Désigner ou Décider ? Exigences pour une démocratie permanente.

Propositions pour construire une démocratie régénérée reposant sur une citoyenneté directe aidée dans ses décisions par des élus mandataires éxécutant les décisions, organisant et rendant compte des débats.

Reprendre le fil de notre histoire:

La souveraineté populaire, si vigoureuse dans les assemblées non élues (comme les associations), disparaît au sein des institutions qui regroupent les politiciens. Nous sommes devenus les spectateurs d’une représentation quasi théâtrale et ne pouvons que constater qu’elle est à soit à notre goût, parce qu’elle célèbre un état des choses qu’on aimerait conserver,  soit qu’elle nous déplaît, parce que nous réalisons que la pente autoritaire se raidit et que nous glissons vers des temps encore plus difficiles. Nous pouvons applaudir ou huer mais devons rester à nos places avant de sagement rentrer chez nous quand le spectacle est terminé.

Les équipes que nous désignons alors se gargarise de « participation », et se font fort de nous demander ponctuellement notre avis. Est-ce cela la démocratie? - Sans décision directe nous ne parvenons plus à identifier nos priorités et nourrissons frustrations et résignation en restant à distance des évolutions qui nous concernent. Nous subissons leur « démocratie » et ce sont eux qui la vivent.

Les choix techniques, au détriment de notre habitat et de la vigueur citoyenne, la dégradation de nos conditions de vie et de notre présence concrète dans la vie quotidienne assèchent notre citoyenneté. Nous perdons en définitive, notre capacité d’action.

Se faire représenter étouffe les possibilités d’initiatives. La souveraineté, dit Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat Social, n’étant que l’exercice de la volonté générale, ne peut jamais s’aliéner, et le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui même. L’idée des représentants nous vient du gouvernement féodal, soulignait à son tour Ledru Rollin dans son pamphlet « Plus de président, plus de représentants » en 1851;   "les anciennes républiques ne l’ont jamais connue. C’est l’activité de l’intérêt privé et les abus du gouvernement qui  l’ont fait imaginer.  ". Toute décision que le peuple, en personne, n’a pas ratifié, est nulleUne population qui désigne des représentants cesse d’être libre, car c’est en réalité de maîtres dont elle se dote.

Notre intervention dans les affaires politiques ne peut dès lors avoir lieu que si nous plaçons les assemblées d’élus sous le contrôle permanent de tous les citoyens. C’est la décision collective qui est la garantie d’une souveraineté efficace.

Or, les principes de démocratie directe ne sont pas nouveaux. On les retrouves au cours de notre histoire. C’est tout d’abord entre 1792 et 1795 qu’ils sont d’actualité;  c’est l’intervention du peuple dans toutes les assemblées constituées pour faire valoir la primauté des exigences populaires face à l’entre-soi des gouvernants. Le président de l’assemblée nationale en 1792 reconnaît au peuple le droit de défiler et de prendre la parole en armes dans l’assemblée. La constitution de 1793 stipule que toutes les lois doivent être acceptée par le peuple. Lors de la première phase de la révolution de 1848, les citoyens partagent la légitimité politique permanente avec le gouvernement provisoire de la 2ème république; Les citoyens-combattants sont partout associés à la vie politique du quotidien. C’est ensuite la Commune de Paris proclamée en 1871 qui organise une vie citoyenne pleine, responsable, incarnée, joyeuse et raisonnable, qui renvoie le gouvernement à Versailles, ville emblématique des orgies royales. C’est enfin avec l’appui de la Garde Nationale ( 1789-1871), un contre pouvoir citoyen armé face aux régiments de métier, que la population a pu changer temporairement le cours de l’histoire au profit de plus de justice sociale et économique.

Ces épisodes, ces prémisses de démocratie permanente doivent retrouver aujourd’hui le fil de notre histoire.

La représentation en politique est dépassée. Robespierre était persuadé que « le mot de  représentant ne peut être appliqué à aucun mandataire du Peuple, parce que la volonté ne peut se représenter. Les élus sont des mandatairesà qui le Peuple a donné la première puissance, mais dans le vrai sens , on ne peut dire qu’ils le représentent. La législature prépare les lois et fait des décrets, les lois n’ont le caractère de lois que lorsque le peuple les a formellement acceptées En aucun cas la volonté souveraine ne se représente , elle est présumée. »

Les candidats aux postes d’élus considèrent que leur désignation d’un joursuffit pour décider à notre place pendant de longues années et met hors la loi, qu’ils font pour se protéger eux-mêmes, la plupart des initiatives citoyennes.

La représentation est dangereuse car elle fragilise la liberté. Ce sont en définitive les représentants qui sont protégés et les citoyens qui sont menacés. La démocratie c’est pourtant en théorie la force donnée au peuple. Ce n’est pas la possibilité de désigner mais la force de décider, d’agir. Nous acceptons la passivité car notre seul pouvoir c’est celui de désigner., sans faire, sans s’impliquer. Ne plus faire reposer la légitimité démocratique sur une personne ou un petit groupe de personne, permet de conserver intacte la confiance, de faire mieux apparaître les tentatives de manipulations, de rétablir notre pouvoir direct de décideurs. Nous n’avons donc, hormis l’expérience rapide de l’élection et le flux anxiogène, soporifique et maladif d’informations sélectionnées et continues, aucune pratique réelle de ce qu’est la démocratie et du rôle qui est censé être le nôtre en toutes circonstances. La confiscation de la décision politique permise par les élections a donc été à de nombreuses reprises mise en cause directement par les révolutions qui ont permis, hors moments décrétés comme démocratiques par la légalité du moment, d’entrevoir un autre chemin.  

Comment nous ont-ils neutralisés ?

• La famille reste la première  préoccupation dans notre société. Cette priorité donnée au cercle familial ne s’est pas imposée d’elle-même. C’est une construction culturelle tout à fait artificielle. Ce sont les décideurs publics, sous couvert d’une célébration de la famille qui trouve son apogée dans tous les régimes autoritaires/dictatoriaux, qui en ont fait le socle absolu de l’organisation sociale.  L’utilisation de la famille comme  unité élémentaire constitutive de nos ambitions personnelles, fait qu’elle agit aujourd’hui comme l’agent principal de la fragmentation sociale.

Autrefois les communautés d’habitants dans chaque quartier avaient un poids politique qui pouvaient faire céder les décideurs élus. L’addition des familles en est incapable.

• Nous ne connaissons pas notre histoire collective. Nous célébrons  la prise de la Bastille comme des automates devant le défilé militaire des gouvernants sans même savoir qu’entre 1789 et 1792 La France est surtout le théâtre d’une rixe entre possédants  ( Henri Guillemin) et que la révolution citoyenne ne commence que sous la Convention.  Nous ne savons pas que les vainqueurs de la Bastille ont été armés par les Bourgeois. Nous avons oublié que nous sommes les héritiers  des libres penseurs de la liberté, les descendants des révolutionnaires.

 • Nous oublions, parce que nous sommes sans cesse maintenus dans un état d’infantilisation honteux, que c’est le peuple en arme qui a chassé les rois, pas les « élites » ni les privilégiés. Seul le Peuple intrépide et courageux se bat en portant un idéal humaniste éclatant. Nous ne nous souvenons plus d’ailleurs que nous avons eu des rois et des empereurs pendant près d’un siècle après la révolution de 1789.

Nous avons oublié aussi qu’il n’y a pas une révolution mais des révolutions françaises, c’est à dire des moments où la population s’est soulevée pour une vie meilleure. Lorsque nous décidons de commémorer l’anniversaire d’un moment démocratique emblématique nous contribuons à en faire un objet mort, une chose du passé.

• L’accentuation à marche forcée de la délégation de compétence a vidé la commune de son autorité sur l’organisation du territoire.

Nous sommes pourtant (en théorie) l’autorité suprême et nul exécutant, nul maire ou président ne peut s’opposer aux manifestations quotidiennes légitimes de la démocratie incarnée par les citoyens, chacun porteur d’un fragment de la souveraineté.  C’est le grand nombre qui seul a chassé l’Ancien régime, les empereurs et les présidents. Le crédo des institutions républicaines du moment ( nous en sommes à 5 républiques), ne peut constituer en aucune manière le socle de notre devenir collectif. Ce qui a été validé il y a plus d’un demi siècle n’est plus adapté au monde, aux aspirations et aux réalités d’aujourd’hui.

Régénérer la démocratie:

C’est quand ils manifestent leur présence et leur détermination que les peuples se libèrent de la domination des groupes établis, faisant échec au mauvais sort qui leur est fait. C’est par l’abstention que les peuples affirment leur mépris pour les élections qui sont  d’essence confiscatoire car elles s’appuient sur des institutions installées par ceux-là même qui désirent rester aux commandes. Les élections restent en dernière analyse un jeu à somme nulle. Nous savons par ailleurs qu’elles intéressent particulièrement ceux dont la situation matérielle est la plus confortable car ils savent qu’en votant leur situation a toutes les chances de rester la même. La priorité politique de nos « représentants » c’est leur réélection pour maintenir leur hégémonie et continuer d’écarter les citoyens. Le pouvoir exécutif devrait plutôt s’appeler le pouvoir exécutant, c’est à dire celui qui retranscrit dans les faits les décisions populaires.

Nous vous proposons donc de construire une nouvelle légalité reposant sur une citoyenneté directe aidée dans ses décisions par des élus mandataires éxécutantles décisions, organisant et rendant compte des débats.

Nous devons nous débarrasser des nouveaux privilégiés, des prétendus modérés dont la seule priorité est le clientélisme, la domination du commerce et de l’argent. Remplaçons avantageusement les encostumés, les porteurs d’épaulettes, de médailles, de titres et d’écharpes, et autres manipulateurs d’opinion, car ils ne peuvent que décider le statu quo.  Ils ont dans leur ADN la volonté que rien ne change pour continuer à profiter de nous. Nous souhaitons que puisse s’exprimer ensemble deux légitimités; celle de l’intervention fréquente des citoyens dans les affaires publiques pour décider et celle des mandataires élus, garants de l’application des décisions populaires.

De plus, la démocratie directe renforce la décision politique car le pouvoir de décision qui se délègue affaibli le citoyen: remplacer une poignée d’élus par des millions de décideurs c’est garantir la solidité démocratique face aux multiples tentatives d’utilisation abusives et de détournement de la puissance publique. C’est permettre par exemple de ne pas opposer aux pressions économiques, financières et commerciales des forces aux effectifs trop réduits.

Reconquérir le terrain perdu:

Notre participation active à la décision collective est notre arme pour déjouer les tentatives de spoliation de notre pouvoir de décision. Le règne de la volonté populaire est à portée de main. Ne laissons plus disparaître dans les tiroirs des élites auto-proclamées et des médias, notre droit de reconquête démocratique par la proclamation de notre souveraineté. C’est là la manifestation primordiale de la force populaire, la condition préalable et nécessaire de la démocratie permanente. Nous ne pouvons plus confier la direction de nos destins à des individus qui ne se présenteraient et n’agiraient pas comme nos serviteurs. Nous ne pouvons plus nous contenter d’un obéissance passive. Nous sommes les soldats en puissance de notre destin collectif.

Donnons-nous les moyens d’agir. Personne ne peut plus parler en notre nom. Faisons échec aux compromis des notables.Dépassons le statu quo institutionnel et la tromperie de nos représentants. Réaffectons les fonctionnaires qui participent à l'immobilisme démocratique à de nouvelles taches pour confier leurs attributions actuelles a des comités élus ou tirés au sort. Prenons notre destin en main, car l’insuffisant renouvellement des fonctionnaires participe au statu quo et paralyse les actions politiques nouvelles.

La colère et le surgissement des citoyens, les plus affectés par une réorganisation du monde toujours plus toxique et inégalitaire,  anticipent et préfigurent une réalité d'un quotidien où tout va manquer, en débutant par nos libertés et notre santé. Ces changements sont en train d'impacter des populations aujourd’hui relativement épargnées.

Ces frustrations et ces indignations légitimes seront bientôt le quotidien de la majorité si nous restons les bras croisés et la critique enfermée dans nos salons. Ne cherchons pas à punir les victimes des politiques publiques, cherchons à leur prêter mains forte pour que ne grossisse pas la cohorte des « perdants. »

 

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