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Billet de blog 30 mars 2020

La sordide comptablité de la direction de l'hôpital d'Orléans

Je publie ici un témoignage anonyme sur les urgences à l'hôpital d'Orléans qui m'est parvenu par courriel.

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"Il faut savoir prendre des risques”

C’est par ces mots encourageants que le directeur des affaires médicales s’est adressé, par téléphone, à un médecin du SAU/SAMU. A l’abri dans leurs bureaux confinés, les directeurs du CHRO gèrent, avec toujours autant d’humanité, l’hôpital touché maintenant dans sa quasi intégralité, en quelques jours, par la crise sanitaire. En réanimation, c’est complet, archi complet.
Les services de réanimation sont plus que pleins et débordent. On a rouvert les lits fermés ces dernières années, par la direction, pour économiser du personnel médical et infirmier. Mais sans personnel supplémentaire. Démerdez-vous ! La direction a clairement refusé l’embauche de jeunes retraitées en renfort. Il aurait fallu les payer.
Pour les patients de réa “habituels" non infectés, ils sont pris en charge dans les salles de réveil des blocs opératoires. C’est une organisation dégradée par rapport au fonctionnement hors crise mais qui s’explique par la vague d’insuffisances respiratoires en détresse vitale. Tous les patients âgés, ou avec des pathologies lourdes, Alzheimer, insuffisance cardio-respiratoire préexistante, cancer… sont refusés en réanimation faute de place et de moyens. Refusés aussi car l’assistance respiratoire, durant plusieurs semaines, tue les patients fragiles soit pendant le séjour en réa, soit pendant les jours et semaines qui suivent. Mais comment expliquer cela aux patients et aux familles affolées qui angoissent encore plus du fait de l’isolement incontournable ?
Il n’y a pas encore de prise en charge de ces patients orientés “fin de vie”. Il faudrait impérativement ouvrir une unité de soins palliatifs pour les accueillir plutôt que de les laisser agoniser des heures, remisés dans un coin des urgences débordées, sans réelle prise en charge pour leur assurer une fin de vie digne et surtout sans souffrance. En pneumologie, maladies infectieuses... c’est aussi plein et le matériel comme l’humain manquent
Pour les services de médecine reconvertis Covid en urgence, l’organisation se fait essentiellement à travers les initiatives prises par les seuls médecins aidés des paramédicaux. La cellule de crise mise en place essaie d’organiser le tout sur le CHRO, mais ce sont les équipes sur le terrain qui se démerdent le plus souvent et font remonter ce qui marche et ce qui coince. Certains cadres sont dépassés, oublient par exemple d’approvisionner en matériel de protection leur équipe, d’autres réagissent parfaitement. C’est au petit bonheur la chance. Impératif : mieux vaut se protéger parfaitement que croiser les doigts. Face au coronavirus, c’est fortement conseillé. Les équipes, admirables, tiennent tant bien que mal pour l’instant, mais combien de temps ?
Comme le rapporte avec beaucoup de subtilité, en CHSCT, la médecine du travail, qu’est ce qu’il y a comme fainéants au CHRO ! Ils et elles veulent tous se faire porter pâle. A aucun moment, la peur de travailler dans de telles conditions n’effleure le cerveau des pontes de la “santé au travail”. Peut être faudrait-il réveiller les pelotons d’exécution pour éliminer tous ces “défaitistes” comme les appelle Muriel Pénicaud, m(s)inistre du travail ? 12 balles et on n’en parle plus. Morts pour l’exemple !


Aux urgences, la colère monte aussi
En effet, les comptables de l’institution hospitalière ne font que... compter. Ils ne gèrent plus des établissements de soins depuis plusieurs dizaines d’années mais des unités de production de T2A. Ils observent des courbes d’activités, “managent” sans ménagement les équipes et les patients comme on le fait de stocks de pièces détachées. L’hôpital entreprise, cher à nos gouvernants de gauche comme de droite. Un seul mot, la productivité, peu importent la qualité des prises en charge et des conditions de travail. Produire, produire, produire toujours plus. Avec moins ! Et ce n’est pas une petite crise de rien du tout qui va les détourner de leur mission libérale divine.
L’équipe médicale des urgences est en sous-effectif officiellement depuis plus de vingt ans. Ils et elles travaillent par moments à demi-effectif parfois aux 2/3, dans le meilleur des cas. Devant l’ampleur de la crise, les médecins ont annulés leurs congés annuels, les formations professionnelles et autres... Ils et elles ont répondu présents. De vrais professionnels avec l’éthique en bannière. Bien mal leur en a pris. Résultat, ils sont un peu plus nombreux au boulot. Mais toujours en dessous de l’effectif théorique qui n’a jamais été atteint.
Les urgences adultes sont maintenant saturées de patients Covid. A tel point que la salle d’attente est pleine de malades, dépistés positifs en ville, qui s’entassent les uns contre les autres, toussant et crachant, fortement angoissés par les images de cercueils qui défilent 24 h sur 24 sur les chaines d’infos. Parfois plus de 20 personnes en attente de pouvoir entrer dans la zone soins des urgences. Il est envisagé de reconvertir le service des urgences pédiatriques, relativement épargné par la crise, en urgences adultes non Covid. Puis il restera, sur le parking, la tente pour… l’attente si tout se remplit. Et après...
Mais en parallèle à cet afflux de patients lourds infectés, l’activité habituelle de toutes les autres pathologies a baissé. Moins de traumatologie avec le confinement, moins de consultations plus ou moins urgentes car la population a peur de venir et d'être contaminée. Résultat le nombre de passages a diminué globalement. Erreur funeste ! Car les compteurs des compteurs font les comptes sur leurs compteurs. Moins de passages égale trop de médecins. Simple comme une règle de trois. A l’abri dans leurs bureaux et avec une calculette, c’est plus sûr, car les tables de multiplication sont loin et qu’ils pratiquent surtout les soustractions. Ils ne tiennent aucun compte de la lourdeur de la charge de travail, du manque de matériel de protection qu’il faut “gérer avec parcimonie” sans parler de certains lots de masques livrés moisis ! Et surtout des risques de contamination du personnel médical et paramédical. Déjà plusieurs morts en France et une partie des collègues (aux urgences comme ailleurs), covid positif, qu’on renvoie au boulot dare-dare après une petite semaine de quarantaine sans autre forme de procès. Tant qu’ils et elles tiennent debout, c’est marche ou crève. De la vraie chair à canon, que les Gamelin de la direction manient comme une troupe de poilus sous la mitraille.
La direction a donc décidé, pour remercier de leur engagement les équipes : - de ne plus payer les heures supplémentaires des médecins urgentistes, en pleine crise sanitaire - et surtout de ne pas recruter de médecins et paramédicaux, jeunes retraités, qui auraient pu soulager les équipes.


Rien, nada, nothing, nichts, niente, ничего
Comment faut-il vous le dire et dans quelle langue ? Cette crise historique ne change en rien les modes de gestion des hôpitaux publics. Toujours la productivité, les économies à n’importe quel prix. En avant braves petits soldats. Vous serez tous touchés mais vous n’en mourrez pas tous ! Ne vous inquiétez pas, votre décès sera peut être pris en maladie professionnelle ? Le ministère le dit. Mais que fera le Gamelin local ? Après tout, qui prouve que vous ayez été contaminé à l’hôpital ? Ah oui, vous aviez 30 patients positifs autour de vous, mais on vous a vu échanger deux mots avec votre boulangère. Il y a des témoins survivants. Et que vos orphelins ne la ramènent pas trop ! On imagine déjà les débats lugubres dans les commissions de réforme face aux patrons des hôpitaux qui vont essayer de bloquer toutes les prises en charge. On les connait par coeur.
À la décharge des directions hospitalières, elles aussi sont prises dans une mécanique infernale. Des obligations de faire permanentes, sans aucun moyen. Les 10 milliards, annoncés à grand renfort de pub médiatique en décembre 2019, n’arriveront jamais. Ce soulagement d’un tiers de la dette hospitalière n’était que du vent. Une fake news à la Trump. Il est impossible pour l’Etat de se substituer à une collectivité locale pour reprendre un emprunt. Impossibilité juridique, parait-il ! Les directions financières font des projections budgétaires. C’est leur boulot. Et le déficit chronique des hôpitaux risque d’exploser car la T2A va rapporter beaucoup moins cette année que les années passées. L’arrêt brutal de l’ambulatoire, des consultations hors Covid, de la chirurgie non urgente va représenter un manque à gagner épouvantable pour les établissements. On comprend mieux pourquoi les directions continuent à serrer les boulons à donf, même en pleine crise. Le refus d’embaucher, les restrictions sur le matériel de protection, les portes ouvertes pour accueillir des patients d’autres régions sans moyens supplémentaires découlent de cette réflexion financière lucide compte tenu des politiques gouvernementales passées. La course à l’activité n’aurait jamais dû se substituer à l’essence même de nos métiers et de nos missions. Nous le dénonçons depuis longtemps sans aucune écoute, ni du public, ni des politiques. On mesure maintenant dans toute son horreur comment cette évolution a complètement éloignés les hôpitaux de leur mission principale : répondre aux besoins de santé de la population.

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