables. D'aucuns pourraient me faire l'objection que ce n'est pas aux soignants de prendre la tête de la mise en mouvement de toute notre société pour dépasser la logique de l'exploitation de tous par un petit groupe organisé. Mais si ce ne sont pas les soignants, alors qui? Qui peut, comme je pense qu'il en ont le pouvoir aujourd'hui, demander au pays de faire bloc pour faire échec aux logiques qui nous poussent chaque jour au désastre ? Pensez-vous que les militants, les partis politiques, les syndicats ou les associations ont ce pouvoir? Bien sûr que non.

Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Les soignants, aussi exténués soient-ils, sont les seuls capables aujourd'hui de faire taire les médias qui n'oseront pas les attaquer frontalement. Vous pouvez, si vous vous saisissez de ce pouvoir, demander au pays tout entier de refuser une fois pour toute le monde qui détruit nos vies. Dans la médecine africaine traditionnelle les personnes qui s'occupent de guérir les hommes sont souvent également chefs de leur village. Qui mieux que ces individus, qui inspirent confiance et respect à tous les membres de leur communauté, pour accompagner le devenir politique des peuples libres?  Nos guérisseurs n'occupent pas ce rôle de premier plan et sont réduits à un rôle d'exécutant, alors que les intendants aux finances décident seuls. N'est-il pas temps que ceux qui sont capables de prendre soin d'autrui remplacent ceux qui ne jurent que par la croissance du volume d'objets et de services échangés ? Serge Halimi dans le Monde Diplomatique d'avril 2020 dans un article intitulé "Dès maintenant !", et alors que le pays en plein confinement retient son souffle nous proposait de "mêler nos mains aux mouvement des idées qui cheminent dans le bon sens". Aidez-nous à concrétiser dès aujourd'hui cet idéal qui n'a jamais été aussi proche.

 

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