Les gagnants en sont pour l'instant François Hollande et le Front National : le premier, en chapeautant magistralement le rejet populaire des attentats pour légitimer une réponse sécuritaire islamophobe “en défense des libertés” - le climat de “guerre” et de “grandeur nationale” étouffant la critique des politiques sociales et internationales menées. Il va de soi que cette mobilisation populaire n'est (heureusement) pas réductible à son carré de tête. Mais il ne faut pas minimiser la fonction de cette vaste communion mondialisée dans la lutte contre “le terrorisme” qui fait remonter F. Hollande dans les sondages.

 

Les guerres de “civilisation” ne sont malheureusement critiquées que par une part minoritaire de la “gauche de la Gauche” - et elles le sont souvent de façon problématique (théories du complot, logique “campiste” dans un monde multipolaire où l'anti-impérialisme occidental ne suffit pas à être progressiste et où la lutte contre les courants de type Daeeh ou El Qaida n'est pas simple).Le basculement éditorial de Charlie, tant dans l'affaire des caricatures que du soutien des guerres de l'OTAN témoigne de ce contexte idéologique. S'il y a une prise de conscience croissante à gauche d'un réel cancer islamophobe – allant avec Zemmour jusqu'à envisager l'expulsion des musulman;e.s - elle a été retardée, notamment au sein de la gauche radicale, par de premières perceptions de la visibilité nouvelle de l'islam en France comme exprimant une offensive réactionnaire menaçant la laïcité et les droits des femmes. Prônant de “Lutter à la fois contre l’islamophobie et contre tous les intégrismes».

j'avais contesté qu'on prétende combattre ceux ci en vidant les jeunes filles voilées des écoles publiques, en confondant laïcité et invisibilité de la religion, en essentialisant le port du foulard et l'islam. Par contre il faut croiser les causes qui mènent des pupilles de la nation à des actes terroristes se revendiquant de l'Islam. Je partage totalement sur ce plan l'approche de Julien Salingue ou de l'IJAN.

 

L'entrée brutale de l'islam dans les enjeux de société et d'orientation politique dans une France qui avait “réglé son compte” à la domination de l'Eglise, a désarmé la gauche et produit un changement de logiciel du FN : celui-ci s'est découvert une grande solidarité pour les femmes, voire pour les juifs – contre “l'invasion musulmane”; il a, de surcroît été félicité par quelques intellectuel.le.s notoires pour sa “défense intransigeante” de la laïcité. Sa progression politique n'est pas indépendante de son exploitation de “thèmes progressistes” qui permettent à sa xénophobie de devenir acceptable et de donner des réponses “simples” à la crise : l'invasion musulmane menace nos “libertés”, “nos” emplois et “notre” sécurité sociale, tout en détruisant “notre identité nationale” - comme le fait l'euro. L'opération Hollande du 11 janvier a fait du FN la victime d'une incohérente “Union Nationale” (qui n'avait aucun argument pour le rejeter). Il a donc déserté le pavé parisien pour mieux afficher “ailleurs” sa cible : “l'invasion musulmane” de la France – de l'Europe.

 

Dans un tel contexte, “Etre ou ne pas être Charlie, là n'est pas la question ” souligne à juste titre l'UJFP Et c'est pourquoi ce “mot d'ordre” ne peut être rassembleur des fronts à construire – et d'autant moins qu'il s'est vite transformé en “injonction”, au nom de la “liberté d'expression” défendue : les enfants des écoles qui y ont été rétifs sont fichés comme potentiels terroristes. Aux lendemains des attentats, la peur serrait la gorge des musulman.e.s. Parce que les terroristes étaient musulmans. Et parce que Charlie que l'on célébrait avait pris pour cible leur religion – en caricaturant notamment son prophète comme terroriste. Au lendemain des attentats, un dessin résumait bien “le sens” d'un certain humour : un fulgurant coup de point d'Astérix le Gaulois (incarnant la France ?) envoyait au ciel (au ciel?) un personnage dont on ne voyait que les pieds, et dont l'identité se repérait par ses babouches...

 

 

 

Ce racisme là vient se greffer sur une transformation majeure de la société française. La précarisation du salariat (en même temps que sa féminisation massive) et l'externalisation par les grandes firmes de multiples activités dans un capitaliste mondialisé se sont combinées aux migrations bousculant les “modèles” d'intégration issus de la phase de croissance. La crise des années 1970, la contre-révolution dite “néo-libérale” font émerger de “nouveaux prolétaires” que le “mouvement ouvrier” classique ne défend pas. Le sexisme et le racisme consolident les différenciations, difficultés et sources de divisions et oppressions croisées. La France post-coloniale, dotée de fortes traditions jacobines “unitariste” s'est trouvée confrontée au regroupement familial des familles immigrés du Maghreb dont les enfants sont éternellement décrits comme “issus de l'immigration”. L' “universalisme” abstrait est mis à mal par les inégalités réelles, qu'ont voulu contrer les mesures sur la parité. La Marehe pour l'égalité avait contesté d'autres inégalités. Mais si les femmes avaient conquis le droit à un mouvement autonome, la parole des travailleurs immigrés fut confisquée par SOS racisme.

 

Mais partout s'exprime désormais l'aspiration des intéressé.e.s à parler pour eux/elles-mêmes – et c'est un atout majeur pour tout projet émancipateur. Cela implique desmutations dans l'activité anti-racistesuscitant des tensions de la même ampleur que celles que l'émergence et l'auto-organisation du mouvement des femmes (et des homos) ont produit au sein des organisations de gauche. La question de l'islam percute le tout. L'enjeu est de pouvoir faire front contre le fanatisme religieux avec les croyant.es qui en sont aussi les victimes et qui doivent trouver dans la laïcité une protection de leur foi et non pas un arsenal de lois islamophobes

Catherine Samary

http://csamary.free.fr

 

 

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iCe texte a été versé à la discussion d'Ensemble! tout en renvoyant à mes “Propos d'étape”, écrits pour la GA et le NPA sur le contexte global et le Front de Gauche.

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