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Billet de blog 24 janvier 2014

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Jean Jaurès : la propriété sociale

 Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès était assassiné car il appelait à la paix. Cent ans, l'occasion de lire ou de relire ses discours.Aujourd'hui, la présentation de la propriété sociale, extrait du discours L'idée socialiste du 3 juillet 1897, présidence d'Henri BrissonVous me pressez et vous me dites -- c'est à coup sûr votre pensée - : « Mais sous quel mode, sous quelle forme fonctionnera ensuite cette propriété sociale devenue à la fois la propriété de l'ouvrier et la propriété du paysan ? »

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 Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès était assassiné car il appelait à la paix. Cent ans, l'occasion de lire ou de relire ses discours.

Aujourd'hui, la présentation de la propriété sociale, extrait du discours L'idée socialiste du 3 juillet 1897, présidence d'Henri Brisson

Vous me pressez et vous me dites -- c'est à coup sûr votre pensée - : « Mais sous quel mode, sous quelle forme fonctionnera ensuite cette propriété sociale devenue à la fois la propriété de l'ouvrier et la propriété du paysan ? »

Il y a eu dans la révolution bourgeoise un moment qui est resté célèbre et glorieux, c'est la nuit du 4 août ; dans cette nuit du 4 août, la Constituante a aboli, sans redevance, les privilèges féodaux qui pesaient sur les personnes, et, avec indemnité, les droits féodaux qui résultaient de simples transactions et de simples contrats entre personnes réputées égales.

C'était là la formule, c'était là le principe général, et cette affirmation, si générale dans ses termes qu'elle fût, a suffi pour déterminer la chute du monde féodal et le surgissement d'un monde nouveau. Et pourtant, sortons des apparences, et cherchez, je vous prie, dans les discussions et les rapports qui suivirent cette nuit du 4 août, comment put être organisée cette déclaration générale de la Constituante.

Il y a des rapports célèbres ; il y a le rapport de Merlin, il y a le rapport de Tronchet, il y a les travaux de tous les grands jurisconsultes qui préparèrent ou rédigèrent le Code civil. La Constituante les chargea de préciser en projet de loi, en formules juridiques, la déclaration de principes de la nuit du 4 août, et ils furent sur le point d'échouer ; ils furent sur le point de revenir devant l'Assemblée avouer leur impuissance juridique, leur impuissance législative, parce qu'il leur était impossible de discerner dans la réalité complexe et enchevêtrée des faits, les droits vraiment féodaux que la Constituante avait prétendu abolir sans indemnité, tous ces droits dont Tronchet disait qu'ils représentaient des droits utiles qui auraient pu être constitués déjà en dehors du système féodal et sur une autre base ; et cette difficulté était si grande, ce malentendu était tel que les mainmortables de France, ces pauvres sujets mainmortables, en même temps qu'ils étaient libérés de la mainmorte, qui était, elle, un droit vraiment féodal, se crurent libérés des droits de lots et ventes, de toutes les censives, de tous les droits que l'Assemblée constituante avait considérés comme des droits bourgeois, c'est-à-dire comme des droits rachetables qui ne se trouvaient que par accident juxtaposés au régime féodal.

Et si l'Assemblée constituante, au lieu de briser tous ces droits comme elle l'a fait dans la nuit du 4 août, au risque de briser quelques liens qu'il faudrait renouveler le lendemain, si l'Assemblée constituante avait attendu, si elle avait consulté ses juristes, si elle s'était demandée comment elle ferait le criblage, par ce vent de tempête, parmi les droits féodaux, des droits nouveaux, je le répète, vous ne seriez pas nés. Mais elle a passé outre, la force populaire a passé outre, le torrent de la Révolution a passé outre et les subtilités qui ne l'ont pas arrêtée ne nous arrêteront pas non plus. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

J'ajoute cependant que, dès maintenant, nous pouvons – parce que nous sommes des observateurs de la réalité, et parce que le socialisme prétend être la conséquence d'une évolution réelle, et non pas la construction arbitraire d'un esprit systématique – j'ajoute que, dès maintenant, nous pouvons démêler dans la société d'aujourd'hui les éléments qui influeront sur le fonctionnement et l'organisation de la propriété sociale de demain.

Ah ! messieurs, elle sera singulièrement complexe, car une société est d'autant plus complexe qu'elle est plus riche. Considérez la société féodale elle-même ; son principe en apparence est simple, mais ses modalités sont infinies. Dans la seule branche des fiefs, les modalités diverses selon lesquelles était conféré le fief ou selon lesquelles il pouvait être retiré, par retrait féodal, par retrait lignager, par commise, par toutes ces variétés de changements de propriété où s'épuisent les subtilités des feudistes, le droit féodal, sous l'unité apparente de son principe, était d'une complexité qui défie la plus riche curiosité de l'esprit humain.

Votre société d'aujourd'hui est simple dans son principe ; c'est la propriété privée, soumise à la seule loi de l'échange, de la concurrence, de la division du travail sur le marché universel. C'est là la définition de la propriété du régime capitaliste. Mais sous cette définition simple, se cache l'infinie et inépuisable diversité de la vie. En effet, la propriété elle-même, aujourd'hui, a les formes secondaires les plus diverses et les plus extraordinairement variées. On dit propriété individuelle ; c'est vrai en un sens, puisque l'individu peut acquérir, vendre, échanger sans autre loi que les lois économiques générales. Propriété individuelle, oui ! Mais, sur cette propriété individuelle, il y a d'abord ce que j'appellerai une hypothèque familiale, puisque le père ne peut disposer, en dehors de sa descendance, que d'une partie de ce domaine prétendu individuel, il y a déjà, intimement mêlée, une part de la propriété familiale ; il y a aussi par l'impôt, par le droit d'expropriation, une part de propriété gouvernementale et, enfin, cette propriété si complexe que vous appelez propriété individuelle, mais qui est en même temps propriété familiale et propriété gouvernementale, elle est surtout propriété capitaliste en ce sens que sa valeur dépend, non pas seulement de l'effort individuel de celui qui la possède, non pas seulement de l'effort continu des générations qui se la transmettent, non pas seulement de l'impôt prélevé ou abandonné, du gouvernement qui la domine, mais des innombrables fluctuations du marché qui haussent et baissent le prix de toutes les valeurs, du domaine foncier comme des autres.

En sorte qu'au-dessus de cette propriété si complexe et d'un tissu si varié : individuelle, familiale, gouvernementale, c'est la loi capitaliste qui apparaît souveraine et qu'aujourd'hui, messieurs, si vous vouliez donner quelque image de ce qu'est la propriété, vous devriez procéder, non pas par l'étalage d'une couleur simple, mais comme font les graveurs coloristes, en étalant sur leurs planches des séries de couleurs superposées, même celles qui, en dernière analyse, n'apparaîtront pas aux regards, mais qui contribuent, par leur influence secrète, à modifier la coloration générale infiniment riche, infiniment complexe de cette lithographie où le regard inexpérimenté n'aperçoit que la simplicité banale de quelques couleurs élémentaires. (Très bien ! très bien! à l'extrême gauche.) Eh bien ! s'il est impossible aujourd'hui à la science s'appliquant, dans le monde féodal, à la réalité du passé, dans le monde capitaliste, à la réalité d'aujourd'hui, s'il est impossible à la science d'apporter la formule de toutes les modalités secondaires, indéfinies, par lesquelles se manifeste et se diversifie le principe dominant, à plus forte raison, à nous qui prévoyons la société de demain, qui en définissons le principe et les lignes générales, nous est-il impossible - et cet aveu ne nous coûte rien - de définir les modalités futures ; car vous ne pouvez même pas définir, vous, les modalités présentes. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Mais en tout cas nous savons que dans la propriété de demain, dans la société de demain concourront, fonctionneront les quatre forces essentielles qui commencent à se dégager et à apparaître aujourd'hui.

La première, c'est l'individu, c'est le droit de l'individu à se développer dans sa liberté, sans autre limite que l'interdiction d'exploiter jamais, sous une forme ou sous une autre, la moindre parcelle du travail d'autrui. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Oh ! il se produit des courants de pensée bien singuliers à cette heure. Tandis que d'habitude - et je fais appel sur ce point à l'honorable M. Ribot, qui suit de près toutes les manifestations intellectuelles de notre temps - tandis que d'habitude on reproche au socialisme d'être la négation, l'absorption brutale de l'individu, voici que, depuis quelque temps, des hommes de toutes les doctrines philosophiques, des publicistes, des philosophes qui ont écrit dans le journal Le Temps et qui ont publié sur l'Idée de l'État de très beaux volumes, des professeurs de premier ordre discutant l'autre jour en Sorbonne une thèse sur le socialisme, d'autres encore, chargés précisément à la Sorbonne des leçons d'économie sociale, voici que ces hommes examinent notre thèse, et que nous reprochent-ils ? Est-ce de supprimer l'individu? C'est, au contraire, de l'exagérer ; c'est, au contraire, de trop briser les anciens cadres qui limitaient l'expansion individuelle ; c'est de trop briser les anciens liens de gouvernement, de patrie chauvine, de hiérarchie patronale et industrielle, toutes les vieilles forces régulatrices qui contenaient l'individu, qui l'empêchaient de se considérer comme sa fin, comme son propre but.

Nous attendrons, messieurs, que vous ayez mis d'accord l'opposition de vos critiques opposées, pour nous en émouvoir ; mais nous constatons qu'un mouvement qui sort de l'intensité des revendications, des désirs, des droits de tous ces individus qui veulent vivre, qui veulent connaître, à leur tour, les justes joies de la vie, ne pourra être l'oppression des individus.

Il y aura un autre élément, même dans le monde agricole : ce sont ces syndicats naissants, réactionnaires aujourd'hui, socialistes demain, mais en tout cas, suivant la formule très heureuse que j'ai retenue, cellules premières, à certains égards, d'une organisation plus collective du travail.

Puis au-dessus de ces syndicats agricoles ou ouvriers, de ces groupements professionnels de métiers, il y a la commune qui, à certains égards, malgré la division du travail qui se produit dès maintenant, entre les diverses parties du territoire, est la première unité plus complète, plus riche que les organisations professionnelles qui ne comprennent qu'un élément exclusif et limité.

Et, enfin, au-dessus de l'individu, au-dessus du syndicat, au-dessus de la commune, il y a la nation, organisme central d'unité et de perpétuité, la nation maintenant sur les moyens de production son droit souverain de propriété pour empêcher qu'un seul individu puisse absorber la part de propriété qui doit appartenir à tous ceux qui travaillent.

Et c'est des combinaisons multiples, c'est des contrats infiniment riches et complexes entre tous ces éléments, entre toutes ces forces, l'individu, le syndicat, la commune, la nation, c'est de ces contrats infiniment riches, basés sur la propriété nationale, sur la propriété commune substituée à la propriété capitaliste, c'est de ces contrats que se dégagera la vie des individus, des groupes et des sociétés de demain.

Et, en tout cas, je le répète, s'il vous plaît de pousser vos questions encore, le peuple vous répondra : on ne comprend bien que ce que l'on aime ; et quand vous multiplierez les signes de doute ou d'hésitation, il se dira que vous vous sentez beaucoup plus menacés dans vos intérêts que troublés dans vos consciences ! (Applaudissements à l'extrême gauche.) Messieurs, voilà pourquoi l'œuvre socialiste se poursuit, se poursuivra et aboutira.

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