Si la grammaire était inutile !

C’était en 1951… Question toujours d’actualité, voire urgente au vu des débats de ces dernières semaines sur le « prédicat ». Et la question que Freinet décline dans le texte d’introduction de l’ouvrage n’a pas pris beaucoup de rides…

 

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La question sera en définitive celle-ci :

-Dans les conjonctures présentes de l'Ecole, des méthodes pédagogiques et du milieu ambiant, la grammaire est-elle nécessaire, à notre degré primaire, pour l'apprentissage normal de la langue écrite ?

-Ou bien existe-t-il des méthodes modernes, aujourd'hui consacrées par l'expérience, qui ne nécessitent pas l'apprentissage formel et préalable de la grammaire, cet apprentissage n'intervenant, à partir d'un âge à préciser, que comme adjuvant dans le souci normal de perfection de la langue ?

-  En attendant que se généralisent ces méthodes, comment apprendre la grammaire avec le moins de frais possible, avec un minimum de dommages pour l'expression enfantine et la vraie culture des individus ? Comment enfin parvenir à une connaissance normale et satisfaisante de l'orthographe ?

Préface

Depuis deux ans, la question de la grammaire est à l'ordre du jour, et notre mouvement de l'École Moderne a largement contribué à orienter la discussion. Il nous suffira de rappeler nos décisions du Congrès de Nancy en 1950 et la brochure de Lallemand : « La grammaire par le texte libre » (Brochure d'Education Nouvelle Populaire, Ecole Moderne Française, Cannes) faisant suite à ma propre brochure, vieille de près de vingt ans, et qui fit à l'époque son petit scandale – « La grammaire française en quatre pages ».

Nous avons fait des efforts, appréciables certes, pour améliorer les conditions de cet enseignement. La partie est loin d'être gagnée. Il suffit, pour s'en convaincre, je ne dis pas de lire - car ils ne sont lisibles que pour des spécialistes - mais de considérer le nombre et l'importance des articles publiés sur l'enseignement grammatical dans tous les journaux pédagogiques et plus spécialement dans la revue officielle : « L'Education Nationale ».

Les conférences pédagogiques de l'automne 1951, sont, encore une fois, axées sur ce même sujet : « Rôle de la grammaire dans l'enrichissement du langage et du style », et nous savons d'avance les thèmes qui y. seront développés.

Alors nous reposons la question que nous pourrions appeler « préjudicielle » : « Et si la grammaire était inutile ! »

Nous demandons à tous nos adhérents, nous demandons à tous les éducateurs de présenter et de défendre aux conférences pédagogiques les arguments et les considérations de science, d'expérience et de bon sens que nous avons réunis dans cette brochure, et qui sont le résultat d'une large enquête menée à la suite d'un article de « L'Educateur », et qui nous a valu une abondante correspondance dont vous apprécierez la richesse et la portée.

En1951

L'École de 1951 ne saurait être l'École de 1900.

Au début du siècle, il n'existait encore aucune route dans nos petits villages. Les transports s'y faisaient à dos d'homme, ou sur l'âne ou le mulet. Ce n'était pas une petite affaire que d'arrimer un fagot de foin sur le bât de la bête. Il y fallait un véritable apprentissage, mais qui se faisait d'ordinaire par la méthode naturelle, à même le travail et les besoins de la vie.

S'il y avait eu, à l'époque, des écoles d'apprentissage, elles auraient naturellement enseigné aux enfants les règles et les normes de la préparation rationnelle des fagots et de leur chargement sur le bât des ânes comme elles initient aujourd'hui les jeunes paysans à la conduite des tracteurs et des machines agricoles.

Or, supposez que, en l'an 51, alors que l'extension à peu près généralisée du réseau routier a substitué charrettes et camions au transport à bât, ces écoles d'apprentissage continuent d'enseigner imperturbablement comment on prépare les fagots et comment on les charge sur les bâts. Trouveriez-vous la chose normale et n'élèveriez-vous pas la voix contre cet anachronisme ?

Les éducateurs attardés vous diraient peut-être alors, comme nous objectent les partisans de la grammaire, qu'ils connaissent, eux, l'art de charger les bêtes et que, à l'occasion, en cas de panne du véhicule, cela leur a rendu et leur rend de signalés services ; que le spectacle de paysans chargeant leurs bêtes fait partie de la figure familière du milieu et que, ma foi, à défaut d'autres avantages, on ne peut nier que cette technique constitue un excellent exercice.

Ce ne sont d'ailleurs là que suppositions, parce que les paysans préoccupés de leur travail ne sauraient tolérer un tel décalage et vous engageraient à marcher, mal gré, bon gré, avec la vie.

L'étude de la grammaire a peut-être été de même une nécessité au début du siècle parce que l'Ecole ne travaillait ni selon les normes ni dans les conditions que nous lui connaissons de nos jours. Il ne faut pas oublier notamment que, sur presque tout le territoire de la France, il s'agissait alors d'un véritable enseignement bilingue, le Français n'étant encore qu'une langue étrangère qui s'apprêtait à concurrencer les patois maternels. Il ne s'agissait pas alors de traduire en texte écrit le langage ambiant mais bien de monter de toutes pièces une deuxième langue, comme sont contraints de le faire encore tant de professeurs qui, en milieu de langue française, enseignent les langues étrangères à leurs élèves.

Tenons compte aussi du fait qu'il y a cinquante ans, l'Ecole Populaire se dégageait à peine, et si timidement, des méthodes que lui avaient léguées une pédagogie elle-même plusieurs fois séculaire : « L'idée d'apprendre le Français au moyen d'un manuel de grammaire ne se serait probablement présentée à l'esprit de personne si le latin n'avait été, durant des siècles, le fond de tout notre enseignement. Nos premières grammaires françaises ont été calquées sur les grammaires latines. Il est trop clair que ces livres laissent échapper le meilleur de la langue » (Michel Bréal : « Quelques mots sur l'instruction publique en France ».)

Telle était l'atmosphère, telles étaient les techniques du début du siècle. C'était, pour l'Ecole aussi, l'ère du transport à bât. Le rendement n'en était certes pas satisfaisant ; il y fallait une grande peine pour une efficience très relative. La tradition de l'Ecole et les possibilités du milieu ne permettaient pas d'autres performances.

Ce qui est grave, c'est que cette technique scolaire en soit restée à l'ère du portageà dos et à bât du début du siècle, alors qu'autour d'elle le monde était si radicalement transformé et que les routes nouvellement tracées permettaient aux camions et aux tracteurs de décupler le rendement de l'effort humain.

Depuis cinquante ans, l'intensification des moyens de transport, le télégraphe et le téléphone, la radio, le cinéma et les disques ont transformé à cent pour cent les relations entre individus, tandis que deux guerres successives opéraient un brassage inusité de population. Une des conséquences immédiates de ces formes modernes de communication, c'est la généralisation du Français comme langue maternelle. Une grosse majorité des enfants parlent aujourd'hui français dans leur famille ; dans les relations commerciales, économiques et sociales, les patois n'occupent plus qu'une place infime.

Le fait nouveau est là. Or, on n'enseigne pas l'expression écrite à des enfants de la même façon selon qu'ils parlent ou ne parlent pas la langue à apprendre.

L'étude de la grammaire était peut-être une nécessité dans une période aujourd'hui dépassée. A mode nouveau de vie, techniques nouvelles d'acquisition et de milieu.

La question peut se poser aujourd'hui : « Et si la grammaire était inutile ? »

La formule a suscité quelque émoi dans les milieux enseignants. Pensez donc ! nous enseignions si bien, selon une si longue tradition, à charger le bât de l'âne ; nous discutions en si parfaite sérénité des méthodes les plus propres à y parvenir ; le ministre réunit chaque automne les instituteurs pour mettre au point, en l'aménageant quelque peu s'il le faut, cette technique du bât : les uns vous disant que les cordages devraient être disposés à droite, d'autres les voudraient à gauche ; on a écrit des pages et des livres sur l'art de faire les noeuds et vous voudriez que nous abandonnions tout cela parce que le bât serait, dites-vous, devenu inutile ? C'est l'abomination des abominations Formons le barrage, et si, aux prochaines conférences, munis de la présente brochure, des trouble-fêtes viennent poser cette simple question : « Et si la grammaire était inutile », le choeur des chargeurs d'ânes à bâts saura défendre les « méthodes » et la « culture ».

Si la grammaire était inutile ? C'est la question que nous allons discuter, sans aucun parti-pris scolastique ou antiscolastique, avec le souci essentiel, non de faire triompher un principe, mais de servir l'Ecole et ses maîtres.

La question sera en définitive celle-ci :

-        Dans les conjonctures présentes de l'Ecole, des méthodes pédagogiques et du milieu ambiant, la grammaire est-elle nécessaire, à notre degré primaire, pour l'apprentissage normal de la langue écrite ?

-        Ou bien existe-t-il des méthodes modernes, aujourd'hui consacrées par l'expérience, qui ne nécessitent pas l'apprentissage formel et préalable de la grammaire, cet apprentissage n'intervenant, à partir d'un âge à préciser, que comme adjuvant dans le souci normal de perfection de la langue ?

-        En attendant que se généralisent ces méthodes, comment apprendre la grammaire avec le moins de frais possible, avec un minimum de dommages pour l'expression enfantine et la vraie culture des individus ? Comment enfin parvenir à une connaissance normale et satisfaisante de l'orthographe ?

 Célestin Freinet, BENP (Brochure de l’éducation nouvelle populaire) n° 65, octobre 1951

 

 

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