Pourquoi depuis 52 ans je me sens en insécurité face à un Policier ou un Gendarme

Un beau soir du mois de Mai, je suis allé « en spectateur » en observateur, voir ce qui se passait autour d’une barricade. Je me suis retrouvé à un moment du côté où se trouvaient les CRS et, entre deux charges, j’ai vu que les douilles des grenades qu’ils avaient tirées étaient de couleurs différentes. Je me suis baissé pour en ramasser quelques unes...

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Un beau soir du mois de Mai, je suis allé « en spectateur » en observateur, voir ce qui se passait autour d’une barricade.

Je me suis retrouvé à un moment du côté où se trouvaient les CRS et, entre deux charges, j’ai vu que les douilles des grenades qu’ils avaient tirées étaient de couleurs différentes.

Je me suis baissé pour en ramasser quelques unes.

Presque aussitôt j’ai été appréhendé par 3 CRS dont un a ramassé quelques pierres au sol et, sans ménagement, j’ai été conduit, les bras dans le dos dans un panier à salade puis conduit dans un bâtiment qui grouillait de policiers.

J’ai dû, toujours un bras immobilisé dans le dos par une clé de bras, monter un escalier rempli de policiers (deux à chaque marche, un à droite un à gauche) qui faisaient la « haie d’honneur » à tous ceux qui, comme moi, montaient.

A chaque marche nous étions au mieux bousculés « virilement », au pire frappés à coups de poings ou de pieds. En ce qui me concerne j’ai bénéficié d’un coup de pied dans les testicules.

Inutile de préciser dans quel état je suis arrivé au sommet : j’étais dans un état de conscience quelque peu... « altérée »…

A cet endroit, c’est-à-dire sur le pallier, était installée une petite table derrière laquelle se tenait un CRS gradé dont le travail consistait à recueillir l’identité des « appréhendés » et celle des policiers qui les lui présentaient.

Le policier déclina donc la sienne ainsi que son grade. Il se nommait GARCIA.

Lorsque j’eus énoncé mon nom et que je l’eus épelé, le (sergent?) GARCIA, avec un accent pied noir à couper au couteau s’écria : « Encore un Français bien d’chez nous, ça, j’t’en foutrai moi! ».
Je n’avais pas encore, en 1968, effectué les recherches généalogiques qui m’apprirent, une vingtaine d’années plus tard que tous mes ancêtres paternels étaient, depuis au moins 1728, issus de deux villages voisins, l’un des Hautes Alpes et l’autre de la Drôme.
Et je n’avais pas sur le moment le coeur à lui dire que mon grand-père était à VERDUN et était revenu gazé de la « grande » guerre ni que mon père s’était engagé à 18 ans dans l’armée de DE LATTRE DE TASSIGNY pour la campagne d’Allemagne.

Par contre, lorsque j’ai annoncé ma profession en bredouillant : « Maître d’Internat » (traduire « pion d’internat »), les deux policiers ont sursauté et j’ai cru un millième de seconde qu’ils allaient se mettre au garde à vous…

Puis il m’a été intimé l’ordre de me diriger sur la gauche pour entrer dans une grande pièce, remplie de jeunes gens comme moi et de policiers. Le « mauvais moment » semblait être passé…

Juste au moment où un autre « prisonnier » allait, avant moi, franchir cette porte, à l’intérieur une voix cria « Attention ! ».
Trop tard ! Un policier d’un certain âge, à l’allure d’un bon pépère débonnaire, qui se tenait sur le seuil de cette porte, à l’intérieur de la pièce, les mains derrière le dos, y cachait en fait son casque et lui en asséna sur la tête un coup d’une violence telle qu’immédiatement le sang coula abondamment de son cuir chevelu.

Heureusement pour moi, il n’eut pas le temps de « ré-armer » son coup avant que je passe et surtout libre de mes mains à ce moment là, j’aurais eu le temps de me protéger.

Je me retrouvai donc dans cette grande pièce pour y passer la nuit en compagnie d’une quarantaine de « délinquants » ou supposés tels et de quelques policiers dont un grand rouquin d’une trentaine d’années qui nous faisait de temps à autre des harangues du style « espèces de petits merdeux, si vous aviez des couilles au cul, au lieu de foutre la merde dans votre pays, vous vous engageriez au Viet-Nam pour défendre la civilisation ».

Ces discours étaient ponctués par l’arrivée de caissettes pleines de bouteilles de bière et de vin destinées à hydrater le gosier de notre donneur de leçons et à entre tenir le moral de nos gardiens, en attendant sans doute qu’ils soient envoyés eux aussi au front contre une barricade.

Depuis, je ne me suis jamais plus senti à l’aise à la vue d’uniformes de policiers ou de gendarmes.

Ce n’est que récemment, en écoutant un reportage sur les violences policières, que j’ai vraiment compris pourquoi :

Dans ce reportage il a été fait référence à la « haie d’honneur » comme étant une vieille technique toujours en vigueur et toujours efficace.

Ces images vieilles d’un demi-siècle me sont alors revenues mais cette fois-ci assorties d’une analyse complémentaire qui m’a fait conclure que ce jour là j’avais éprouvé très concrètement que les policiers auxquels j’avais eu affaire s’étaient montrés :

- fainéants

- menteurs

- lâches

- et au moins pour l’un d’entre eux : pervers

- (et je ne qualifierai pas le grand rouquin de fanatique)

Fainéants : se mettre à trois pour appréhender un individu qui n’oppose aucune résistance pour le conduire « au poste » c’était peut-être échapper au moins un instant à une tâche autrement plus risquée consistant à aller nettoyer une barricade

Menteurs : ramasser des cailloux et les apporter comme preuve que je les leur avais lancés prête à rire tellement c’est ridicule mais cela reste un « gros mensonge »

Lâches : se défouler à plusieurs sur des gens qui ont les mains dans le dos n’est ni courageux ni viril

Pervers : attendre, l’air benoît, que l’adversaire vaincu relâche sa garde pour le frapper sauvagement par derrière avec un casque dissimulé derrière son dos est particulièrement odieux.

J’ai donc réalisé plus clairement 52 ans plus tard pourquoi, depuis un demi-siècle j’éprouve un sentiment instinctif de défiance, voire de crainte, en tous cas d’insécurité, lorsque je suis en présence de ces « serviteurs de la République ».

Pourtant, rationnellement, je n’ai rien contre la police ni contre la gendarmerie, je pense qu’elles sont utiles et nécessaires et j’ai même, tout au long de ma carrière professionnelle, été amené régulièrement à collaborer avec elles en raison même de mon activité.

Mais, chat échaudé craignant l’eau froide, cela n’a jamais été sans éprouver ce sentiment « réflexe » d’insécurité.

Voilà pourquoi je crois qu’avant que ce sentiment me quitte et que je me sente dans mon pays en « sécurité globale » il faudra que ses institutions soient vraiment contrôlées, voire ré-appropriées par ses citoyens : penser que ceux de ses fonctionnaires chargés précisément de cette sécurité puissent en toute ...sécurité se montrer fainéants, menteurs, lâches et/ou pervers n’inspire pas la sérénité ni la confiance.

Les évènements actuels et récents le confirment tristement un demi-siècle plus tard...

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