Ecole et orphelins

C’est la première fois qu’on s’intéresse à ce destin si particulier que connaissent un grand nombre d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes et bien sûr tous les adultes orphelins depuis l’enfance.

 

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Invitée à la conférence de presse pour publier les résultats de l'enquête nationale « École et orphelins : mieux comprendre pour mieux accompagner » demandée par la fondation d'entreprise OCIRP* à l'IFOP, je me suis rendue au CESE (Conseil économique social et environnemental) ce jeudi 12 janvier 2017. 

C’est bien la première fois qu’on s’intéresse à ce destin si particulier que connaissent un grand nombre d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes et bien sûr tous les adultes orphelins depuis l’enfance.  spacer.gif

La définition du dictionnaire : un enfant orphelin est un enfant qui a perdu son père ou sa mère ou les deux. 

Selon l’étude INED (Institut national d’études démographiques) de 2003, il y aurait 800 000 orphelins de moins de 25 ans en France, un enfant par classe en moyenne et deux quand il s’agit du lycée. Une estimation plus récente est en cours.

Et pourtant, ils sont invisibles dans les différentes études sur l’école, étant catégorisés comme enfants de familles monoparentales, de parents séparés…

Comme beaucoup d’enseignants, j’ai été témoin de l’arrivée de la mort dans ma classe : accident, longue maladie, guerre… comme beaucoup d’enseignants, j’ai sans doute ignoré que certains enfants étaient orphelins, car leur situation était ancienne et non transmise.

Alors j’ai souhaité écouter les résultats et je pense qu’ils peuvent vous intéresser également.

Les objectifs de cette enquête qui s’est adressée à 1083 individus devenus orphelins au cours de leur scolarité et auprès de 940 professionnels de l’éducation, dont 802 enseignants des premier et second degrés :

- Mieux comprendre le vécu des élèves orphelins, l’impact du décès sur leur scolarité, mais aussi sur leur vie à l’école et les conséquences plus générales.

- Mieux cerner les difficultés des enseignants et des personnels de l’éducation confrontés à ces situations de deuil.

- Favoriser le début d'une réflexion autour de propositions concrètes pour un meilleur accompagnement des élèves orphelins.

Le retour à l’école est souvent trop rapide, et beaucoup le craignent

73 % des orphelins interrogés sont retournés à l’école rapidement après le décès

31 % n’ont pas manqué l’école

42 % n’ont pas été absents plus d’une semaine

44 % ne souhaitaient pas retourner à l’école

66 % se sont sentis différents lors de ce retour.

Un paradoxe : faire savoir, mais pour autant ne pas vouloir en parler ou qu’on lui en parle

31 % des enfants ne veulent pas en parler et 30 % ne voulaient pas qu’on leur en parle

59 % ont fait comme si de rien n’était

Et pour les plus de 15 ans :

72 % souhaiteraient ne remplir qu’une seule fiche de renseignements

49 % souhaiteraient pouvoir indiquer dans une case « infos personnelles » qu’ils sont orphelins

71 % souhaiteraient qu’il y ait une case pour indiquer le décès du parent

Les impacts du décès à l’école

Ils se révèlent aussi bien à court terme qu’à plus long terme, ils touchent les relations familiales, sociales, amoureuses… les résultats scolaires, les choix d’orientation.  Entre absentéisme, décrochage, phobie scolaire et au contraire surinvestissement et maturité accélérée… beaucoup de comportements différents.

77 % des élèves orphelins indiquent au moins un impact négatif sur leur scolarité

38 % estiment avoir eu des problèmes de concentration

34 % des difficultés pour apprendre de nouvelles notions et faire leurs devoirs

46 % estiment que le décès a eu un impact sur leur orientation (15 ans et plus)

43 % estiment que le décès a eu un impact sur le choix de leur métier (18 ans et plus)

Et hors de l’école

Les impacts sont différents selon l’âge de l’enfant, de sa personnalité, de sa place dans la fratrie, de la dynamique familiale précédent le décès…

Questions aux plus de 15 ans :

84 % des orphelins estiment que le décès a eu un effet sur leurs relations familiales

55 % estiment que le décès a eu un effet sur leurs relations amicales et 49 % sur leurs relations amoureuses

Au plus de 18 ans :

42 % sur leur envie de fonder une famille

Aux parents interrogés

40 % ont observé un changement de comportement de leur enfant orphelin : agitation, agressivité, défiance... repli ou isolement.

Pour les enseignants

Le décès d’un parent d’élève est un vécu fréquent.

72 % des enseignants ont eu un ou plusieurs orphelins dans leur classe au cours de leur carrière

62 % des enseignants ont eu un élève ayant perdu son ou ses deux parents en cours d’année scolaire

56 % savent en début d’année s’ils ont ou non des enfants orphelins dans leur classe et 44 % sont susceptibles de l’apprendre ultérieurement

            Pourtant

 90 % des parents d’orphelins de moins de 15 ans informent une personne de l’établissement et 8 %continuent d’informer l’établissement lors des rentrées suivantes

94 % estiment être sensibles et attentifs à cette situation

70 % pensent être aptes à prendre en compte cette situation

            Mais

62 % des enseignants pensent ne pas avoir la formation adéquate (7% ont été sensibilisés en formationinitiale et 4 % ont suivi une formation spécifique) et 59 % déclarent manquer d’informations pour gérer cette situation

79 % considèrent considère que cette prise en compte entre dans leur fonction et rôle

Agir au sein de l'école 

85 % des enseignants plébiscitent l’idée d’un guide des « bonnes pratique » (conseils, recommandations… selon l’âge, les causes du décès…)

63 % estiment que le sujet de la mort devrait être abordé à l’école

80 % souhaiteraient des sessions ponctuelles de formation ou de sensibilisation soient organisées

51 % sont pour l’ouverture d’un espace de parole et d’écoute aux élèves vulnérables

 

Après ces résultats un peu froids comme sont souvent les pourcentages et les statistiques, je suis restée au colloque qui suivait pour retrouver de l’humain : témoignages, pensée et réflexion. Deux tables rondes se sont succédé et nous pouvions réagir ou questionner par messages en direct (genre Twitter avec 140 caractères, c’était anonyme, mais permettaient aux intervenants de compléter leur intervention en reprenant – ou pas – un message).

J’ai apprécié certains mots de Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre :

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La mort est encore un mot tabou « le mot qui donne le plus d’horreur »

Penser le retour de l’enfant endeuillé est complexe, aller à la rencontre de cet enfant, une rencontre humaine.

À l’école on tait : comment est-ce qu’on vit, comment est-ce qu’on meurt. On se rend compte qu’on ne sait pas parler aux enfants. Il faudrait « parler de la mort dès la naissance ».

Libérer la parole de l’enfant, intégrer la sensibilité, les émotions

J’ai été touchée par le témoignage de Serge Moati, sur un ton humoristique, beaucoup d’amertume et de tristesse

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« Je mens tout le temps depuis mon deuil » (il avait 11 ans quand il a perdu ses deux parents)

« Je suis un orphelin menteur, j’en ai fait mon métier ! »

« Je ne suis pas aimable »

Il hait le mot « identité » qui pour lui se confond avec l’orphelinat. Il ne supporte pas l’expression « travail de deuil », ni le terme « orphelinage » (moi non plus !) utilisé dans cette étude.

Sinon, on a entendu des témoignages d’adultes orphelins, d’enseignants du Second degré, de l’inspectrice d’Académie d’Amiens, d’un maître de conférences… et la parole abondante d’Hélène Romano, docteure en psychopathologie-HDR, psychothérapeute, experte auprès des tribunaux.

Rien de plus que la brochure nous offre… : http://www.ocirp.fr/sites/default/files/fondation_ocirp_brochure_enquete_2017.pdf   

 

Quelques-unes de mes pensées pendant les tables rondes (retranscrites en messages de 140 caractères qui s’affichaient au fur et à mesure sur l’écran) :

- Les débats philo, l’expression libre et les moments de parole réguliers qui évitent le leurre des moments de parole occasionnels liés à un événement, la continuité des classes multiâges qui apportent sécurité, confiance de chaque membre et des relations privilégiées avec les parents…

- La pénétration insidieuse de la mort dans les établissements avec les entraînements attentats, les minutes de silence… une violence de l’institution pour tous (enfants et adultes)  

- Les enfants de réfugiés, les mineurs isolés… qui ont vu la mort, qui sont orphelins, qui ne vont pas à l’école. Ils sont tellement invisibles dans cette étude.

Je me suis dit aussi – sans le retranscrire – que la pédagogie Freinet pouvait offrir un espace humain complexe prenant en compte le vécu et l’environnement de chaque enfant, un espace d’expression, de débat, de questionnement, de parole… respectueux aussi des silences et des jardins secrets de chacun. Et très important, dans une classe Freinet, tous les enfants ont des besoins particuliers et des destins singuliers même si certains sont plus douloureux que d’autres.

Le choix de cette pédagogie m'a aidée tout au long de ma carrière d'enseignante pour accueillir chaque enfant quelle que soit sa particularité, d'ailleurs mes collègues le savaient bien. De l'enfant venant de Chine sans un mot de français, à celle venant d'Afrique sans jamais avoir été à l'école, au sourd-muet qui lisait sur nos lèvres, à celui qui ne restait pas assis plus de dix minutes, à celle qui ne parlait pas aux adultes, à celui qui apprenait plus vite que son ombre... à l'enfant qui tout simplement avait besoin de temps, j'ai été comblée et avec eux j'ai pu donner tout son sens à mon travail d'enseignant.

Pour terminer, cette citation d’un participant :

« Éclairer la situation des orphelins ne doit surtout pas conduire à ce qu’on les considère soudain d’une manière différente, surtout à l’école. Un orphelin doit rester ce qu’il est, c’est-à-dire un enfant ordinaire avec un destin particulier. » (Bernard Martino, réalisateur et écrivain dans le magazine O’Cœur n° 1, 2009).

 

* Organisme commun des institutions de rente et de prévoyance : http://www.fondation-ocirp.fr/

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