Le vrai visage de la sécurité

Le thème de la sécurité revient de manière cyclique lors des élections et nourrit les peurs irrationnelles et la xénophobie rampante. En France et aux Etats-Unis les minorités ethniques sont alors présentées comme étant à l'origine de tous nos maux. Quand la sévérité pénale tient lieu de politique sociale c'est toute une nation qui fait faillite.

La sécurité est une prison : La France et les Etats-Unis sur la même longueur d’onde.

 « Ainsi au plan des principes, les blancs finirent à contrecœur par avaliser « l’intégration », mais dans les faits ils s’efforcèrent et s’efforcent de maintenir un gouffre social et symbolique infranchissable entre eux et leurs compatriotes d’origine africaine ».Cette phrase, tirée de l’analyse sociologique menée par Loïc Wacquant dans son ouvrage paru en 2004 et intitulé Punir les pauvres, concerne la société Etasunienne et plus précisément la période charnière des années 70. A cette époque, le mouvement civique des noirs américains des années 60, et ses victoires symboliques pour plus de démocratie, semblait annoncer la fin de la ségrégation. C’était sans compter sur une résistance farouche des populations blanches qui, quoi qu’on en pense ou qu’on en dise, n’étaient et ne sont d’ailleurs toujours pas prêtes à vivre une communauté de destin avec les descendants des esclaves africains.

Cette phrase et ce livre m’ont alors fait comprendre combien il y avait de similitudes entre l’histoire des noirs aux Etats-Unis et la ségrégation ethnoraciale, plus récente mais bien réelle, qui touche en France les citoyens originaires de nos anciennes colonies et protectorats nord africains.

En premier lieu, et comme aux Etats-Unis, nous avons décidé la poursuite de la ségrégation spatiale. Aux USA, le développement et l’extension des banlieues résidentielles a permis aux populations blanches d’éviter de se mélanger aux noirs américains à qui elles laissaient les centres villes et leur décadence. En France, c’est un mouvement inverse qui se produit ; développant les banlieues dortoirs en périphérie des villes, nous nous sommes assurés que nos intouchables se retrouvent isolés du reste de la population. Seules les catégories blanches inférieures prolétaires et les indigents notoires rejoignent le mouvement. Ces banlieues, qu’une mise en scène médiatique et étatique présentèrent comme des fleurons du progrès social, se transforment rapidement en prisons sociales à ciel ouvert ; elles sont des espaces clos, calibrées pour le développement de ghettos. Elles sont l’instrument concret d’une politique d’exclusion qui organise les bâtiments comme autant d’ensembles concentrationnaires.  Ces unités de stockage de la détresse sociale, sont, pour le reste du pays, une notion aussi lointaine que la misère du monde ; elles ne nous concernent pas. Elles sont pourtant déjà les balises d’une société dans la société.  Nous portons désormais, trahis par notre sévérité, notre rigueur morale et notre besoin d’ordre, une culpabilité de classe et d’ethnie dont nous taisons l’existence.  Partout s’installe en France une méfiance et une ambiance qui sont les expressions de ce malaise. Nous refusons toute responsabilité face à cette injustice. Aux USA et en France, nous nous sommes accommodés de cette ghettoïsation comme d’un mal nécessaire, dès lors que l’emploi était abondant et les larbins soumis reconnaissants de la piètre pitance qu’on avait la grandeur d’âme de leur distribuer. Les choses ont commencé à évoluer dans une sens plus tragique avec la fin du plein emploi.

C’est en effet vers la fin des années 70 que le chômage commence à s’installer durablement dans les deux pays. Les noirs américains qui avaient bénéficié de programmes dit de « discrimination positive » commençaient à s’installer auprès de leurs compatriotes blancs. Ils commençaient tout juste à fréquenter les mêmes écoles, les mêmes magasins, les mêmes parcs, vivre un quotidien proche. Les français d’origine maghrébine, dont les parents avaient connu l’exil, les bidonvilles, la déconsidération sociale et les sacrifices, commençaient eux à entrevoir la possibilité d’études supérieures et donc d’un futur au sein d’une société qu’ils espéraient enfin unifiée et pacifiée.

La pénurie d’emplois change la donne, et les classes laborieuses, socialement supérieures aux populations immigrés, se trouvent de plus en plus frappées par le chômage. S’opère alors un sursaut des deux côtés de l’Atlantique : le sursaut des sociétés blanches. Un sursaut qui n’est rien d’autre qu’un réflexe obéissant à une logique ethnoraciale. Les blancs aux USA et en France, refusent catégoriquement, comme ils l’ont toujours fait d’ailleurs, une destinée qui les mêlerait aux populations honnies.

Les populations blanches, elles-mêmes structurées en castes étanches, font front commun avec leurs représentants élus et les médias pour dénoncer les travers de cette frange de la société. La pauvreté et la différence d’origine possèdent une charge morale négative, et ses représentants sont perçus comme des parasites indolents, soupçonnés de porter en eux le virus de la criminalité.

Ce sont les blancs qui s’adonnent à des dérives identitaires, communautaires et religieuses.  Les banlieues n’ont fait que répondre tardivement à la violence de ce rejet et de ces dérives et s’ils ont manifesté leur désespoir c’est que la misère était devenue insupportable.

Nous avons beaucoup de mal à appréhender la situation pour ce qu’elle est : nous n’avons plus besoin d’eux. Les descendants de nos anciennes colonies sont une gêne et nous encombrent. Dans un monde où chacun cherche à écouler une marchandise surnuméraire, les races et ethnies estimées comme inférieures sont stockées en attendant que nous parvenions à trouver le moyen de nous en débarrasser. Comment se débarrasser d’indésirables que ni la ségrégation institutionnalisée, ni l’exploitation ou ailleurs l’esclavage n’ont réussi à briser ?

La société se met alors en quête d’une solution durable pour régler ce problème. C’est finalement au lent mais efficace tamis de la répression sociale que devront passer les indésirables.Ce qui est décidé c’est la surpénalisation des délits, la criminalisation de la marginalité et la contention punitive ; elles feront progressivement office de politique sociale. L’usage-trafic de stupéfiants des revendeurs de rue et des petits consommateurs pauvres, qui auparavant ne faisait pas l’objet d’un acharnement pénal, devient soudain une priorité absolue. C’est toute l’organisation d’une économie et d’un système de valeurs parallèles, qui sont le propre même des ghettos, qui sont attaqués comme si nous venions de découvrir leur existence. L’idée défendues par les politiques et soutenue par la population est qu’il faut en finir avec cette économie parallèle et son immoralité.

C’est ainsi qu’aux Etats-Unis la guerre contre la drogues, doctrine Reaganienne datant de 1982, fait de l’usage ou du trafic de stupéfiant un problème de sécurité nationale.Cette soudaine prise de position est d’autant plus étonnante que les crimes liés au monde de la drogue étaient en déclin et que seulement 2 % des américains considéraient cette question comme majeure.Reagan signe en 1986 une nouvelle loi anti-drogue qui transforme un système axé sur la réhabilitation en un système quasi exclusivement répressionnaire. Des peines plancher automatiques sont décrétées, identiques pour tous, que l’on possède 5 ou 500 grammes de drogue sur soi. Ces peines automatiques non discriminantes concernent bien entendu aussi la Marijuana.  C’est une vision brute, paternaliste, une politique de mise à l’index systématique d’une partie de la population. Le gouvernement procède à une simplification des procédures pénales en introduisant ces mécanismes d’automatisation des peines. Il fait par la même occasion l’économie de procédures judiciaires couteuses et longues.

En France nous ne sommes pas en reste. Tandis que le taux de criminalité ne cesse de baisser passant de 62% en 1982 à 54 % en 2012, la population carcérale augmente de plus de 70% entre 1980 et aujourd’hui[1]. Pourtant depuis 25 ans les homicides n’augmentent plus, leur nombre a même été divisé par 2 depuis 1995. Pourquoi alors, assistons-nous impuissants à l’installation dans notre inconscient collectif de l’idée d’une progression de la violence et de l’explosion de la criminalité ? Si la criminalité baisse mais qu’elle demeure plus que jamais au cœur des discours des politiciens ou des articles de presse, ne serait-il pas plus juste d’essayer de comprendre à quelles fins cette idée fausse est ressassée ?

La décision prise de faire un sort particulier à la délinquance de rue et aux populations censées l’alimenter sert un dessein coupable mais inavoué. Il se produit en effet, à la suite des nombreuses et ô combien efficaces campagnes de propagande, un phénomène d’amplification du contrôle mental exercé par les dirigeants sur le reste de la population. Nous serions menacés directement, selon nos élites, par les délinquants. Ainsi les jeunes de milieux populaires issus de l’immigration maghrébine, parqués dans les cités périphériques éviscérées par des décennies de dérégulation économiques et de retrait de l’Etat, sont-ils identifiés comme la principale menace à laquelle notre société doit faire face.

Y-a-t-il eu, côté français, des changements profonds dans le traitement des délits en France ? Ces changements provoqueraient-ils mécaniquement, tout en la justifiant, une augmentation de la population carcérale et des arrestations ? 

Le régime de répression du trafic de stupéfiants s'est en effet durci depuis la fin des années 1980 : de nouvelles incriminations ont été créées et les peines prévues pour certaines infractions liées au trafic, qualifiées de crimes, ont été aggravées (jusqu'à la réclusion criminelle à perpétuité).

En 1985, le cannabis représentait environ 40 % des interpellations en matière de stupéfiants, pour l’usage seul comme pour le trafic et l’usage-revente. Aujourd’hui, l’usage simple seul est à l’origine de 90 % des procédures[2]. L’ampleur des interpellations d’usagers de cannabis reste sans commune mesure avec celles liées aux autres stupéfiants. L’usage fait donc partie à présent des délits particulièrement sensibles à l’intensité du travail policier.

Délit sans victime, la consommation de cannabis s’observe et ne nécessite, le plus souvent, aucune enquête préalable. L’usage de cannabis constaté débouche alors mécaniquement sur une amélioration du taux d’élucidation des unités de police. Le taux de résolution d’affaires de ce type peut ainsi atteindre, et même dépasser les 100 % ; une aubaine pour le ministère de l’intérieur qui se vante de tant de réussite.

L’essor des interpellations pour usage simple de stupéfiants (en particulier de cannabis) s’est accompagné également d’une systématisation et d’une diversification des réponses pénales proposées. Les parquets ont développé, depuis les années 1990, des alternatives aux poursuites (désignées aussi comme des mesures de la « troisième voie »), conformément aux recommandations successives et convergentes du ministère de la Justice. Cette troisième voie se caractérise par des négociations entre les auteurs des délits et les juges. Les peines amendes sont symptomatiques d’une dérive administrative essentiellement basée sur l’automaticité de la sanction sans chercher à combattre l’effondrement social des personnes interpellées. Inexistantes jusqu’en 1988, ces amendes représentent aujourd’hui plus de 15000 condamnations judiciaires. Enfin depuis 2004 la procédure expéditive de plaider coupable, dite de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC), issue de la loi Perben, permet au prévenu qui reconnaît les faits d’éviter un procès. Ce marchandage vise surtout à accélérer les procédures et faire l’économie de l’audience correctionnelle classique. Il y a eu en 2015 70.000 CRPC.

Leur mise en œuvre de plus en plus systématique a contribué fortement au processus de pénalisation de l’usage. Ainsi en 2014, au niveau national, les juridictions ont traité 102 517 affaires d’usage de stupéfiants, soit deux tiers environ du volume annuel des interpellations.

Loïc Wacquant développe encore son analyse en signalant que « Le principe des néolibéraux de moins d’Etat ne s’applique pas au secteur pénal alors qu’il est dogmatique en matière d’emploi et de protection sociale ». Il note aussi que « faire de la délinquance de rue un spectacle moral permanent permet aux dirigeants actuels (comme ceux qui les ont précédés) de réaffirmer symboliquement l’autorité de l’Etat au moment même où celui-ci est frappé d’impotence sur le front économique et social ».

N’entendons-nous pas depuis maintenant plus d’un an et l’attentat contre Charlie Hebdo des discours sévères, martiaux, autoritaires permanents sur le péril terroriste alors que dans le même temps on musèle toute opposition au régime en place ? N’entendons-nous ces rappels à l’ordre et à l’unité nationale quand la moindre opposition aux politiques menées est taxée de radicale ?  Cette priorité absolue pour la guerre n’épargne-t-elle pas aux dirigeants la mise en place d’une politique sociale à la hauteur des défis de notre siècle ? Avons-nous besoin d’imagination et de courage quand la posture politique se résume à une attitude qui surjoue l’indignation et fait de la menace un fonds de commerce électoral ?

Enfin, cette intransigeante sévérité ne nous donne-t-elle pas l’occasion de nous rassembler par centaines de milliers pour communier, soutenir les forces de police et réclamer collectivement encore plus de place à la répression ?

La question de la suprématie des blancs qui font bloc se pose bien entendu avec la même intensité aux Etats-Unis. C’est ainsi que la population carcérale constituée de 70% de blancs au sortir de la seconde guerre mondiale, est descendue aujourd’hui sous la barre des 30%. Dans le même temps et alors qu’elle ne représente que 12% de la population dans les années 90, la proportion de noirs incarcérés passe à plus de 50 % des détenus dans les prisons locales et fédérales. En France la surreprésentation carcérale des populations d’origine maghrébine irait même au-delà des statistiques étasuniennes ; alors qu’ils représentent, comme les noirs américains un peu plus de 12% de la population totale, les prisonniers originaires du Maghreb constituent aux dires de nombreux observateurs entre 60 et 70% de la population carcérale totale (la France interdisant de compiler des statistiques basées sur la race ou l’origine ethnique). 

Accepter le racisme rampant, tout en ne se sentant pas directement concernés, ne revient-il pas à une banalisation et un renoncement face aux thèses les plus rétrogrades sur la hiérarchie des races et des ethnies ? Si nous laissons faire par notre inaction, ne renforçons-nous pas ces politiques manipulatrices, privatives de libertés, distillant la haine et le rejet institutionnalisés ?  Refuser de pacifier la société au sein de laquelle nous vivons par le dialogue et l’aide aux plus fragiles ne revient-il pas à accepter le pourrissement profond d’un climat général déjà passablement nauséabond ? Et porter collectivement l’ambition d’un autre destin pour les exclus du partage, n’est-ce pas œuvrer activement pour la paix et la concorde sociale ?

Il est donc urgent de se poser ces questions afin d’échapper au piège sécuritaire tendu par un système politico-médiatique manipulateur ?

Il s’agit en premier lieu de lier le débat sur la délinquance à la question sociale ; la destruction de l’activité créée par la délocalisation des industries françaises, la robotisation, l’informatisation, l’immense progression des gains de productivité, ont provoqué, parce qu’il n’y a pas eu de politiques menées pour contrebalancer les effets délétères de ces choix, l’avènement du salariat désocialisé, vecteur d’insécurité sociale et de précarité matérielle, familiale, scolaire et même mentale. Il faut dans un second temps arrêter de se gaver de discours apocalyptiques dont l’objectif est l’instillation, au cœur même de la société, d’un sentiment de peur, et ouvrir courageusement les poursuites vers d’autres formes de délinquances.

Ces formes de délinquances, qui ne sont pas l’expression d’une détresse sociale généralisée et qui privent les Etats de financement pour une politique sociale digne, représentent notre prochaine frontière. Ce sont, entre autres, la lutte contre l’évasion fiscale, la lutte contre les détournements des aides publiques au profit de l’actionnariat, le rejet d’une dette publique majoritairement illégitime[3] et la redistribution des richesses. Ces pistes, pour l’instant négligées, à cause du chantage à l’emploi ou à la fuite des capitaux, devront être totalement assumées.

Il nous faudra alors « Dépasser l’approche sécuritaire qui réduit la lutte contre la délinquance à un spectacle ritualisé ne servant qu’à abreuver les fantasmes d’ordre de l’électorat et à signifier l’autorité virile des décideurs de l’Etat à des fins électorales. » analyse encore M. Wacquant.

Nous avons donc le choix. Le choix de maintenir l’ordre social par la force, en renforçant toujours plus les moyens alloués à une politique répressive ou de traiter le mal à la racine et faire notre examen de conscience individuel et collectif. Il s’agira d’apporter notre soutien à tous ceux qui auront enfin le courage de pacifier nos sociétés violentes, rongées par la compétition et la sécurisation des profits, en prenant leur responsabilité pour faire de la place. De la place pour enfin être à la hauteur des préjudices infligés par la colonisation, l’exploitation et la ségrégation.  

Nous devrons également nous interroger sur notre responsabilité dans l’accentuation des flux migratoires dûs à la guerre où à la misère pour trouver des remèdes pacifiques aux conflits. Notre sécurité ne sera plus l’affaire d’annonces affirmant notre rigidité face aux drames humains ; elle ne sera réelle et durable que lorsque nous œuvrerons inlassablement pour la paix et que nous repenserons complétement nos manières de vivre, de produire et de consommer. 


[1] Chiffres du ministère de la justice

[2] Chiffres du ministère de l’intérieur

[3] Selon l’Audit citoyen de la dette publique française de 2014.

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