Je ne suis pas passif-iste

Chaque fois que le peuple fait usage de sa force face aux violences armées des brigades autonomes d'une police nationale livrée à ses démons, il est vital de rappeler que nous sommes légitimes, aujourd'hui comme hier, à combattre l'autoritarisme arbitraire de gouvernants séditieux. Reconquérir notre puissance formelle est alors un devoir.

Tant que nous n'aurons pas conscientisé que ceux que les élections désignent cherchent avant tout à dominer, privilégiant le contrôle du peuple à toute protection de ce dernier, et qu'il ne peut exister nulle part de formes de violences qui puissent être considérées légitimes (voir pourquoi plus bas) nous ne parviendrons pas à vivre libres. L'agressivité du peuple pour se sortir de l'ornière de l'exploitation de l'homme par l'homme ne paraît être une absolue folie qu'à ceux qu'elle renverse et remplace.

Quand les brigades autonomes d'une police nationale, incapable de contrôler ses éléments les plus réactionnaires, fait usage de ses armes, les commentateurs partisans du régime parlent de recours à la force tandis que les classes populaires qui se défendent face aux coups feraient, eux, preuve de violence.

Il est dès lors vital de rappeler que dans notre histoire les changements de régime réels ne sont jamais intervenus sans que le peuple ne s'insurge face à l'organisation politique du moment. L'emploi de la force, écrivait Léon Trotsky dans son livre Ma Vie, a joué et joue un rôle immense dans l'histoire humaine, elle se justifie au regard des buts poursuivis, elle n'est jamais gratuite. Il ajoute:" Voilà pourquoi quand il s'agit de la lutte des grands principes, le révolutionnaire ne peut avoir qu'une règle " Fais ce que dois et advienne que pourra"". Si nous nous étions laissés intimider par les injonctions à l'obéissance aux règles qui organisaient la continuité institutionnelle du pouvoir, nous n'aurions pas vécu les révolutions françaises de la fin du 18ème et du 19ème siècle. Débonnaires, coupés de notre histoire, nous avons laissé libre d'agir la république des grands financiers et des marchands jusqu'au point où, impotente à répondre à la tragiquement éternelle "question sociale", les décideurs ont installé des protections armées afin de pouvoir déterminer la politique du pays alors même que le traitement des citoyens est de plus en plus inégal . Les protagonistes ont changé, pas les comportements.

Le pacifisme que nous devrions être les seuls à observer, selon le gouvernement, devient alors le stigmate infligé au camp des humanistes, des promoteurs d'une démocratie vivante, afin d'invalider notre action en la privant de l'énergie du courage. L'exigence pacifiste devient alors pour l'ordre établi la camisole grâce à laquelle il prive le peuple de ses mouvements, transformant l'esprit de conquête des mobilisations en contestation statique voire purement théorique ( écrits, analyses, études, dénonciations etc...). Ne s'astreignant d'aucune manière à s'appliquer cette haute exigence au pacifisme, les gouvernements réussissent sans difficulté à contrôler et dominer l'ensemble des tentatives de basculement vers un régime ouvrant des droits nouveaux pour les citoyens.

Le pacifisme quand il est un ordre à l'obéissance devient une sentence de mort pour la confrontation. Il devient une mise en garde avant la charge et permet d'installer sans aucune contradiction, tranquillement, l'autoritarisme et enfin le totalitarisme.

Sans agressivité, c'est à dire sans cette capacité à aller de l'avant, à se mettre en mouvement en vue d'atteindre un objectif, comment franchir un obstacle? N'est-il pas sain comme c'est le cas pour le sportif ou toute personne cherchant à se dépasser, de faire preuve d'agressivité?  Sans un désir que seule l'agressivité peut stimuler, parviendrons-nous à nous défaire de l'autorité combative et armée des gouvernants ? L’agressivité est une attitude qui relève de l’affirmation de soi, de sa puissance face à autrui. Elle est fondamentalement relationnelle car elle permet de se dépasser soi-même sans chercher à anéantir l'autre, et positive dans le sens où elle permet d'agréger les forces disponibles afin de poursuivre et d'atteindre ses objectifs. Maîtrisée et bien dosée, elle a un rôle essentiel pour que l'humanité puisse évoluer favorablement.

Comment accepter de présenter sans combattre nos corps et nos vies aux coups qui frappent sans discernement, et presque de manière jouissive au cri de "Calmez-vous", des personnes tout à fait tranquilles? Les tentatives insurrectionnelles récentes que la société actuelle amnésique voue à l'écrasement policier ne sont-elles pas dans la droite lignée des heures les plus glorieuses de notre pays ( Révolution de Février 1848, Commune de Paris etc...)? 

L'injonction au pacifisme nous désarme et nous laisse vulnérables face aux abus et aux innombrables violences d'un État autoritaire sanctifiant des élites corrompues auto-proclamées. Notons à présent que le mot violence, qui est associé par les gouvernants à l'expression même de la volonté populaire quand elle est combative (et ne se résume pas à la mauvaise pièce de théâtre des "élections"), est un terme qui étymologiquement signifie "abus de pouvoir". On comprend facilement alors qu'aucune insurrection ne peut être taxée de violente puisque ce n'est pas le peuple qui exerce son pouvoir démocratique au quotidien. La violence, à la différence de l'agressivité, prive de la mise en relation. N'ayant pas d'objectif politique autre que la neutralisation ou la destruction totale du sujet, elle se situe en dehors des pratiques acceptables en société. Aujourd'hui ce sont les gouvernements qui font preuve de violence car leur seul objectif est l'anéantissement de toute forme d'opposition. Seuls les naïfs peuvent croire que nous pouvons accorder notre confiance à des institutions créées par des individus qui n'ont jamais hésité à utiliser la violence pour conserver le statu quo politique. On n'attend rien des personnes violentes, on s’en protège.

Nous ne pouvons donc plus nous permettre d'accepter d’être réduits à un rôle de spectateur, ou pire encore, de se présenter comme des êtres politiques pacifistes acceptant moutonnement de "dénoncer" les actes forts et courageux des gilets jaunes, qui montraient semaines après semaines que la démocratie ( littéralement « la force du peuple »), retrouvait le chemin des conquêtes populaires. Mais les gouvernants redoutent le peuple qui les porterait à hauteur de leur rôle.

Nous ne sommes pas un peuple pacifiste quand il s’agit de laisser les clubs politiques libres d’agir à leur guise, car nous savons trop bien que désarmer le peuple, au propre comme au figuré, c'est laisser aux adversaires de la démocratie la possibilité d'une domination par l'intimidation et un retour à un régime autocratique. Contre toute logique ce sont ceux qui prononcent les discours les plus vibrants sur les avantages de la paix qui finissent par soutenir la guerre partout dans le monde dès qu'ils l'a jugent "indispensable". En outre, notre existence n'a pas que la dimension folklorique à laquelle nous avons accepté de la réduire. Je m'explique; Comme il est devenu commun d'utiliser les églises pour sublimer le solennel d'une union en jouissant de toute la puissance symbolique du lieu même si on est vaguement religieux, il est aujourd'hui acceptable d'entonner les paroles révolutionnaires de la Marseillaise pour incarner l'espace d'un instant la puissance du peuple uni, armé contre l'oppression alors que l'on s'interdit formellement de manifester cette puissance par l'insurrection, reniant  un héritage que nous n'assumons plus. De la prise de la Bastille ne reste plus rien que l'ombre portée par des drapeaux agités pour célébrer une fête nationale gargarisée par la pompe d'un défilé militaire et les mots vides du manager de la république.

Pour garantir la continuité de la souveraineté populaire sur ceux qui auraient la responsabilité de coordonner et faciliter la réalisation des orientations politiques à une échelle nationale, je ne pense pas que nous puissions faire l'économie d'un éloignement institutionnel des forces de police du personnel politique du moment. Nous devrons à ces fins distinguer deux corps séparés dans leurs tâches et dans leur composition: - Une police populaire présente au sein même de la population, issue des rangs du peuple et s'auto-organisant, comme ce fût le cas pendant près de 100 ans pour la Garde Nationale, proposition appuyée par des grandes figures du mouvement prolétaire comme Rosa Luxemburg qui affirmait: " Le système de la milice est le seul à garantir la sécurité de la patrie ainsi que sa souveraineté ", afin de placer la population sous sa propre protection ( par exemple pour garantir dans la tranquillité le droit de révoquer un mandataire), décourageant par là même toute tentative de domination par CRS interposés des mandataires désignés par le vote (ceux qui ont la nostalgie de l'appellation "d'élus" peuvent relire Ledru Rollin qui démontre en 1851 dans son pamphlet Plus de président, plus de représentants qu'il est anti-démocratique de considérer ceux que le vote désigne comme autre chose que des mandataires, certainement pas des personnes qui auraient des capacités hors norme). Cet effet dissuasif d'un quelconque abus de pouvoir des mandataires au sein d'institutions refondées est la seule garantie qu'un pouvoir désigné ne puisse se maintenir en utilisant la police d'État aux seules fins de sa propre conservation. - Une seconde police, gardienne de la paix, formée à la résolution des conflits interpersonnels, s'occupera elle de veiller à la tranquillité des relations humaines du quotidien.

Les citoyens reconnus souverains permanents prendront l'habitude de leur autonomie et de leur puissance dans une dynamique où le contrôle sur les politiques publiques et leurs exécutants se fera de manière naturelle afin de garantir la république et la démocratie. Ils pourront franchir le dernier obstacle à l'accomplissement de la démocratie: la conquête de droits économiques. Comme le souligne Bernard Friot dans ses ouvrages, la reconnaissance par le peuple lui-même de sa pleine identité de producteur de valeur économique, pourra alors s'affranchir du joug d'une organisation sociale pyramidale qui ne reconnait, dans le meilleur des cas, que nous ne sommes que des êtres de besoin. C'est aussi cette proposition que Frederic Lordon, dans son billet d'août 2020 du Monde Diplomatique, promeut en proposant "La garantie économique générale" pour remplacer l'incertitude de "l'emploi" institué par le capitalisme. Tous deux observent, comme le souligne Serge Halimi dans son article Dès Maintenant paru en Avril 2020 que : " même quand il chemine dans le bon sens, le mouvement des idées ne suffit jamais à dégoupiller les machines infernales. Il faut toujours que des mains s'en mêlent".

 Si nous n'organisons pas notre propre défense face aux dérives d'institutions qui attentent aux droits humains et à la protection de nos habitats nous méprisons l'histoire populaire de la France et renonçons à notre héritage révolutionnaire. Les femmes et les hommes de 1793 avaient fait de "La liberté ou la mort " la devise de ceux qui se battraient toujours contre l'oppression, ne laissons pas la devise des gouvernants " la sécurité ou la mort" éteindre la flamme de la liberté.

"Il ne nous manque qu'une chose, c'est la confiance en soi pour avoir l'espoir de se libérer, ce n'est pas par la force des choses que s'accomplira la révolution sociale; c'est par la force des hommes, par l'énergie des consciences et des volontés" Jean Jaurès.

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