catherine goblot cahen
Abonné·e de Mediapart

19 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 avr. 2020

A la croisée des chemins

Le capitalisme ne se laisse pas confiner. Les conservateurs ont peur. Ils ont peur que nous nous apercevions que nous pouvons vivre sans le capital. Ils nous refont l’éternel chantage à l’emploi. Ils nous préparent des lendemains qui pleurent. Comment en sortir ?

catherine goblot cahen
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Tous ceux qui réfléchissent sur le moment présent le disent : nous sommes à la croisée des chemins. Ce pourrait bien être là l’occasion de tout remettre en cause : la mondialisation, la marchandisation généralisée de la nature et des services publics, la croissance à marche forcée. Mais les partisans de cette remise en cause ne sont pas les seuls à le comprendre.

Dans un de ses derniers articles, Romaric Godin a montré en quelques phrases denses et frappantes en quoi ce moment, qui nous sort brutalement de la routine capitaliste, pourrait être la préfiguration d’un avenir nouveau :

« On comprend leur colère : soudain, en quelques semaines, on se rend compte que l’on peut stopper la fuite en avant de l’économie marchande, que l’on peut se concentrer sur l’essentiel : nourrir, soigner, prendre soin. Et que, étrangeté suprême, la Terre ne cesse pas de tourner, ni l’humanité d’exister. Le capitalisme est suspendu dans son fonctionnement le plus primaire : il génère une plus-value minimale, insuffisante à alimenter la circulation du capital. Et l’homme existe encore.

Mieux même, débarrassé de l’abstraction marchande, il pense à sa vie et à celle des autres. C’est un pan essentiel de la pensée de ces gens qui s’effondre : le capitalisme n’est pas l’humanité. Lorsque la marchandise cesse de créer la « richesse », il ne se passe rien ou presque. On établit une forme de « socialisme de la pandémie », pour reprendre les termes de l’ancien dirigeant de Citigroup Willem Buiter ».

Et il nous met en garde :

« Alors, pour continuer à maintenir en vie le mythe du caractère capitaliste intrinsèque de l’humanité, on a recours à des menaces : tout cela se paiera, et au centuple. Et par des morts. On ne réduit pas impunément le PIB de 30 %. »(1)

Dans son dernier article, il rapproche la crise actuelle de celle de 1848 qui a vu le gouvernement de la République consentir à quelques mesures sociales avant de revenir dessus de manière sanglante avec la répression menée par Cavaignac (2).

Aujourd’hui, suite au confinement et à l’arrêt d’une grande partie de la production et des échanges, la situation de vastes secteurs de la société est en train de se déliter. Le gouvernement a pris quelques mesures sociales pour diminuer le choc comme le chèque de 150 euros (+ 100 euros par enfant) pour les personnes au RSA. Il fait ainsi figure de sauveur, comme les promoteurs des Ateliers nationaux de février 1848. Mais pas pour longtemps. Car certains sont très pressés de sortir de ce « socialisme de la pandémie ».  

Je m’en suis rendue compte hier matin en entendant Jean-Louis Bourlanges sur France Inter s’échauffer : « il faut revenir le plus vite possible à l’activité si on ne veut pas mettre en danger des centaines de milliers d’entrepreneurs »(3). Aujourd’hui, les drogués durs du capitalisme ont peur. Et ils sont dangereux. Leur pointe avancée, ce sont les ultras américains qui manifestent un peu partout aux États-Unis, parfois armés, avec la bénédiction du Président, pour réclamer la fin du confinement. En écho à l’expression de Willem Buiter, la pancarte d’une de ces manifestantes dénonçant « CONFINEMENT = COMMUNISM »(4) a fait le tour de la toile.

Il y a aussi Pierre Gabriel Bieri, le secrétaire du Centre patronal équivalent du MEDEF suisse qui fait part de son inquiétude :« Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… »(5). Chez nous, le président du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux avait lancé son pavé dans la mare dès le 10 avril dans un entretien au Figaro en appelant « tous les entrepreneurs à relancer la machine économique sans attendre » et en posant la question « tabou » des RTT et des congés payés(6)... C’était typique des manières brutales du grand patronat français et certainement prématuré. On le lui a signifié et il a dû revenir sur ses propos, mais c’était une façon d’engager le débat ...

Ces dernières semaines, les grands médias conservateurs comme Le Figaro ont braqué leurs projecteurs sur le ministre de l’économie Bruno Lemaire (7). Le JDD, qui ne craint ni l’emphase ni le paradoxe, le compare à Che Guevara et évoque ses ambitions politiques, ce qui est une façon de lui mettre le pied à l’étrier, quelques longueurs avant les élections (8). Il semble en effet avoir toute la confiance du MEDEF. C’est le même discours alarmiste qu’il tient : « il faut reprendre l’activité, si on ne veut pas laisser un champ de ruines derrière nous »(9). Et qu’importe s’il peut paraître aberrant de faire repartir l’industrie aéronautique alors que les avions sont cloués au sol, l’industrie automobile alors qu’on peut supposer que bien peu de ménages envisagent d’acheter des voitures et l’industrie navale si les bateaux de croisière restent à quai. Ce problème de la déconnexion complète de l’offre et de la demande en économie capitaliste ne pose aucun problème à nos activistes de la croissance. Mais ce qu’ils craignent, surtout, c’est que l’on commence à s’en apercevoir.

En même temps, l’Etat garde sous perfusion de crédits de toutes sortes les grandes entreprises, comme la FNAC, récemment, en se gardant, comme à l’ordinaire, de leur imposer aucune condition. Mais cet « argent magique » miraculeusement tombé dans les caisses privées, ce sera au contribuable de le rembourser. Déjà, le 10 avril Bruno Lemaire nous avait prévenus : « il faudra faire des efforts pour réduire la dette de la France dès la crise passée »(10). Là-dessus, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a renchéri aujourd’hui : « La France va sortir de ce choc avec une dette publique accrue d’au moins 15 points de PIB, à 115 %. Dans la durée, il faudra rembourser cet argent » et « il faudra viser une gestion plus efficace, d’autant que les Français ne souhaitent pas payer plus d’impôts »(11). Autrement dit, nous attribuant sans vergogne ses propres souhaits, il nous promet une nouvelle cure d’austérité après celle qui a mis l’hôpital public à genoux.

C’est autant par paresse d’esprit et par manque d’imagination que par intérêt personnel, que les conservateurs du monde entier sont incapables d’imaginer un monde où les hommes ne seraient pas les otages, les serfs et les débiteurs de « l’entreprise-qui-crée-l’emploi »(12). Ils raisonnent tous à partir de là. C’est le mur qui borne leur horizon mental. Parce que ce sont des gens qui croient au fameux « mérite individuel » et qui ne peuvent concevoir les relations sociales que sur le mode de la domination et de l’endettement, les plus « méritants » (à l’aune de leurs critères) devant organiser la société à leur profit, les autres devant rester leurs éternels débiteurs.

Ils n’ont pas compris que si les employés des nombreuses entreprises qui se sont reconverties dans la confection de masques se sont investis avec enthousiasme dans leur nouvelle fabrication, ce n’est pas pour remercier leur patron d’avoir trouvé une activité rémunératrice pour leur entreprise, gage de stabilité pour leur emploi, mais par bonheur de trouver d’un coup un sens à leur activité (13). Et que si les employés d’Amazone renâclent à fabriquer et transporter des colis de jeux vidéo ou d’huile de massage, c’est parce qu’en des temps comme celui que nous vivons encore plus qu’en temps ordinaire, il est clair que l’utilité sociale de nos travaux doit primer sur leur profitabilité. Que si les gens qui travaillent à l’hôpital parviennent tout de même à supporter cette pression insupportable qu’on a fait peser sur eux, c’est parce qu’ils savent qu’en exerçant leur métier ils donnent à leurs compatriotes ce qu’on peut offrir de mieux sur cette terre : une active compassion, et que cela grandit celui qui la donne autant que cela guérit celui qui la reçoit.

Mais en même temps, les petits entrepreneurs, les salariés du secteur du tourisme ou de la restauration, les intermittents du spectacle, les chauffeurs Uber, mais aussi les salariés des aéroports, des quelques industries qui subsistent dans notre pays, l’aéronautique, les chantiers navals, l’automobile, pris à la gorge par la crainte du lendemain, n’espèrent-ils pas effectivement que le gouvernement les sauve en faisant « repartir l’activité » ? Pourtant, l’activité ne peut pas repartir comme avant. Elle ne repartira pas. D’abord parce que la pandémie est loin d’être terminée, car elle n’a pas encore atteint son sommet partout et que nulle part on n’est à l’abri d’une deuxième puis d’une troisième vague tant qu’un vaccin ne sera pas mis au point. Ensuite parce que l’économie mondiale est à l’arrêt, que les chaînes de production devenues mondialement interdépendantes sont brisées, que la consommation mondiale est réduite à sa plus simple expression (se nourrir, se loger, se laver, se soigner) et n’est pas près de repartir. Cette économie capitaliste n’est qu’une fiction entretenue à coups de milliards virtuels et il faut en sortir. Et nous devinons que le retour au business as usual peut nous conduire vers une forme de fin du monde, à plus ou moins longue échéance, pandémie après incendies géants, et peut-être demain, guerre ou cataclysme nucléaire, sur fond de contre réformes sociales prises par des gouvernements de plus en plus autoritaires ....

Certains ont fait remarquer justement que la crise sanitaire que nous vivons intervient à la suite des mouvement sociaux les plus forts qui aient agité la société française depuis 1995, mouvements qui se sont enchaînés sans relâche depuis 2016 : lutte contre la loi travail, mouvement des Gilets Jaunes, grève durable et populaire contre la réforme des retraites. Mais cette crise sanitaire a redonné au gouvernement l’initiative. Il semble que si ce dernier a mis beaucoup de temps à refaire des provisions de masques, il ait anticipé beaucoup plus rapidement la constitution de stocks de gaz lacrymogènes (14) et dernièrement, de drones (15). Décidé à brider la liberté d’expression, il fait décrocher les banderoles des balcons qui le remettent en cause (16). Le préfet Lallement, « qui n’est pas dans notre camp », est toujours en poste, même après avoir, contrairement à toutes les consignes en vigueur, rappelé à leur base des policiers qui s’apprêtaient à dissoudre une messe clandestine à Saint-Nicolas du Chardonnet (17). Comment se donner de nouvelles perspectives d'action ?

Pour réussir à convaincre tous ceux que la récession menace de ne pas céder au chantage de « l’emploi à tout prix », il faut trouver les moyens concrets et réalistes d’une reconversion la moins coûteuse possible en sacrifices sociaux de cette économie droguée à la dette, au gaspillage et au profit vers une économie avant tout soucieuse de la satisfaction des besoins de tous, mais revus à la baisse, en commençant par ceux du haut de la pyramide sociale. Les modes alternatifs de financement de l’économie ont déjà fait l’objet de réflexions fécondes comme celle de Bernard Friot (18) que Réseau salariat (19) contribue à diffuser.  La définition des besoins légitimes est un autre prérequis fondamental pour penser cet avenir alternatif et la nouvelle économie, loin de toutes les anciennes économies de l'offre, devrait s’articuler à ces besoins. Des expériences de vie frugale, libre et pleine d’initiatives sont déjà là pour nous montrer la voie.

1 Romaric Godin, Ce que le confinement nous apprend de l’économie, https://www.mediapart.fr/journal/france/110420/ce-que-le-confinement-nous-apprend-de-l-economie

2 Romaric Godin, Crise économique : les leçons de 1848, https://www.mediapart.fr/journal/france/180420/crise-economique-les-lecons-de-1848

3 « Questions politiques » avec les députés François Ruffin (LFI) et Jean-Louis Bourlanges (MoDem) :

https://www.lemonde.fr/politique/video/2020/04/19/en-direct-questions-politiques-avec-les-deputes-francois-ruffin-lfi-et-jean-louis-bourlanges-modem_6037081_823448.html

4https://twitter.com/BigMeanInternet/status/1251521471685500929?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1251521471685500929&ref_url=https%3A%2F%2Fv.24liveblog.com%2Fiframe%2F%3Fid%3D2476832425147627774

5 https://www.letemps.ch/economie/phrase-insidieuse-patronat-embrase-toile

6 https://www.lefigaro.fr/societes/geoffroy-roux-de-bezieux-la-reprise-c-est-maintenant-20200410

7 https://www.lefigaro.fr/conjoncture/crise-economique-bruno-le-maire-combattant-en-premiere-ligne-20200417

8 https://www.lejdd.fr/Politique/il-a-des-accents-de-che-guevara-ces-derniers-temps-comment-bruno-le-maire-gere-la-crise-du-coronavirus-3962808

9 https://www.bfmtv.com/economie/bruno-le-maire-il-faut-reprendre-l-activite-si-on-ne-veut-pas-laisser-un-champs-de-ruine-derriere-nous-1894410.html

10 https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/il-faudra-faire-des-efforts-pour-reduire-la-dette-de-la-france-declare-le-maire-c0cc77d8468882704ac383b528ca6b5f

11 https://www.bfmtv.com/economie/dette-liee-au-coronavirus-il-faudra-rembourser-previent-le-gouverneur-de-la-banque-de-france-1896077.html

12 Fiction que Frédéric Lordon s’est employé à dissiper :

https://blog.mondediplo.net/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi

13 https://www.bfmtv.com/economie/coronavirus-toute-l-europe-se-met-a-coudre-des-masques-1879953.html

14 https://reporterre.net/En-mars-le-gouvernement-a-lance-l-achat-de-gaz-lacrymogenes-plutot-que-des-tests-du

15 https://www.liberation.fr/checknews/2020/04/15/pourquoi-le-ministere-de-l-interieur-vient-il-de-commander-des-drones_1785166

16 https://www.mediapart.fr/journal/france/160420/pour-des-banderoles-au-balcon-la-police-domicile

17 https://www.lepoint.fr/societe/messe-clandestine-a-paris-les-policiers-pries-de-repartir-15-04-2020-2371499_23.php

18 Bernard Friot, « La cotisation, levier d’émancipation », Le Monde diplomatique, février 2012, https://www.monde-diplomatique.fr/2012/02/FRIOT/47384

19  https://www.reseau-salariat.info/

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Inflation : les salariés, éternels dindons de la farce
Avec la poussée inflationniste, les salariés sont sommés d’accepter un recul de leurs revenus réels pour éviter l’emballement des prix. Mais lorsque les prix étaient bas, les salariés devaient accepter la modération salariale au nom de l’emploi. Un jeu de dupes que seules les luttes pourront renverser. 
par Romaric Godin
Journal
Électricité et gaz : les salaires mettent le secteur sous haute tension
Appel à la grève dans le secteur des industries électriques et gazières, le 2 juin prochain, pour réclamer des revalorisations de salaires indexées à l’inflation. Chez RTE, gestionnaire du réseau électrique français, un mouvement social dure depuis déjà treize semaines.
par Cécile Hautefeuille
Journal
Nouveau gouvernement : le débrief de Mediapart
Premier conseil des ministres du deuxième quinquennat Macron ce matin, marqué par l’affaire Damien Abad. Émission consacrée donc à notre nouveau gouvernement et à la campagne législative de ceux qui n’en font plus partie, comme Jean-Michel Blanquer, parachuté dans le Loiret.
par À l’air libre
Journal — Écologie
Planification écologique : le gouvernement à trous
Emmanuel Macron avait promis, pendant l’entre-deux-tours, un grand tournant écologique. Si une première ministre a été nommée pour mettre en œuvre une « planification écologique et énergétique », le nouvel organigramme fait apparaître de gros trous et quelques pedigrees étonnants.
par Mickaël Correia, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
Recrutement enseignant : une crise des plus inquiétantes pour l’avenir de l’école
La crise de recrutement enseignant atteint cette année un niveau largement plus inquiétant que les années précédentes dont les conséquences seront gravissimes pour le service public d’éducation. Elle témoigne, au-delà de ses dénis, de l’échec de la politique de Jean-Michel Blanquer.
par Paul DEVIN
Billet de blog
L’École et ses professeurs à bout de souffle : urgence vitale à l'école
Nous assistons aujourd’hui, dans un silence assourdissant, à une grave crise à l’Ecole. Le nombre des candidats aux concours de l’enseignement s’est effondré : ce qui annonce à court terme une pénurie de professeurs. Cette crise des « vocations », doit nous alerter sur une crise du métier et plus largement sur une crise de l’Ecole.
par Djéhanne GANI
Billet de blog
Lycéennes et lycéens en burn-out : redoutables effets de notre organisation scolaire
La pression scolaire, c’est celle d’une organisation conçue pour ne concerner qu’une minorité de la jeunesse Lycéennes et lycéens plus nombreux en burn-out : une invitation pressante à repenser le curriculum.
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Ndiaye et Blanquer : l'un compatible avec l'autre
« Le ministre qui fait hurler l'extrême droite », « l'anti-Blanquer », « caution de gauche »... voilà ce qu'on a pu lire ou entendre en cette journée de nomination de Pap Ndiaye au ministère de la rue de Grenelle. Beaucoup de gens de gauche qui apprécient les travaux de M. Ndiaye se demandent ce qu'il vient faire là. Tentons d'y voir plus clair en déconstruisant le discours qu'on tente de nous imposer.
par Jadran Svrdlin