L'étude du milieu local

Célestin Freinet craint la tournure scolastique que peut prendre cette étude. Il met en garde les enseignants sur les risques d’intellectualisation et de désensibilisation qu’entraînent les cours magistraux, les devoirs et les leçons au détriment de la curiosité, des questionnements que l’enfant a naturellement sur son milieu de vie et qui enclenchent les expérimentations et les découvertes.

Nous ne voudrions pas qu'on croie qu'il s'agit là d'un genre spécial de leçons, nouvelle marotte passagère qui fera place, l'an prochain, à d'autres marottes scolastiques, au gré des spécialités des uns ou des tendances sociales et politiques des autres. 

Vous pouvez, certes, - et d'aucuns au cours de ces conférences ne manqueront pas de vous le recommander – réserver dans votre programme et votre horaire une place nouvelle à une branche qui vient de surgir comme par génération spontanée : l'étude du milieu local... et faire au jour et à l'heure dits, selon les méthodes qu'on vous aura prônées, les leçons et exercices correspondants. 

Nous ne vous apprendrons rien en vous affirmant que, dans cette voie, vous ne rencontrerez que désillusion, fatigue, routine, dégoût de l'effort et inefficience. Nous laissons à d'autres le soin de vous dorer la pilule. Mais nous avons le grand avantage de pouvoir vous donner aujourd'hui des conseils éprouvés, et de vous engager sur des chemins qui ne vous sont pas encore familiers, mais où vous retrouverez la vie, l'intérêt et la culture. Nous pouvons vous dire d'ailleurs sans prétention : ce n'est qu'avec nous que vous pourrez vraiment réaliser le voeu commun des pédagogues et des administrateurs de l'École française. Pour cette étude du milieu local, nous irons puiser dans la vie véritable de l'enfant, à l'origine de ses sensations, de ses expériences et de ses découvertes, les éléments essentiels, les éléments de base - les seuls solides et définitifs - de sa formation, de son instruction et de son éducation.

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Ce qui importe, du moins au degré primaire, ce n'est pas d'ajouter une branche nouvelle à la série des devoirs et leçons prévus au programme, mais de retourner avec toute notre intelligence et notre curiosité vers la source qui éclairera et animera toute notre activité. 

Si l'on croit, en effet, que l'enfant peut franchir avec succès les premiers échelons de la culture par la seule vertu d'une savante explication magistrale ou grâce à la fidélité de sa propre mémoire ; si l'on pense que l'acquisition peut avoir une valeur décisive sur le comportement de l'individu, alors on peut dépersonnaliser à souhait, désensibiliser le travail scolaire pour l'intellectualiser prématurément. L'étude du milieu local ne sera alors qu'une branche de cette entreprise de désensibilisation et d'intellectualisation. 

Nous luttons depuis vingt ans contre les dangers et l'impuissance manifeste d'une telle conception. Nous avons montré au contraire la nécessité et les avantages d'une éducation qui retrouve, d'abord, ses racines naturelles, s'installe et s'assoit sur ce qui existe, et qui développe, par des techniques normales et humaines, l'expérience et les acquisitions que l'enfant a commencées à sa naissance et que nous devons développer, intensifier et préciser. 

Ces racines, ce qui existe d'abord en l'enfant, c'est, nul n'en doute, le milieu local. Et il est tout simplement monstrueux qu'on ait tenté pendant tant d'années d'en abstraire l'éducation de nos enfants. 

Nous reviendrons tout simplement à une plus saine compréhension des choses. L'étude du milieu local sera désormais notre ABC pédagogique, la base première de toute culture, l'élément de vie qui va rénover notre école populaire.

Méthodologie générale de l'étude du milieu local

L'axe de cette méthodologie, c'est l'expression libre et les échanges interscolaires par le journal scolaire, manuscrit, polycopié, ou, de préférence, imprimé selon les principes aujourd'hui connus de l'Imprimerie à l'École. 

L'enfant à qui on a donné des moyens d'expression (écriture, appareil à polycopie, limographe, imprimerie à l'école) et une motivation de son travail (divulgation de ses pensées par le journal scolaire et correspondance avec des enfants éloignés) raconte, rédige, dessine, écrit, construit... Mais que raconte-t-il, que rédige-t-il, que dessine-t-il, qu'écrit-il? Forcément, les péripéties de sa vie dans son milieu. On ne saurait imaginer normalement d'autre aliment à cette expression.

Célestin Freinet, extrait de Milieu local, Brochure d’Éducation Nouvelle Populaire n°24, octobre 1946

 

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