Réclamer la solidarité du système capitaliste participe à l'échec de nos luttes.

Quelle lutte de pouvoir, et de pouvoir sur quoi, se cache derrière la progression constante de la CSG au détriment de la cotisation ? Pourquoi mordre à l'hameçon du gain de pouvoir d'achat, agité par les gouvernements, est une attitude court termiste dangereuse ? Comment sortir de la défensive pour mener mobilisations et combats avec un agenda et un discours autonomes ?

La première des rigueurs intellectuelles quand on est un militant c'est de savoir pourquoi on se bat. La lutte est souvent âpre et les victoires peu nombreuses. La lutte étant un rapport de force, il est d'autant plus difficile, dès lors que le nombre des personnes engagées est insuffisant, de se mobiliser avec l'énergie de conviction et d'auto-conviction nécessaire quand les mots d'ordres sont défensifs.

Les manifs se succèdent et se ressemblent, les refrains de la plainte y sont légions : nous n'avons pas assez, la richesse est mal répartie, notre pouvoir d'achat est en berne, la CSG est trop haute et les jeunes, premières victimes du chômage, devraient recevoir tel ou tel revenu pour les aider à exister dans un monde compétitif. Nous ne prenons hélas que trop peu souvent le recul nécessaire pour analyser ce que revêtent ces revendications. La forme même de la supplique ne nous posent-elle finalement pas préjudice ? Il me semble que les questions premières devraient être les suivantes : Comment donner de la force à un mouvement collectif pour nous sortir du geste de la main tendue revendicative ? Un mouvement social dont les participants ont choisi de suivre le train des réformes par une dénonciation systématique a-t-il les ressources nécessaires pour attirer à lui les exaspérés ? La faiblesse d'une telle posture ne peut se muer en force quand notre stratégie consiste à éviter de dire ce que nous sommes et ce que nous voulons.

Le cœur de la solidarité capitaliste c’est le mouvement de ceux qui ont, vers ceux qui n’ont pas. Nous ne proposons hélas pour le moment rien d'autre, et cet alignement avec cette forme de solidarité est notre principale faiblesse. Sortir de cette logique de soumission de classe doit être notre priorité.

Il est crucial tout d'abord de reconnaître nos faiblesses et admettre que nous avons collectivement fait preuve de beaucoup de passivité dès lors que le régime général de la sécurité sociale a été mis en place en 1946. Au lieu d'amplifier le mouvement de souveraineté populaire acquise grâce à la mise en place de la sécu, nous avons préféré nous installer dans les tranchées de la lutte sociale. En effet, ce sont les travailleurs qui avaient, avec le patronat, la gestion privée des cotisations dans un rapport de force pour une fois favorable aux salariés ( ¾ contre ¼). Nous avions donc une part importante de la plus-value de la production à notre disposition. Qu’avons-nous fait de ce pouvoir nouveau sur les deux secteurs desquels nous étions auparavant exclus que sont la production et le financement ? Nous avons bien conquis la gestion des cotisations, mais nous l'avons fait sans perspective sur les droits économiques attachés à la personne. Nous n’avons pas étendu notre influence pour transformer en profondeur l'organisation de la société majoritairement livrée aux intérêts privés. Ce droit économique attaché à la personne c’est justement ce qui n’a pas été garanti par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, une déclaration écrite par la Bourgeoisie pour qui la valeur économique venait tout juste de sortir de la définition que lui donnait l'aristocratie. Cet attentisme a permis à ceux que nous cherchions à marginaliser de reconquérir le terrain perdu. Ainsi, depuis 1946, notre position n'a été que défensive. Nous avons même fait nôtres, sans même nous en apercevoir, des mots d'ordre, dont les exemples suivent, et qui sont compatibles avec l'organisation de l'économie par la classe dirigeante. Cette classe dirigeante toujours à la manœuvre pour fragmenter et tuer toute organisation de la société par elle-même et pour elle-même.

Ce transfert de pouvoir a connu une accélération fulgurante avec l'introduction par le gouvernement Rocard de la CSG, un impôt que les "réformistes" attendaient depuis longtemps et qui ne cesse de remplacer ce qui était auparavant financé par les cotisations. C'est précisément par le truchement de la CSG, le cheval de Troie du néolibéralisme, que se joue la lutte de pouvoir sur la production économique. Les attaques permanentes qui visent les cotisations sociales travesties "en charges", ne sont pas anodines ; les cotisations, sont en effet une part du salaire total ; elles sont donc du salaire. Leur nature de salaire reconnaît effectivement ce qu'elles financent comme du travail, car seul le travail reçoit salaire. Or ce principe d'une gestion privée autonome des travailleurs, qui reconnaissent "ce qui vaut travail" n'est pas du goût de la classe dominante qui prétend être la seule à définir ce qui est travail et ce qui ne l'est pas. Nous comprenons mieux à présent pourquoi les cotisations sont tant attaquées : elles ont ouvert dès 1946 le débat sur ce qui a valeur de travail. Ce débat, ni le MEDEF ni le gouvernement ne veulent le réouvrir. Chaque fois que la CSG est augmentée ce sont les cotisations qui sont atteintes, en d'autre termes c'est la souveraineté populaire qui perd, à chaque fois, une part considérable du terrain gagné sur la production de valeur en faveur de gouvernements dont les collusions avec les milieux d'affaires ne sont plus à prouver. Bien entendu les réformes nous sont vendues comme une progression du pouvoir d'achat... on nous donne un peu plus de pouvoir d'achat pour compenser la perte de souveraineté sur les cotisations, sur la valeur et la production...un bien triste compromis qui nous nous ramène en... 1944.

Pour reprendre confiance il s'agit à présent de retrouver nos forces. Le problème, c'est que dès que nous avons eu l'occasion de le faire, lors de mobilisations populaires planifiées, nous ne nous rendons pas compte que le terrain même de notre mobilisation nous est étranger dans le sens où nous ne sommes pas à la manoeuvre. C'est le terrain des luttes perdues des décennies passées, dont les mots d'ordre n’ont pas eu la pertinence et l’élan suffisant pour aider une société passablement abattue à relever la tête.

Nous ne retrouverons de force pour la lutte que si nous retrouvons notre place, debout, tête haute, affirmatifs dans la proclamation de droits économiques reconnus. Et notre place est au centre du jeu social, pas à sa périphérie. Voyons à présent en détail ce que nous pensons être des mots d'ordre progressistes et qui sont en réalité des mots d'ordre réactionnaires : 

- Nous défendons les cotisations, du "revenu différé" qui nous sera restitué "aux moments de notre vie où nous en aurons le plus besoin". C'est ce qui a été défendu par Gérard Filoche et Benoît Hamon. Cette vision est certes attirante mais quel est le modèle de société qu'elle propose ? Si la proposition consiste à affirmer que nous récupérerons notre mise parce que nous avons cotisé, à hauteur de ce que nous avons mis au pot commun, je ne vois pas bien comment cette vision ne serait pas totalement compatible avec ce que propose le gouvernement Macron qui souhaite que les comptes personnels de cotisation, CPA et autres comptes notionnels deviennent la norme ? Que pouvons-nous opposer à cette vision d'un revenu qui place les retraités, de fait, hors de la production économique sinon la notion de salaire continué défendue par la cotisation ? En effet, et ce dès 1853, la loi organisant la pension des fonctionnaires évoque « la poursuite du traitement », le terme officiel qui montre bien que la pension est un salaire poursuivi. Ce point de vue peut tout à fait servir de base à une généralisation de ce salaire continué au secteur privé. Dès lors, si mon salaire est continué alors que je ne suis plus attaché à un poste de travail, c’est bien que la poursuite du salaire est liée à autre chose qu’à l’occupation d’un poste de travail. Cette autre chose, c’est le grade, la qualification attachée non pas au poste de travail mais à la personne même. Le retraité reconnu par ce salaire continué, issu des cotisations, reste alors un acteur du monde économique. Il me semble que c'est sur ce terrain que nous devrions entrainer nos contradicteurs.

- Nous défendons ensuite le revenu universel encore appelé revenu de base, en ce sens qu'il nous émanciperait du travail contraint et produirait des effets positifs sur l'activité, enfin libérée du diktat du marché du travail et de la violence de l'injonction à l'employabilité. Que reconnaît en nous le revenu de base ? Quels seraient les effets de la mise en place d'un tel revenu sur l'organisation globalisée d'un capitalisme gourmand qui ne reconnaît que les activités qui valorisent l'argent privé ?  Le revenu universel serait en pratique un dispositif similaire au RSA, c'est à dire totalement fiscalisé. Il serait une aide pour faire face à nos besoins vitaux, malmenés par les temps de pénurie du travail (comme défini par le capitalisme). Il deviendrait surtout un revenu régressif qui installerait toute une société à l'extérieur du champ économique, nous considérant comme au XIX siècle comme des êtres de besoins.  Il est une formidable dérive capitaliste. Aurions-nous fait tout ce chemin, grâce aux cotisations salariales qui affirment notre volonté et notre puissance afin de gérer, entre salariés, l'équivalent du budget de l'Etat, pour rien? Tout cela pour en fin de compte nous retrouver mis hors course par un dispositif niant notre participation à l'activité économique ? A ce revenu universel peut être opposé la notion de salaire continué en toute circonstance, ce que Bernard Friot appelle le salaire à vie.

- Nous défendons partout le "travailler moins pour travailler tous" sans nous rendre compte que nous jouons le jeu d'une classe dirigeante réactionnaire qui naturalise sa conception étriquée du travail. Le secteur privé, défendant une définition réductrice de ce qui a de la valeur, et qui est par conséquent considéré comme travail, ne cesse d'exclure de plus en plus de son champ ceux qui participent à la production économique et qui croient,à tort, que le travail serait en quantité limitée. Ce mot d'ordre est aussi dangereux car croire ou faire croire qu'il est en quantité limitée légitimise des comportements xénophobes d'une population craignant une sorte de pénurie. Défendre en revanche le "travailler moins", sans faire mention implicite d’un travail qui existerait en quantité limitée, est positif et émancipateur car il s'agit de rendre possible des activités menées sans considération de valeur économique. Il faut ouvrir au travail des horizons nouveaux en le déplaçant vers des activités délaissées par le capitalisme. Si nous n’assumons pas que des classes aux intérêts contradictoires s’affrontent pour la primauté sur la définition de « ce qui vaut », nous ne pouvons poser que des actes d’évitement.

- Nous défendons également une "meilleure répartition des richesses" en dénonçant "les patrons qui se gavent" pour "prendre l'argent où il est" et "taxer le capital" car notre pouvoir d'achat baisse. Ces formulations ne remettent pas en cause l'existence même d'un système économique profondément injuste, car essentiellement basé sur la ponction d'une partie de la valeur ajoutée produite par les travailleurs, profondément cynique car indifférent à la souffrance humaine, à la destruction de nos habitats et à l'exacerbation des tensions dans une société déprimée. Cette posture nous place dans la position délicate de celui qui, faisant preuve de passivité, reste à la merci des décideurs. Ne serions-nous pas plus inspirés de nous extraire du conflit sur la répartition dans lequel nous nous sommes laissés enfermer depuis trop longtemps pour reprendre la lutte et disputer à la Bourgeoisie le pouvoir sur ce qui a valeur et sur la production. Réagir aux coups portés en croisant les bras c’est renoncer à nous construire collectivement dans l'action.

- Nous luttons pour une "augmentation des minimas sociaux" et du Smic, pensant atténuer la précarité et la détresse humaine qui infuse depuis la base de la société. Nous ne questionnons pas assez ce que sont réellement ces minimas sociaux et ce qu'ils achètent à bas prix. Nous ne questionnons plus le principe même du SMIC qui dès 1950, parce qu’il fonde son principe sur les besoins humains estimés, pour ne pas sombrer dans la pauvreté, rompt avec la notion du salaire associé à la reconnaissance d'une qualification. Quel mépris pour ceux qui s'en trouvent prisonniers, en premier lieu les jeunes, qui sont niés en tant que porteurs de qualification. Le smicard est un "mineur social" qui a droit à du pouvoir d'achat, pas à une reconnaissance de sa contribution à la production économique. Le SMIC est par conséquent un non-salaire, si salaire il y a quand est reconnu une qualification attachée à la personne. De plus le SMIC est largement payé par les contribuables eux-mêmes, du fait des exonérations accordées aux employeurs : pour chaque personne payée au SMIC, 5000 € annuels de leur salaire sont en fait compensés via nos impôts, par une dotation budgétaire de même montant au régime général.

- "Il faut faciliter l'insertion des jeunes dans le marché du travail", " 1/4 des jeunes de 18 à 25 ans sont touchés par le chômage dont ils sont les premières victimes" - Depuis 40 ans, les jeunes sont présentés comme des victimes qu'il faut aider à trouver un travail, et qui doivent par conséquent accepter ce qu'on leur présente à des conditions inférieures à celles des autres salariés. Cette victimisation initiée par les "plans jeunes" successifs n'a entrainé qu'une décote du salaire et des conditions d'embauche - Le salaire d'un jeune de 25 ans a été divisé par deux, en francs constants, entre la fin des années 60 et la fin des années 90. Cela a aussi entrainé une stagnation de l'ensemble des salaires. Non, être jeune n'est pas une tare mais une qualité, la jeunesse est la vigueur et l'avenir de notre société. Si victimes ils sont, c'est d'une politique sociale qui fournit aux entreprises une main d'œuvre corvéable, déconsidérée et mal payée. Profiter de la jeunesse pour se livrer à un odieux chantage à l'emploi, adossé à des politiques publiques favorables au patronat est une manipulation et une trahison. Le marché du travail ne fait pas une fleur en stagiairisant ou en sous-payant les jeunes. Les jeunes sont sacrifiés sur l'autel de profits.

Le travail est inépuisable s'il est libéré de sa prison capitaliste. Nous nous sommes laissés enfermer dans un rôle contestataire dans lequel nos forces défensives, pour contenir les coups de butoir du MEDEF et du pouvoir politique, ne sont pas suffisantes. Nous devons PRO-CLAMER une nouvelle évolution, celle des droits économiques de la personne sur la production et la valeur, pour poser les fondations de ce qui nous reste à construire. La riposte que nous devons mener ne peut se contenter d'actions intercalaires aux mesures gouvernementales. Nous devons concentrer toute notre énergie à la bataille pour ouvrir le champ de la valeur économique. "Ce qui vaut" travail est le résultat d'une convention décidée par les rapports sociaux et donc par les rapports de force. L'objet de notre lutte doit être l'évolution de cette convention, pour le moment "valorisation de capitaux privés", afin d'inclure d'immenses champs d'activités qui trouveront alors une validation sociale entrainant salaire. Ceux qui décident pour nous, dans le champ des activités de ce qui a valeur et de ce qui "est sans doute utile, mais ne produit rien", ont de fait le pouvoir sur la production. La priorité doit être donnée à la conquête de la souveraineté des personnes sur la définition de ce qui a valeur, pour donner pleine mesure tant à la Démocratie qu'au travail, et dans l'immédiat pour interrompre le naufrage des deux. 

Le marché du Travail est une perspective angoissante pour une majorité de la population tandis que pour les actionnaires c'est une arrogante sûreté des ressources qui est de mise. Qui profite ? Qui est l'assisté ? Démocratie et travail ne trouveront sens qu'en confiant la définition et la pratique de la valeur au pouvoir du peuple. 

Ne cherchons pas à négocier les miettes d'une existence écrasée par le MEDEF, il n'y a rien à en attendre.

Notre horizon n’est pas de s’accommoder ou de trouver de petits arrangements avec un système autoritaire égoïste, il est de le remplacer.

 

 

 NB: Cet article est très largement inspiré de la réflexion portée par Bernard Friot dans son dernier livre Vaincre Macron, ainsi que certains articles publiés par l'association Réseau Salariat.

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