Jean Jaurès: les forces de Paix

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné car il appelait à la paix, un rappel de ses paroles est incontournable en cette année qui célèbre le centenaire de la guerre 14-18.Voici son discours lors de la séance du 20 novembre 1911

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné car il appelait à la paix, un rappel de ses paroles est incontournable en cette année qui célèbre le centenaire de la guerre 14-18.Voici son discours lors de la séance du 20 novembre 1911 et dans un autre billet « Les responsables de la guerre»  prononcé à Lyon le 25 juillet 1914, six jours avant sa mort ( http://blogs.mediapart.fr/blog/catherine-chabrun/040913/jean-jaures-les-responsables-de-la-guerre)

Présidence Henri Bisson

« ..Quoi que nous fassions, messieurs, nous resterons enveloppés - et c'est là le dernier objet sur lequel, avant de terminer cette trop longue discussion, j'appelle votre attention bienveillante - nous restons enveloppés d'une atmosphère d'orage, d'une atmosphère de suspicion, de défiance, d'où il semble que l'éclair de la guerre puisse jaillir à tout instant. Eh bien ! c'est à dissiper, autant qu'il dépend de nous, autant qu'il dépend du grand peuple que nous sommes, cette atmosphère d'orage et de défiance ; c'est à combattre jusqu'en ses causes profondes le péril toujours renaissant de conflits, que nous devons nous appliquer sans cesse ; et notre premier devoir est de résister au pessimisme, au fatalisme de ceux qui disent que, quoi qu'on fasse, la guerre est inévitable.

Messieurs, les forces de guerre qui sont dans le monde, je ne les méconnais pas ; mais il faut voir aussi, il faut reconnaître et saluer les forces de paix.

La guerre même travaille à sa manière pour la paix par l'idée des horreurs que la guerre moderne déchaînerait.

Quand on parle, quelquefois à la légère, de la possibilité de cette terrible catastrophe, on oublie, messieurs, que ce serait un événement nouveau dans le monde par l'étendue de l'horreur et par la profondeur du désastre. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Il fut un temps, aux âges de la barbarie celtique et germanique, où les peuples se précipitaient tout entiers, par grandes masses de familles agglomérées. C'étaient des nations et des nations qui, du fond des forêts des bords du Danube ou du nord de la Germanie, se ruaient à la conquête et à la bataille. Mais ces forces déchaînées, ces multitudes colossales, elles se mouvaient dans un monde primitif comme elles et leur puissance de destruction était limitée par la puissance même de production de la race humaine encore inférieure et rudimentaire.

Plus tard, ce ne sont plus des nations entières, mais au cours du moyen âge, au cours de la monarchie moderne, des armées de métier, puissamment armées, qui se déchaînaient à travers des civilisations déjà délicates et denses ; mais ce n'étaient que de petites armées. Aujourd'hui, messieurs, les armées qui surgiraient de chaque peuple, millions de Germains, millions de Russes, millions d'Italiens, millions de Français, ce seraient les nations entières, comme au temps des barbaries primitives, mais déchaînées cette fois à travers toutes les complications, toutes les richesses de la civilisation humaine. Ce serait, au service de ces nations colossales, tous les instruments foudroyants de destruction créés par la science moderne.

Et qu'on n'imagine pas une guerre courte, se résolvant en quelques coups de foudre et quelques jaillissements d'éclairs, ce sera, dans les régions opposées, des collisions formidables et lentes, comme là-bas celles qui se produisirent en Mandchourie entre Russes et Japonais. Ce seront des masses humaines qui fermenteront dans la maladie, dans la détresse, dans la douleur, sous les ravages des obus multipliés, de la fièvre s'emparant des malades, et le commerce paralysé, les usines arrêtées, les océans, traversés aujourd'hui en tous sens par les courants de fumée de leurs vapeurs, vides de nouveau et rendus aux solitudes sinistres d'autrefois. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs.)

Oui, messieurs, terrible spectacle et qui surexcitera toutes les passions humaines. Songez-y bien, messieurs, et permettez ces paroles à un homme qui, passionnément attaché à l'idéal de son parti, est convaincu qu'il faut, pour mettre la justice et la paix entre les hommes, révolutionner la forme de propriété, (Nouveaux applaudissements à l'extrême gauche. Mouvements divers) mais qui croit aussi que ce sera la noblesse de ce mouvement de procéder par évolution, sans déchaînement des haines destructives qui ont été jusqu'ici mêlées dans l'histoire à tous les grands mouvements de créations sociales. (Interruption à droite.)

Mais, prenons-y garde, c'est toujours dans la fièvre des guerres extérieures, c'est sous le coup de l'invasion de Brunswick avec les journées de septembre, c'est sous le coup de la guerre de 1870 avec toutes les convulsions de Paris assiégé, c'est en Russie, dans la fièvre de la guerre russo-japonaise, toujours, partout, que toutes les fièvres de guerre extérieure, servant la passion sociale, sont portées par une contingence de guerre au paroxysme même de la violence et ce sont les conservateurs qui devraient désirer le plus le maintien d'une paix dont la rupture amènera le déchaînement des forces désordonnées...

Voilà des raisons premières de réagir contre la guerre et de briser dans notre esprit sa fausse loi de fatalité.

Mais il y a trois forces actives, que je caractérise en quelques mots, qui travaillent pour la paix. La première, c'est l'organisation internationale de la classe ouvrière dans tous les pays. (Mouvements divers. Interruptions.)

J'entends qu'on me parle de l'Allemagne, et je demande si ceux qui me jettent cette interruption...

A gauche. - Non ! on n'a rien dit de tel !

M. Jaurès. - ...ignorent que les trois millions de socialistes allemands qui, je l'espère pour l'Allemagne et pour l'Europe, seront quatre millions aux élections de janvier... (Vifs applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Georges Bonnefous. - Ce n'est pas une chance de paix.

M. Jaurès. - ...je demande s'ils oublient que ces hommes sont, avec les prolétaires et les socialistes de tous les pays, une force de paix. Je n'insiste pas sur une vérité aussi évidente et sur une réalité aussi certaine.

Il y a dans le monde, aujourd'hui, une autre force de paix, c'est le capitalisme le plus moderne à l'état organisé.

La vie internationale du monde se règle sur l'évolution du fait fondamental en tous les pays, et le fait fondamental, c'est la propriété.

A mesure que la propriété change de forme, à mesure qu'elle évolue en ses moyens d'expression et de transmission, la vie internationale évolue parallèlement. L'ancienne politique coloniale se rattachait à la vieille conception de la propriété foncière. Au moyen âge, même au seizième siècle... (Mouvements divers.)

A L'EXTRÊME GAUCHE. - Parlez ! parlez !

M. JAURÈS. - ...même, au dix-septième et au dix-huitième siècles... (Exclamations.)

Ah ! messieurs, si vous saviez comme je suis au coeur même de la question...

M. Charles Benoist. - C'est absolument vrai.

M. Jaurès. - Vous allez vous-mêmes le reconnaître tout à l'heure.

Je disais que, dans la première période d'expansion coloniale de l'Europe, comme c'est la propriété foncière qui était d'abord le tout, puis l'essentiel de la vie économique des nations, c'est sur le type de la propriété foncière exclusive et immobile que se construisait la politique coloniale de ce temps...

M. Laurent Bougere. - Les latifundia des légions romaines ! Sur divers bancs. - Cela n'a aucun rapport.

M. JAURÈS. - ...et l'ambition naturelle, nécessaire des peuples, c'était de façonner les pays lointains conquis par eux sur le type de ce qui était chez eux la forme dominante de la propriété. Et alors, coloniser signifiait acquérir de la terre, avoir sur les pays lointains un monopole territorial qui servirait de base à un monopole de commerce.

Peu à peu la propriété se mobilise ; la propriété industrielle se superpose à la propriété foncière, la propriété industrielle, nominative, et enracinée, et individualisée se transforme en propriété par actions. La propriété a la rapidité de mouvement, la liberté de coup d'aile des grands oiseaux migrateurs. (Mouvements divers.) Un même capital passe d'une entreprise à une autre et les associations s'étendent, s'élargissent.

Telle entreprise de l'Afrique du Sud, pour équilibrer ses destinées, emploie ses réserves à acheter des actions dans d'autres entreprises du continent américain.

De plus en plus, les intérêts se diversifient, se mobilisent, se mêlent, s'enchevêtrent ; par-dessus les frontières des races et par-dessus les frontières des douanes travaillent les grandes coopérations du capitalisme industriel et financier (Très bien ! très bien !) et les banques, les grandes banques s'installent derrière les entreprises, elles les commanditent, elles les subventionnent, mais en les commanditant, en les subventionnant elles les coordonnent, et comme elles subventionnent en même temps les succursales lointaines dans tous les pays et par-delà les mers, voilà que la puissance des banques se dresse, coordonnant les capitaux, enchevêtrant les intérêts de telle sorte qu'une seule maille de crédit déchirée à Paris, le crédit est ébranlé à Hambourg, à New York, et qu'il se fait ainsi un commencement de solidarité capitaliste, redoutable quand elle est manoeuvrée par des intérêts inférieurs, mais qui, sous l'inspiration de la volonté commune des peu pies, peut devenir à certaines heures une garantie pour la paix. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Jules Cels. - Vous voilà capitalistes, alors ?

M. Jaurès. - Oh ! comme vous nous connaissez mal, comme vous ne savez rien de nos doctrines, rien ! (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Ce que je vous dis là, c'est le résumé affaibli des doctrines toujours par nous formulées, c'est le résumé affaibli de l'oeuvre magistrale que publiait, il y a quelques mois, un disciple de Marx, Hilferding, dans une oeuvre de premier ordre sur le capital de la finance. Il montrait que la banque, la grande banque, coordonnant et organisant les capitaux, permettrait par cette action internationale de répartir sur les divers pays producteurs en proportion de leur production et de leur puissance de travail, les grands débouchés économiques du monde. Et c'est là qu'est le principe d'une expansion économique sans monopole territorial, sans monopole industriel, sans monopole de douane.

Oui, c'est la grande porte ouverte dont parlait l'autre jour M. le président du Conseil, porte ouverte où peuvent, sans doute, passer les affaires, mais où il faut aussi que passe la paix.

Messieurs, j'appelle l'attention de ceux qui réfléchissent sur ces problèmes, et je leur dis : il y a là une puissance nouvelle formidable qui, si elle n'est pas contrôlée par l'opinion, si elle n'est pas contrôlée par des gouvernements indépendants d'elle (Vifs applaudissements à l'extrême gauche), si elle n'est pas contrôlée par des démocraties éclairées et autonomes, peut prostituer les prétextes de paix à des combinaisons misérables, mais qui, si elle est éclairée, contrôlée, surveillée par les grandes nations indépendantes et fières, peut ajouter, à certaines heures, dans l'équilibre instable du monde, aux chances de paix.

Et il est une troisième force pacifique, c'est la renaissance de l'Amérique anglo-saxonne, du vieil idéal des puritains.

Messieurs, nous ne connaissons pas ou nous ne connaissons que dans sa période la plus brutale la vie du grand peuple américain et la conscience américaine. Nous ne voyons en eux que les hommes des dollars, des milliards, des affaires, de l'obsession de l'or. On dirait, à certains signes, qu'ils commencent à dépasser cette crise, on dirait, à certains signes, que les milliardaires avertis, au sommet de leur magnifique fortune, du vide des horizons que ne remplit que le reflet de l'or, cherchent avant de mourir un aliment plus noble à leur pensée et à leur âme. (Applaudissements.)

On dirait qu'ils sont comme rassasiés d'une fortune qui dépasse leurs facultés de jouissance et même de direction et qu'ils ressemblent à un soleil énorme et fatigué qui chercherait en quel point de l'Océan il faut qu'il aille s'éteindre. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche.)

De là ces paroles de mélancolie et ce cri de lassitude, de là ces appels nostalgiques à la fine culture des traditions latines, de là ce mot du milliardaire finissant qui disait « Je donnerais tous mes milliards pour pouvoir lire dans le texte Virgile et Homère ! » (Très bien ! très bien !) De là ce réveil d'idéalisme qui n'est pas en surface, parce qu'il creuse, par-dessous la période du dollar, la période du matérialisme mercantile jusqu'aux sources profondes de la vie anglaise et américaine, jusqu'à l'âme de ces puritains qui s'étaient épris de l'enthousiasme des prophètes bibliques, et qui avaient rêvé à leur façon d'une société de liberté et de justice. (Très bien ! très bien !)

C'est sous l'inspiration de ces souvenirs, c'est sous la lumière de cet idéalisme renaissant que le président Taft accomplit des actes dont nous ne comprenons qu'à moitié la portée parce que nous les isolons de ce vaste mouvement profond et voilà pourquoi là-bas l'arbitrage intégral entre les États-Unis et l'Angleterre, entre les États-Unis et le Japon, commence à prendre forme. (Mouvements divers.) Oh ! ce n'est pas sans résistances, et je me félicite de ces résistances, car elles démontrent que ce n'est pas là un rêve, un mot, une formule de salon, mais une réalité politique, morale et sociale qui, pour s'établir, a besoin, comme toutes les réalités supérieures, de s'efforcer et de lutter. Eh bien ! de même, quand en 1820 avec le plus puissant orateur des temps modernes, avec Daniel Welseley, les États-Unis criaient pour protester contre les tentatives de Sainte-Alliance et de despotisme qui menaçaient l'Europe, de même qu'en 1820 les Américains criaient à l'Europe : « Vous qui nous avez enseigné la liberté, ne tombez pas dans la servitude !» ; de même, si demain l'Europe avait la folie de se diviser, de se déchirer, c'est ce grand idéalisme américain, réveillé, qui vous ferait honte avec ses propositions d'arbitrage. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Jaurès.

M. Laurent Bougère. - Et la guerre de Cuba, parlez-nous-en.

M. Jaurès. . - Vous ai-je jamais dit que les saints étaient sans péchés ? (On rit.)

Eh bien ! c'est sous l'inspiration de ces forces que la paix peut être établie.

Messieurs, je le sais, il y a le conflit économique de l'Allemagne et de l'Angleterre ; mais là non plus il n'y a pas de fatalité. L'Allemagne n'a pas intérêt à braver la flotte plus puissante de l'Angleterre ; elle n'a pas intérêt, elle qui n'a pas pu éteindre la revendication et la protestation dans la portion de territoire qu'elle a saisi, à tenter des aventures nouvelles où elle se heurterait, non plus, comme en 1870, à une dynastie qui consent à périr, mais à une nation qui veut vivre.

De même l'Angleterre. Oui, quelques pessimistes disent chez elle : « Nous n'avons plus le monopole. Il faut brusquer les événements. » Paroles de découragement indignes de la robuste virilité du peuple anglais, démenties par les événements eux-mêmes, puisque les derniers mois marquent dans ses échanges le point le plus haut qu'il ait jamais atteint et que ce zénith de sa production, de sa fortune, de son commerce, coïncide avec la période la plus excitée d'une activité de réformation politique et sociale dont je souhaiterais pour notre pays la féconde contagion. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Eh bien ! messieurs, il dépend de nous, de notre sagesse, de notre loyauté indépendante, de nos amitiés fidèles et libres, de diriger vers la conciliation et vers la paix le destin de ces peuples.

M. LE comte de Lanjuinais. - Commencez en France.

M. Jaurès. - On nous dit : « Vous voulez donc vous isoler, vous tenir en suspens entre l'Angleterre et l'Allemagne ? » et on ajoute : « L'Angleterre elle-même a dû renoncer au splendide isolement : il n'offre que périls.

Non, messieurs, il ne s'agit pas de relâcher nos liens d'amitié anglaise, mais il y a beaucoup d'Anglais qui désirent passionnément comme nous que l'entente franco-anglaise soit nettement et définitivement orientée vers des fins pacifiques. (Applaudissements à l'extrême gauche.) Sir Edward Grey lui-même, tout en accentuant son attachement à l'amitié française, a prononcé deux paroles mémorables. Il a dit qu'avec la question du Maroc réglée disparaît la question précise qui avait servi de point d'application à l'entente franco-anglaise, et il a exprimé le voeu qu'au delà de cette période de l'entente appliquée à un objet déterminé se survive l'entente franco-anglaise pour des fins générales et permanentes de justice, de civilisation et de paix.

M. LE président DU Conseil. - Parfaitement !

M. Jaurès. - Il a ajouté : « Nous ne sommes liés, même à nos amis, que dans la mesure de la justice et aucun des deux peuples ne serait tenu de suivre l'autre dans des pensées ou des aventures d'agression.

Eh bien ! messieurs, il y a en Angleterre un peuple immense de producteurs, de démocrates, d'ouvriers, de paysans qui sent très bien que la grandeur des oeuvres sociales d'aujourd'hui, celle des oeuvres sociales de demain exige un régime de paix, et nous servirons l'entente franco-anglaise au coeur de ses défenseurs les plus éclairés et les plus fervents en lui donnant, par une politique concordante de détente avec l'Allemagne, une pleine signification amicale et pacifique. C'est pour cet objet, c'est pour que, sur le terrain déblayé des difficultés immédiates, nous puissions construire provisoirement l'édifice de la paix et de la justice, c'est pour cela que, pour ma part, je voterai l'accord franco-allemand ; mais il ne vaut, à mon sens, il ne peut valoir que comme un prélude, comme une préface, comme une protestation contre la prétendue fatalité de la guerre et j'oserai dire au peuple, à tous les peuples, le mot du vieux Corneille : "Ne veuillez point vous perdre et vous serez sauvés ! " (Vifs applaudissements à l'extrême gauche.) »

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