Ministre de l’Éducation nationale et des Beaux Arts
Jean Zay a 31 ans lorsqu’il est nommé ministre par Léon Blum. Pendant plus de quarante mois, il réorganise le secteur éducatif et culturel et lance plusieurs projets : le Festival de Cannes, la création du CNRS et de l'ENA. Certes, la guerre les interrompt, mais ils seront repris après.
L’école démocratique, populaire… l’idée d’école du peuple – qu’on oublie aujourd’hui – est née de cette période du Front populaire. Jean Zay dit de l’école qu’elle est « une œuvre de justice et un instrument de progrès social ».
Après la Première Guerre mondiale et ses millions de morts, la scolarisation telle qu’elle existe depuis les années 1880 est remise en cause. La reproduction des inégalités sociales est flagrante dans la structure scolaire et ses deux ordres d’enseignement :
– Le lycée bourgeois payant, pourvu de petites classes pour les plus jeunes emmène ses élèves au Baccalauréat, porte d’entrée pour l’enseignement supérieur
– L’école primaire populaire gratuite, propose qu’à ses meilleurs éléments le Certificat d’études. Certains pourront prolonger vers le Brevet élémentaire et supérieur selon leurs prouesses scolaires et les possibilités familiales.
Ces deux ordres d’enseignement correspondent à deux classes sociales. Néanmoins, tout le monde s’y reconnait ou les reconnait, les instituteurs également.
Jean Zay veut changer les ordres primaires et secondaires séparant les enfants selon leur catégorie sociale en degrés d’enseignement pour les réunir. Débute cette problématique bien connue : démocratiser l’école pour démocratiser la société.
Pour le ministère Jean Zay, il est temps de bâtir un système scolaire dans lequel l’ensemble des élèves s’organise horizontalement par âge en trois degrés (premier degré, second degré, enseignement supérieur) avec une conception de l’enseignement qui inclut le sport et les « activités dirigés » hors l’école.
Le 2 mars 1937, son projet de loi de réforme de l’enseignement est approuvé par le gouvernement de Léon Blum.
L’exposé des motifs :
« L’heure paraît venue de donner aux enseignements secondaire, primaire, supérieur et technique, le statut d’ensemble qu’ils attendent depuis de longues années et dont de nombreuses mesures et expériences ont préparé et facilité la mise en œuvre. […]
Telle est, dans ses lignes essentielles, l’architecture de la maison que nous destinons à notre jeunesse. Elle sera claire et aérée, conforme à la raison et ouverte à la vie. La justice sociale n’exige-t-elle point que, quel que soit le point de départ, chacun puisse aller dans la direction choisie aussi loin et aussi haut que ses aptitudes le lui permettront ?
La société comme l’individu y trouvera son compte. L’école unique, telle qu’elle s’affirme dans ce projet, sera tout à la fois une œuvre de justice et un instrument de progrès social.
En adoptant le texte ci-après, le Parlement manifestera sa volonté de donner à notre enseignement du second degré un statut conforme. »
Il ne serait plus question de secondaire ou de primaire, mais de premier et de second degré, dont l’un prépare l’autre… Jean Zay pour faciliter une entrée sereine dans le second degré propose une classe d’orientation où les élèves suivraient un tronc commun général composé de différentes matières (classiques et techniques) avant d’être orientés suivant leurs intérêts et leurs aptitudes. Des conseils seraient donnés aux parents pour aider aux décisions.
Hélas, ce grand projet de réforme rencontre de fortes résistances aussi bien chez les enseignants du primaire que chez ceux du secondaire : les premiers craignent la secondarisation de l’enseignement primaire au détriment des enfants du peuple, les seconds la primarisation du lycée.
Les discussions, les débats s’éternisent, pas d’horizon législatif en vue, Jean Zay décide alors de lancer la réforme sous forme d’expérimentations. Dès la rentrée 1937, le ministère crée des classes d’orientation de 20 à 25 élèves maxi sous la responsabilité de quatre ou cinq enseignants – issus du primaire comme du secondaire. Durant l’année scolaire 1937-38, 200 classes d’orientation sont mises ainsi en place.
Les décrets, arrêtés, circulaires, expérimentations… vont permettre à Jean Zay de mettre en place par petites touches le projet de réforme et de contourner les blocages corporatifs et législatifs.
Les expérimentations locales sont évaluées avant d’être élargies à tout le pays. Par exemple pour l’éducation physique obligatoire (1 h par jour ou un après-midi par semaine), elle est testée dans trois départements en 1936-37 puis étendue à 29 départements en 1937-38.
Cependant, la réforme ne se limite pas aux structures, elle a besoin d’une vision pédagogique, Jean Zay favorise les pédagogies novatrices qu’il inscrit dans les programmes et qu’il essaime par l’expérimentation. Ce qui est apprécié par les mouvements pédagogiques, notamment par celui de Célestin Freinet.
Un ministre de l’Éducation nationale de plus en plus critiqué
L’expérience des « activités dirigées » qui permet à l’enseignant une fois par semaine d’emmener sa classe en promenade, pour explorer son milieu, réaliser des reportages, visiter des musées, découvrir un métier… est contestée et laisse sceptiques beaucoup de professeurs. Certains politiques accusent Jean Zay de promouvoir le dilettantisme à l’école ! Il est qualifié par la droite de l’Assemblée « ministre de la récréation nationale ».
Ce qui déplait fortement, c’est sa fermeté sur le respect de la laïcité dans les écoles publiques. Il est surnommé le « ministre laïcard ».
Une circulaire de Jean Zay paraît le 31 décembre 1936. Elle porte sur la propagande politique dans les établissements scolaires, elle sera complétée par une autre circulaire le 15 mai 1937 qui porte sur la propagande confessionnelle. Elle débute ainsi :
« Mes prédécesseurs et moi-même avons appelé déjà à plusieurs reprises votre attention sur les mesures en vue d'éviter et de réprimer toute agitation de source et de but politiques dans les lycées et collèges. Un certain nombre d'incidents récents m'obligent à revenir encore sur ce sujet d'importance capitale pour la tenue des établissements d'enseignement du second degré et d'insister d'autant plus que des modes coutumiers d'infraction font place à des manœuvres d'un genre nouveau.
Ici le tract politique se mêle aux fournitures scolaires. L'intérieur d'un buvard d'apparence inoffensive étale le programme d'un parti. Ailleurs, des recruteurs politiques en viennent à convoquer dans une “permanence” un grand nombre d'enfants de toute origine scolaire, pour leur remettre des papillons et des tracts à l'insu, bien entendu, de leurs parents et les envoyer ensuite les répandre parmi leurs condisciples. »[1]
Jean Zay est aussi la cible des antisémites et des nationalistes
« Le juif Torche-Zay » en référence à un poème antimilitariste « Le Drapeau »[2] qu’il a écrit à 19 ans sans intention de le publier. Il y parlait du drapeau français comme de « la race vile des torche-culs ». Ce texte est récupéré en 1931 par les journaux nationalistes qui ne lâchent plus Jean Zay. « Je vous Zay » L’École des cadavres de Céline (Denoël, 1938) où il déverse sa haine sur Jean Zay :
« Vous savez sans doute que sous le patronage du négrite juif Jean Zay, la Sorbonne n’est plus qu’un ghetto. Tout le monde le sait. […] Ça vaut quinze défaites à Verdun ! […] Cinq cent mille suaires au comptant ! dollardières espèces ! Je dis ! Pour qui l’escroque ! Dyname ! Détonne ! Je n’y dure ! Mite ! Fumière ! Mites ! Larves ! Je vous Zay ! » (extrait cité dans le livre d’Olivier Loubes Jean Zay)
Ces journalistes, écrivains… oublient vite l’école. En septembre 1939, quand la guerre éclate et que Jean Zay quitte son ministère pour rejoindre volontairement l’armée, le projet de réforme de l’enseignement est toujours en débat. Heureusement ses innovations ont laissé des traces : les temps de loisirs culturels, la découverte de son environnement, le sport à l’école, le temps d’enseignement par semaine, les congés d’été…
Un résistant à l'Allemagne nazie
Jean Zay démissionne de son ministère pour s'engager comme député combattant contre l'Allemagne nazie. Un bateau le « Massilia » est affrété spécialement pour les membres du gouvernement et du Parlement pour qu’ils continuent le combat en Afrique du nord… Hélas, c'est un piège tendu par le régime de Vichy. Jean Zay est alors arrêté au Maroc en août 1940 pour désertion. Il est condamné à la déportation à vie, mais il est emprisonné. Dans sa cellule, il ne se laisse pas abattre, il travaille, il écrit pour bâtir des projets pour la France d'après-guerre. Ces écrits sont transmis clandestinement à la résistance.
Prétextant un transfert vers une autre prison, trois miliciens le fusillent pendant le trajet, le 20 juin 1944. Sa dépouille est jetée dans une crevasse. Son corps sera retrouvé le 22 septembre 1946.
[1] L’intégralité des deux circulaires : http://classes.bnf.fr/laicite/references/Circulaire_de_Jean_Zay_1936.pdf
[2] Texte du poème « Le Drapeau » : http://dormirajamais.org/drapeau/