Sage-femme, je lutte contre la violence

Les faits :

Le 28 novembre 2010, aux urgences de la Maternité des Bluets, j’accueille  Valérie, sage-femme, enceinte de son troisième enfant. Elle est accompagnée de ses parents et vient suite à une bagarre conjugale. Pour l’équipe médicale, son état justifie une hospitalisation pour repos. La situation de Valérie inquiète assez l’équipe pour qu’un signalement auprès de la PMI soit fait, afin d’organiser un accompagnement à domicile. Valérie entrera aux Bluets dans notre suivi dit de Réunion Bleue qui propose un suivi pluridisciplinaire des femmes enceintes particulièrement vulnérables. Deux ans plus tard, Valérie engage une procédure de divorce, porte plainte pour coups et blessures. Elle revient vers moi et me demande de rédiger une attestation. J’accepte et rédige cette attestation avec beaucoup de précaution ; elle relate ce que j’ai vu et entendu de la part de Valérie. Peu   après, je fais l’objet d’une plainte de la part du mari auprès de l’Ordre départemental des sages-femmes, qui reçoit la plainte. La médiation a lieu le 27 mai 2014. Elle ne mène à rien : la plainte est maintenue et je ne retire pas mon attestation. Après délibération, l’ordre départemental ne s’associe pas la plainte mais la procédure est lancée. Le Conseil de discipline me convoque le 16 janvier 2015. J’attends les conclusions du Conseil de discipline.

 

Quelques jours après l’audience devant le Juge du Conseil de discipline interrégional de l’Ordre des Sages-Femmes, il n’est pas l’heure de me taire. Il n’en sera d’ailleurs plus jamais question :

 Ce qui m’arrive aujourd’hui est un cas d’école. Certes, il y eut un précédent, puisqu’il y a deux ans, une sage-femme des Bluets comparaissait pour la même cause devant la même chambre. Aujourd’hui, un mari (médecin-urgentiste) porte plainte à l’Ordre Départemental des Sages-Femmes contre moi, parce que j’ai écrit une attestation qui, pour lui, viole le secret médical, le code de déontologie. J’aurais écrit une attestation de complaisance à une collègue sage-femme.

Dans l’attente du délibéré qui sera rendu dans dix jours, il m’importe d’informer le public, afin d’éviter toute incompréhension.

 Il s’agit d’un homme qui porte plainte contre une femme. Un médecin contre une sage-femme auprès d’un ordre particulièrement féminin. On connaît les conflits qui ont pu exister entre un médecin et une sage-femme opposant leurs ordres respectifs, l’ordre des sages-femmes ayant toujours du mal à faire valoir les compétences et l’autonomie absolue qu’il se dit réclamer pour ses membres. La procédure mise en route, le Conseil de discipline est inévitable, malgré le fait que la médiation au printemps dernier arrive à la conclusion suivante : l’Ordre Départemental ne soutient pas le plaignant. Le conseil disciplinaire aura-t-il lieu ? OUI. Pourquoi ? C’est la procédure. Pourquoi ? C’est la procédure. Nous voilà chez Kafka !

Certes, l’Ordre Départemental des Sages-Femmes ne suit pas la plainte qui arrive affaiblie devant le Conseil de discipline. C’est un soulagement, mais la procédure exige le passage devant le Conseil de discipline, afin d’examiner le contenu et la forme de l’attestation. Là est la punition. Passer en Conseil de discipline est déjà une aberration. Pour moi, dès le départ, la plainte n’aurait jamais dû être reçue par l’Ordre Départemental des Sages-Femmes. Ce genre de plainte ne doit pas faire partie de ses compétences.

La cause est entendue et nationale : lutter de toutes nos forces contre les violences intrafamiliales. Et tous les jours, je travaille dans le respect de l’ordre et du secret, du serment d’Hippocrate déclamé haut et fort il y a vingt ans lors de la remise de mon diplôme. C’est un travail d’excellence qui est déjà puni en passant devant le Conseil de discipline. La plainte déposée contre moi est abusive. Parce qu’elle vient à l’encontre de la prise de conscience récente et nationale du fléau, elle alerte.

En tant que femme, citoyenne et sage-femme de surcroît, je n’ai pas le droit de refuser l’assistance à une personne vulnérable en danger. Je l’ai fait, le fais et le referai sans sourciller. Croit-on que Valérie est un cas isolé ? Dans mon cabinet, j’en dépiste 5 à 10 par mois (toutes formes de maltraitance confondues). Croit-on que je sois la seule à travailler ainsi ? Derrière moi, il y a toute une mobilisation de personnes particulièrement concernées par la cause, et qui y travaillent tous les jours. Qu’on ne me dise pas que j’ai obéi à une directive de la cheffe d’établissement ! Quand j’accueille Valérie aux urgences, je suis seule et j’exerce mon métier en toute conscience. Par contre, la réponse à la demande de Valérie pour son attestation est une position d’établissement, même si c’est moi et moi seule qui rédige l’attestation corrigée par plusieurs personnes pour être sûre de respecter le modèle qui à l’époque n’existait pas encore. Si un travail d’excellence mérite le Conseil de discipline, alors la récidive pour faute professionnelle va se répéter.

 La problématique de la maltraitance commence tout juste à émerger. Les langues se délient. Et il ne me semble pas que la société civile soit sur le point de se pacifier. C’est dans la tourmente effarante de Charlie Hebdo que je prépare mon passage en Conseil de discipline. Je tente quelques contacts médiatiques avant. Juste après, je me sens illégitime dans cette alerte que je tente de lancer à l’opinion publique : « une petite sage-femme en blouse rose passe en conseil de discipline pour une plainte abusive. Aidez-moi ! » Je m’explique : je ne suis pas petite, je travaille en blouse bordeaux, et aujourd’hui la sage-femme fait de la recherche.

Pourtant, ne s’agit-il pas du même problème de société, celle qui se radicalise, rendant impossibles les rapports hommes femmes ? Il y a un mois, je tente d’apaiser un couple qui se bat dans le hall de la maternité trois minutes avant leur sortie avec leur nouveau-né. Aujourd’hui, nous devons travailler ensemble et aller plus loin, nous n’avons pas le choix. Quelques jours après Je suis Charlie, mon histoire mobilise toutes les personnes ayant des postes à responsabilité dans la lutte contre  les violences faites aux femmes : la Miprof (1) qui me confirme la conformité de l’attestation et me rappelle le site récent : stop-violences-femmes.gouv.fr (attestation accessible aux professionnels de santé ainsi que letéléphone 3919), la PMI (2) de Paris,  toute la maternité des Bluets avec son label Hôpital Ami des Bébés  (rappelons qu’au sein d’une maternité, il s’agit bien aussi de protéger la santé physique et mentale des enfants déjà dans la famille et de ceux à venir), la Mairie de Paris, et après le Conseil de discipline, le soutien de L’ARS (3). Même l’Ordre National m’apporte son soutien discret mais entendu ! Mais alors quoi ? Si tout le monde est d’accord sur la qualité du travail réalisé, pouvez-vous me dire pourquoi le Conseil de discipline a eu lieu ?

 Les personnels de santé en particulier médecins, gynécologues et sages-femmes appelés depuis le 7 mars 2014 par Gynécologues sans Frontières à lutter contre les violences faites aux femmes doivent être protégés dans l’exercice de leur métier. J’appelle l’Ordre des Sages-Femmes et l’Ordre des Médecins et toutes les personnes des instances précitées à assistance à personne en danger. Mme Marisol Touraine, à l’aide ! Travailler contre les violences intrafamiliales nous expose au quotidien dans notre exercice professionnel. Faut-il revenir par peur  au silence d’il y a peu ? Il n’en est pas question. Ne pas nous protéger, c’est être complice de la maltraitance mise à jour. Il est donc urgent de faire évoluer la législation ! Par mon récit, je souhaite faire appel aux instances compétentes (législateurs, juristes, avocats) pour faire évoluer les codes de déontologie, afin de donner le pouvoir aux Ordres Départementaux de se déclarer incompétents face à ce type de plainte et uniquement celui-ci.  Se déclarer incompétent est parfois faire preuve d’intelligence. C’est protéger l’Ordre Départemental devant des situations complexes qu’il ne peut pas, ne doit pas régler seul, c’est protéger le soignant qui a respecté les règles de son métier et qui donc ne doit pas être inquiété, mais retourner à sa tâche première : être auprès de ses patient(e)s. Les statistiques rappellent que chaque jour, une personne maltraitée devrait être dépistée en consultation dans un cabinet de médecine générale.

 Enfin, on m’a reproché d’être une militante acharnée ; mon aveuglement pour la cause des femmes au sein d’une association qui lutte contre les maltraitances m’aurait fait écrire une attestation de complaisance pour une collègue de surcroit. Peut-on me dire où je milite ? J’ai juste tout à fait rempli ma tache de sage-femme. Faire mousser une situation participe de la spirale de la maltraitance. Je suis passée en Conseil de discipline et je vais bien, je vous remercie. Je suis militante et largement, dans l’exerce de mon métier tel que je le pratique. Je n’ai pas besoin d’enseigne. De plus, nous ne sortirons pas de la maltraitance conjugale sans lutter contre la violence que subissent certains hommes au sein de leur couple. Les femmes violentes existent aussi. La maltraitance n’est pas sexuée. Parlons tous ensemble, puisque le silence nous tue ensemble.

Pour ma part, je ne souhaite pas être étiquetée comme une sage-femme spécialiste de la maltraitance conjugale, je préfèrerais des violences tous types confondus et encore… J’hésite ! Dans ma consultation dite de Contraception Heureuse aux Bluets, je cherche auprès de chaque femme la contraception qu’elle choisira avec son compagnon pour une vie intime donc sexuelle épanouie. Après la contraception Contre (la grossesse), passons à la contraception Pour (le plaisir partagé.). Car il me paraît tout aussi vital d’aider un couple amoureux à protéger, inventer son intimité, afin qu’il s’épanouisse de plus belle après l’arrivée d’un enfant. La vie moderne malmène l’alcôve du couple. Pourtant, l’utérus est un lieu d’invention, de création, de plaisir (trop souvent ignoré), et ce bien avant et bien après le passage d’un enfant. C’est la clé de l’apaisement entre les hommes et les femmes, une façon d’accepter enfin nos différences comme des complémentarités pour inventer nos vies ensemble, plutôt que comme des zones de conflit systématique qui peuvent amener à la violence, à la maltraitance. C’est ici pour moi le lieu du féminisme d’aujourd’hui : l’épanouissement intime du couple.

Je lutte contre les violences faites aux femmes, parce que j’aime les hommes. Et vous ?

                                                                                             Catherine Coq, sage-femme.

 (1)Miprof : mission interministérielle pour la protection des femmes.

(2) PMI : Protection Maternelle et Infantile.

(3) ARS : Agence Régionale de la santé.

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