catherine goblot cahen

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Billet de blog 4 janvier 2026

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Après Betharram. Réflexions sur l’Eglise face au péché.

Voici quelques réflexions sur l’hygiène morale catholique qui m’ont été inspirées par l’épisode Bayrou-Betharram et par la lecture de Sébastien Roch d'Octave Mirbeau.

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Je suis athée. Mais j’ai lu les Evangiles et je ne suis pas insensible à leur message. J’ai toujours été intéressée par l’histoire religieuse. J’ai longtemps cru, par exemple, que le catholicisme avait œuvré à une vraie pédagogie, un parcours allant de l’inspection de conscience, au repentir, à la contrition, au pardon et à la rédemption. Et peut-être bien qu’au cours de la longue histoire de l’Eglise catholique, ce chemin expiatoire a pu être véritablement émancipateur et formateur pour quelques individus, quelques saints, tel Saint François.

Mais les révélations publiques sur Betharram et sur tant d’autres collèges catholiques[i], et surtout la façon dont François Bayrou, très bien placé pour être au courant de ces affaires, a cherché à étouffer le scandale que ces révélations ont soulevé, tout cela m’a fait envisager la morale catholique sous un jour différent, nettement moins reluisant.

En réalité, il m’a semblé alors qu’il s’agissait de tout autre chose que de pédagogie, mais plutôt d’autorisation. En effet, l’Eglise n’est pas simplement une école des esprits, une école des individus, c’est une institution structurellement adjointe au pouvoir politique, jusqu’à aujourd’hui encore, même si ce partenariat est beaucoup plus distant et plus discret qu’autrefois. C’est pourquoi la pratique de la confession et des absolutions gracieusement distribuées par le clergé a eu une fonction non point pédagogique mais désinhibante. En particulier, l’autorisation venue d’En haut, délivrée aux puissants, d’user et d’abuser de leur pouvoir, puisque

  • Tous les hommes sont pécheurs, contaminés qu’ils sont de naissance par le péché originel (donc personne n’est vraiment responsable- si ce n’est Eve, premier représentant du sexe féminin dans la mythologie biblique, qui entretient certaines connexions naturelles avec le démon). Par cette prémisse à toute réflexion morale, l'Eglise installe dans les esprits l'idée d'une connivence universelle dans la faute. 
  • Dieu a envoyé son fils (et il n’est pas indifférent de remarquer que ce fils est un Juif) se faire crucifier pour les sauver tous (sauf ceux que l’Eglise ne connaît pas et ne soutient pas) : belle éponge à péchés que voilà !
  • Il suffit de se confesser et de recevoir l’absolution d’un prêtre pour effacer la faute (qu’on pourra toujours racheter au moyen de messes, d’indulgences, de quelques « bonnes œuvres », tous moyens étant plus accessibles aux riches et aux puissants qu’aux faibles et aux miséreux)[ii].

Les franges extrémistes d’une organisation rendent parfois plus lisible que son centre plus modéré le fonds authentique et originaire de sa doctrine auquel elles ne veulent pas renoncer, même en apparence. C’est ainsi que dans une déclaration du 27 juin 2013, les évêques de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX), qui représente la faction la plus conservatrice de l’Eglise catholique[iii], ont affirmé que « la cause des graves erreurs qui sont en train de détruire l'Église ne réside pas dans une mauvaise interprétation des textes conciliaires mais bien dans les textes eux-mêmes (soit Vatican II) » , et ils ont déclaré que la messe, telle que célébrée par le pape et la majorité des évêques et prêtres de l'Église catholique est « imprégnée d'un esprit œcuménique et protestant, démocratique et humaniste, qui vide de son sens le sacrifice de la Croix ». Ce qui signifie que le sens de ce « sacrifice de la Croix », aux yeux de ces militants catholiques extrémistes, serait antihumaniste et antidémocratique. Très curieuse déclaration n’est-ce pas ? Voici comment je crois pouvoir la comprendre.

Cette déclaration des évêques de ladite Fraternité, devient compréhensible pour moi si elle signifie que ce « sacrifice de la Croix » viserait à conserver les inégalités et les hiérarchies, donc les dominations, à les pérenniser et à les glorifier.

Quelles hiérarchies ? Quelles inégalités ? Quelles dominations ? Essayons de les déplier ici.

La première domination, il me semble, est celle du Père sur le Fils. Le Fils doit accepter le sacrifice que le Père, dans sa sagesse providentielle, a planifié pour le salut de l’humanité. On sait qu’en réalité le Père et le Fils ne font qu’un, mais dans deux personnes bien distinctes, et ici, contrairement à l’usage, c’est le Fils qui meurt et le Père qui lui survit éternellement. On pourrait dire qu’il fait le sacrifice définitif de son être de Fils pour rejoindre définitivement sa nature de Père au « Royaume des Cieux ». Histoire très édifiante pour le patriarcat.

C’est aussi la domination des hommes sur les femmes. Car dans cette histoire, la place de la mère, la Vierge, la Marie, est au sol, au pied de la croix où meurt le Fils. (De même, les fils meurent-ils à la guerre pour combler les pères qui gouvernent, et les mères les pleurent, c’est dans l’ordre du patriarcat.)

Plus tard, elle abritera sous son manteau les laïcs qui quémandent miséricorde pour toutes leurs fautes. Elle a vocation à figurer une sorte d’incarnation de l’Eglise, car les hommes d’Eglise aiment revêtir les apparences gracieuses de la féminité virginale. Son rôle est désormais d’intercéder pour obtenir le pardon du Père, comme au sein de toute bonne famille chrétienne.

Deuxième inégalité, à laquelle les membres de la très pieuse Fraternité fondée par Mgr Lefèbvre sont restés viscéralement attachés : celle des clercs (uniquement des hommes, revêtant une gracieuse apparence féminine) sur les laïcs, puisque ce sanglant « sacrifice » est ce que leur messe célèbre. Sans l’intercession de l’Eglise, en effet, point de pardon pour ces pécheurs par nature que sont les pauvres humains. Et la messe, où on célèbre le grand sacrifice rédempteur, la confession où l’on vient se délester en secret auprès d’un prêtre du poids de ses péchés, comme on se déleste dans la cuvette des toilettes de toutes ses saletés intérieures, la communion qui ressoude la communauté par un vieux rite cannibale désincarné sont les moments où l’Eglise tient le salut des fidèles entre ses mains.

Troisième inégalité, celle des puissants sur les faibles, car l’Eglise incorpore en son sein les hiérarchies de la société pour se la rendre compatible, ou plutôt parce qu’elle s’est formée pour consolider la hiérarchie sociale, pour en perpétuer la domination et justifier tous les crimes que celle-ci génère : les femmes et les enfants sont reléguées à sa périphérie, les riches et les puissants sont les interlocuteurs privilégiés de ses hiérarques.

On comprend pourquoi Luther, fondateur du protestantisme, a attaqué l’Eglise sur les « indulgences », ce grand trafic de nettoyage des péchés grâce auquel le pape avait construit sa basilique. La tolérance de l’Eglise à l’égard des puissants dont elle pardonnait rituellement les crimes contre l’octroi d’une influence déterminante sur les esprits avait dégénéré, à une époque où l’importance de l’argent devenait primordiale et où le pape devait rembourser ses dettes à des banquiers, en vente massive d’indulgences monnayables. On comprend aussi pourquoi la théorie calviniste a voulu durcir les conditions de l’accès à la grâce et au pardon divins pour faire davantage de place au « mérite » individuel bourgeois et « démocratique » selon les critères de la FSSPX.

On comprend mieux également comment il se fait que l’Eglise catholique puisse abriter en son sein des individus au cœur de pierre, hermétiques à la compassion, réfractaires à l’introspection et aux examens de conscience, encourageant par leur hypocrisie et leur silence tous les abus de la domination. Ces catholiques-là n’ont en réalité pas grand-chose à voir avec la parole évangélique. Cette parole-là n’est guère pour eux qu’une chanson pour endormir, une chanson pour encourager les cœurs à la résignation. De la confiture qu’on étale sur les pourritures. Gageons que si, comme dans l’histoire du grand inquisiteur d’Ivan Karamazov, le Christ revenait sur terre, ces catholiques-là s’entendraient pour le reclouer sur une croix.

[i] Notons que l’écrivain anarchiste et anticlérical Octave Mirbeau, homme sensible et anticonformiste, a raconté dans Sébastien Roch le viol par un père jésuite dont il avait été victime dans sa prime jeunesse au collège jésuite de Vannes. Octave Mirbeau, fils d’un modeste officier de santé, est envoyé dans ce collège qui accueille les fils de la noblesse bretonne, pleins d’arrogance et qui revendiquent ouvertement leur passé chouan. Tout comme aujourd’hui, ce sont les plus modestes et les moins protégés par la position sociale de leurs parents qui sont les proies favorites des prêtres pédophiles. Le livre est trouvable en pdf sur le site de l'université du Québec : https://classiques.uqam.ca/

Dans ces sortes d’institutions, les usages se transmettent. D’abord parce que ceux qui ont souffert de ces sévices à une époque où ils ne pouvaient se défendre sont parfois enclins à les reproduire. Ensuite parce que ces sortes d’institutions se glorifient volontiers de la perpétuation de traditions dont elles vantent l’ancienneté et la solidité.

[ii] Au jeune Sébastien Roch (Octave Mirbeau) accablé de honte après avoir subi le viol, le prêtre propose de tout effacer par une confession et une absolution, qu’il lui délivre en personne…

[iii] Cette fraternité a été fondée par Mgr Lefèbvre sur des positions hostiles à Vatican II, concile pourtant bien nécessaire pour rétablir la crédibilité de l’Eglise après le pontificat du collaborationniste Pie XII. Elle compte parmi ses 4 évêques fondateurs un certain Richard Williamson, négationniste confirmé. Elle fait face à des critiques relatives à des abus sexuels, des positions politiques plus que droitières, et l’ancien milicien Paul Touvier avait été abrité dans un de ses prieurés. Notons que si la Papauté ne reconnaît pas ses actes comme licites à ses yeux, elle les tient néanmoins pour valides et l’excommunication qui avait un temps exclu ses évêques et ses prêtres de l’Eglise a été levée. Notons encore que contrairement à ce que l’on pourrait croire, le pape François s’est montré relativement indulgent envers cette faction catholique ultra conservatrice qu’il a contribué à réinsérer dans l’Eglise, en particulier dans le tissu diocésain argentin. Voir la notice Wikipédia sur la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fraternit%C3%A9_sacerdotale_Saint-Pie-X

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