Catherine Chabrun
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Billet de blog 26 août 2015

Vous avez dit « Enseignement moral et civique » ?

Catherine Chabrun
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J'ai lu cet été le programme d'enseignement moral et civique pour l'école et le collège. Je pourrais résumer ainsi ma lecture : les classes coopératives font déjà de « l’enseignement moral et civique », sauf que ce n’est pas un enseignement en soi, mais un exercice au quotidien de pratiques permettant une construction de la citoyenneté pas à pas et dans tous les temps et espaces de l’École.  Il suffirait donc que toutes les classes aient des pratiques coopératives pour que tous les enfants soient dans cette situation ! Formation qu’en dis-tu ?

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Maintenant, regardons de plus près.

 Dans les principes généraux, on ne peut que se féliciter que cet « enseignement » se fonde sur les principes des grandes Déclarations des droits de l’homme, de la Convention internationale des droits de l’enfant et de la Constitution de la Ve République. 

J’ai aussi noté que la neutralité des enseignants n’empêchait pas « l’affirmation des valeurs transmises » et la promotion de « ces valeurs dans tous les enseignements et dans toutes les dimensions de la vie scolaire ». 

Cet enseignement suppose « une école à la fois exigeante et bienveillante qui favorise l'estime de soi et la confiance en soi des élèves, conditions indispensables à la formation globale de leur personnalité. Cet enseignement requiert de l'enseignant une attitude à la fois compréhensive et ferme. À l'écoute de chacun, il encourage l'autonomie, l'esprit critique et de coopération. Il veille à éviter toute discrimination et toute dévalorisation entre élèves. »

Impossible ! tant qu’une autre évaluation n’est pas mise en place, car pour l’instant : comparaison, compétition, pression, humiliation, stigmatisation, sentiment d’échec, fatalisme, orientation précoce… prévalent.

Une évaluation qui valorise, un élément essentiel pour tous les programmes ! Nous attendons avec impatience les propositions du Conseil supérieur des programmes, disparues dans le Socle commun publié en avril 2015 (Renoncements sur l’évaluation)

 « Les connaissances et compétences à faire acquérir ne sont pas juxtaposées les unes aux autres. Elles s'intègrent dans une culture qui leur donne sens et cohérence et développe les dispositions à agir de façon morale et civique. » Ce ne seraient donc pas des résumés, des leçons à apprendre et à restituer dans des « devoirs » écrits ? Pas facile sans formation, sans temps de réflexion, de coopération et de mutualisation dans les ESPE et autres lieux de formation.

 « L'enseignement moral et civique privilégie la mise en activité des élèves. Il suppose une cohérence entre ses contenus et ses méthodes (discussion, argumentation, projets communs, coopération...). Il prend également appui sur les différentes instances qui permettent l'expression des élèves dans les écoles et les collèges. »

Eh oui, depuis plusieurs décennies, les classes coopératives (dont les classes Freinet bien sûr !) mettent en pratique cette cohérence, la parole de tous (adultes, enfants) une réalité qui est pas un gadget. Que ce soit dans les instances représentatives (Conseils d’élèves dans les classes, dans l’école...) ou que ce soit dans les moments institutionnalisés (bilans, débats, présentations…) la parole de l’enfant est réellement prise en compte pour les consultations, les propositions, les décisions et délibérations.

 « L'enseignement moral et civique doit avoir un horaire spécialement dédié. Mais il ne saurait se réduire à être un contenu enseigné “à côté” des autres. Tous les enseignements à tous les degrés doivent y être articulés en sollicitant les dimensions émancipatrices et les dimensions sociales des apprentissages scolaires, tous portés par une même exigence d'humanisme. Tous les domaines disciplinaires ainsi que la vie scolaire contribuent à cet enseignement. »

Ce serait presque un oxymore cette première phrase avec le reste du passage !

Difficile à concrétiser… certes, la crainte que ce soit dilué, sans doute, a guidé cette préconisation. Mais seules des pratiques pédagogiques coopératives quotidiennes permettent de mettre les enfants en situation d’apprentissage respectant les « dimensions émancipatrices et les dimensions sociales des apprentissages scolaires ». L’humanisme, l’empathie, la coopération se comprennent, s’exercent, se défendent partout et tout le temps.

 Le mot « acquisition » qu’on retrouve un peu partout enferme un peu cet « enseignement moral et civique ». Certes, il y a des connaissances historiques, géographiques, sociales… qui permettent de comprendre ce qu’est la société, mais il y a surtout l’exercice quotidien de la démocratie, de la citoyenneté, de la responsabilité, de la fraternité, de la solidarité… C’est écrit, d’ailleurs « Cet enseignement articule des valeurs, des savoirs et des pratiques » et un peu plus loin : « Il n'est ni une simple exhortation édifiante, ni une transmission magistrale de connaissances et de valeurs. Il s'effectue, autant que possible, à partir de situations pratiques, dans la classe et dans la vie scolaire, au cours desquelles les élèves éprouvent la valeur et le sens de cet enseignement (conseils d'élèves, mise en scène de dilemmes moraux, jeux de rôles, débats réglés...). »

 Quant aux « valeurs » citées, je rappellerai quand même que la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité sont plutôt des principes de la République.

 Dans ce texte, on parle d’« enseignement moral et civique » et là de « culture morale et civique ».

Quatre dimensions à cet enseignement ou à cette culture : 

La sensibilité

 C’est la première fois que la sensibilité est évoquée dans des programmes et pour ma part je trouve importante cette prise en compte : « Il n'y a pas de conscience morale qui ne s'émeuve, ne s'enthousiasme ou ne s'indigne. L'éducation à la sensibilité vise à mieux connaître et identifier ses sentiments et émotions, à les mettre en mots et à les discuter, et à mieux comprendre ceux d'autrui. »

 Le droit et la règle

Cette éducation« tient compte du fait que les qualités attendues des futurs citoyens sont destinées à s'exprimer dans un cadre juridique et réglementaire donné que ces mêmes citoyens peuvent faire évoluer. »Elle a été guidée certainement par cet extrait de l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La Loi est l'expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. »

Le jugement

Rien à dire, mais je retiendrai cette phrase : « Les élèves sont des sujets dont l'autonomie ne peut être progressivement acquise que s'ils ont la capacité de veiller à la cohérence de leur pensée, à la portée de leurs paroles et à la responsabilité de leurs actions. »

 L’engagement

« On ne saurait concevoir un enseignement visant à former l'homme et le citoyen sans envisager sa mise en pratique dans le cadre scolaire et plus généralement la vie collective. L'école doit permettre aux élèves de devenir acteurs de leurs choix, et de participer à la vie sociale de la classe et de l'établissement dont ils sont membres. L'esprit de coopération doit être encouragé, la responsabilité vis-à-vis d'autrui mise à l'épreuve des faits. »  

Les classes coopératives l’ont compris depuis longtemps.

 Mais que se passera-t-il si les établissements ne l’intègrent pas et qu’ils continuent de juxtaposer des disciplines sans penser aux espaces et aux temps pour que chaque enfant ou adolescent puisse exercer leurs droits, construire des projets, réaliser des actions (culturelles, humanitaires…) ? N’oublions pas, l’élève est membre de la communauté éducative de droit.

Une remarque sur « L'esprit de coopération doit être encouragé »,  formulationincorrecte puisque la coopération est un principe reconnu dans cet « enseignement » et cette « culture », il aurait fallu écrire : l’esprit de coopération doit être généralisé.

 Ensuite des tableaux donnent la progressivité des ces quatre dimensions selon les cycles.

Une liste de connaissances, de capacités et d’attitudes visées… avec une mise en « objets d’enseignement » ?

Une utilité ? Aucune pour les enseignants déjà en pédagogie coopérative. Si ce n’est qu’elle pourrait servir à montrer que les situations d’apprentissages, de vie d’une classe coopérative mettent en jeu de nombreuses connaissances et d’attitudes citoyennes pour rassurer certains (collègues, parents, IEN…)

Les exemples de pratiques correspondent souvent à celles de nos classes, quelques exemples :

- Les messages clairs

- Les conseils d’élèves

- La coopération au sein d’un projet de classe

- L’engagement dans des actions de solidarité, de protection de l’environnement

- L’entraide, le tutorat, la coopération, la médiation par les pairs

- Le partage des tâches dans des situations de recherche (grammaire, conjugaison, maths, sciences…) ou d’expérimentation

- L’élaboration et mise en œuvre des projets avec les élèves

- La participation des élèves à l’élaboration des règles de vie de classe, de cour de récréation

- Les discussions à visée philosophique

- L’égalité des filles et des garçons dans toutes les situations de la vie scolaire

- L’approche des préjugés, stéréotypes à partir de situations de vie de la classe ou de situations imaginaires (récits, contes, albums…)

- L’approche du juste, de l’injuste… à partir de récits (mythes, contes) ou de situations de la vie de la classe

- l’expression sur Internet

 La progressivité a ses limites, par exemple la réflexion sur la tolérance, le harcèlement… l’étude de la Convention internationale des droits de l’enfant, les principes du vote démocratique commencent au cycle 3.

Quant à tout ce qui tourne autour des symboles (drapeau, hymne national, Marianne) connaître leur histoire et ce qu’ils représentent certes, mais c’est bien suffisant et à partir du cycle 3 !

 Pour conclure

Les mouvements pédagogiques et d’éducation populaire ont des ressources expérimentées depuis plus de cinquante ans et toujours mises en œuvre aujourd’hui. Mais trop peu d’enfants en bénéficient.

 Alors, pour permettre à tous les enfants et adolescents de vivre et d’exercer un « parcours citoyen » dans tous les temps et espaces éducatifs qu’ils traversent, mesdames et messieurs du ministère et de la DGESCO, faites appel à eux dans la formation initiale et continue, dans le choix des classes pour accueillir les stagiaires et pour conseiller vos services…

Le programme d’enseignement moral et civique pour l’école élémentaire et le collège.

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