Voici quelques explications sur le choix de mon titre et ce mystérieux "ra ra ra du moulin à café".
Penser en sons
Au collège-conservatoire de Vienne, le célèbre stadtkonvikt, où le jeune Schubert à la voix angélique fut admis à 11 ans, mais qui y souffrit tant de la séparation de la maison familiale qu’il se mit à composer aussitôt, son ami Spaun dévoile: " il me dit qu'il rendait souvent en secret ses pensées par les sons, mais qu'il ne fallait pas que son père le sût, car il ne voulait absolument pas qu'il se consacrât à la musique. Par la suite, je lui glissais souvent du papier à musique "...
Le « ra ra ra du moulin à café » et son quatuor
Schubert jette fiévreusement sa musique sur le papier. Il n'achève pas toutes ses oeuvres, ce qui fit même dire à certains qu'il fut le musicien de l'inachevé. Pour autant il revient sans cesse sur telle ou telle. C'est le cas, dirions-nous emblématique, de cette Jeune Fille et la Mort qui, du lied au quatuor, est un thème ne l'ayant en quelque sorte jamais quitté. Ainsi, ce quatuor commencé en mars 1824, il ne l'achèvera qu'en 1826.... Deux ans, le temps psychique qu'il lui fut probablement nécessaire pour élaborer cette petite musique interne qui "tourne dans la tête"[1] comme " le ra-ra-ra" de la manivelle du moulin à café. [2] Car c'est ainsi que revint, subrepticement le rythme du lied, pour l'andante du quatuor, un jour qu'il reçut la visite de son ami Franz Lachner :
F. Lachner - " Il n'avait pas l'esprit au travail et fut tout heureux de la diversion "
Schubert, préparant un café,s'écria soudain: " Je le tiens, je le tiens, ô machine rouillée! " lançant le moulin à café dans un coin, les grains s'éparpillant.
-" Mais que tiens-tu, Franz ? " cria Lachner.
Schubert - " Ah! ainsi un moulin à café est une chose merveilleuse. Les mélodies et les thèmes viennent comme en volant. Six fois ce "ra-ra-ra," et voilà, çà y est! Cela nous apporte l'inspiration qui nous plonge dans le merveilleux domaine de l'imagination."
- " Ainsi c'est ton moulin à café qui compose et non ta tête? dit Lachner en riant.
- " Tout à fait exact, Franz! la tête court en vain tout le jour après un motif que cette petite machine trouve en une seconde. Ecoute cette fois."
Et c'étaient les thèmes pour le grandiose Quatuor à cordes en ré mineur dont le deuxième mouvement contient les variations sur le lied .
- " Et maintenant, viens , Franz, dit Schubert, et ramassons ensemble les grains afin que nous puissions enfin nous faire notre bon café. "
Ses propres amis ne comprendront pas le quatuor, et le modeste Schubert repliera, un temps, ses feuillets. Or, c'est à partir de cette année 1824 (il meurt en novembre 1928) que s'ouvre précisément la période de création de ses oeuvres les plus accomplies, avec, pour les principales : les deux trios, le quintette, le cycle des derniers lieds, à savoir "Le voyage d'hiver", les dernières sonates pour piano .... Puis, ressortant des tiroirs son quatuor, reprenant ses outils, il ira au bout de sa quête, l'achevant en 1826.
L'Oeuvre et la création musicale.
Comment les sons viennent-ils au compositeur?
Mozart[3] décrit à merveille ce qui se passait dans sa tête, au moment de l'écriture, à savoir le processus de la sublimation: " Mon cerveau s'enflamme, surtout si on ne me dérange pas. Çà pousse, je le développe de plus en plus, toujours plus clairement. L'oeuvre est alors achevée dans mon crâne, ou vraiment tout comme, même si c'est un long morceau, et je peux embrasser le tout d'un seul coup d'oeil comme un tableau ou une statue. Dans mon imagination, je n'entends pas l'oeuvre dans son écoulement, comme çà doit se succéder, mais je tiens le tout d'un bloc, pour ainsi dire. Çà, c'est un régal! l'invention, l'élaboration, tout cela ne se fait en moi que comme un rêve magnifique et grandiose, mais quand j'arrive à super-entendre ainsi la totalité assemblée, c'est le meilleur moment. Comment se fait-il que je ne l'oublie pas comme un rêve? C'est peut-être le plus grand bienfait dont je doive remercier le créateur".
[1]Expression de Théodor Reik, qui s'est intéressé à "ces airs flottants", écrits sur la musique, trad. de l'américain par C. Davenet, Les Belles lettres, Paris, 1984.
[2] B. Massin, ibid., p. 338,
[3] J. et B. Massin, Wolfgang Amadeus Mozart, Club français du livre, Paris, 1959, extrait repris par A. de Mijolla dans A la musique/Xièmes rencontres psychanalytiques d’Aix en Provence (1991), Les Belles Lettres, Paris, 1993. p.474