A mes amis de gauche qui ont voté à gauche...ou pas

(...) J’attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles. (...) J’attache de la valeur au voyage du vagabond, à la clôture de la moniale, à la patience du condamné quelle que soit sa faute. J’attache de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur. Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues. Extrait d'un poème d'Erri de Luca

Nous, gens de la classe moyenne, petits bourgeois essayant d’être bien intentionnés, bobos écolos, peut-être sincèrement désireux que chacun sur terre vive mieux, sommes un peu sonnés mais je vois surtout parmi vous un grand soulagement : on va éviter la peste brune déguisée en blonde, et je m’en réjouis tant le fascisme, la xénophobie me font vomir.

 Pourtant, ne nous y trompons pas. Ne vous-êtes vous pas fait croire que celui qui va être président de cette république à bout de souffle était finalement un peu de gauche ? Après tout, issu du gouvernement « socialiste », vous vous êtes peut-être dit que voter pour lui c’était quand même ne pas s’éloigner trop des valeurs progressistes et de liberté. Avec ce vote on faisait d’une pierre deux coups : on se débarrassait, pour quelques temps, du danger fasciste et en même temps on pouvait se donner bonne conscience en se berçant avec des pseudo-idées d’ouverture et de réconciliation. Au fond, vous savez bien que ces idées sont fausses.

 On a bien compris que notre liberté de vote a été confisquée par les sondages, par ce système présidentiel dans lequel on ne sait plus si on doit voter pour des idées ou pour un homme et par le spectacle permanent dans lequel nous vivons, bref par ce qui sous-tend notre société et la pourrit : la communication, l’expertise, le calcul …

 Parce qu’on a du mal à prendre du recul sur ce système électoral que l’on croit indissociable de la démocratie, on est tenté  de faire des « si » et des « pourquoi ». Que ce serait-il passer si Hamon s’était désisté il y a 3 semaines ? N’y aurait-il pas eu là une belle chance d’un gouvernement de gauche commun et pluraliste, un vrai débat d’idées pour un avenir meilleur pour tous ? Un débat digne sur l’Europe ? Pourquoi certains d’entre-nous n’ont pas pu céder au vote utile de gauche ? Au fond d’eux-mêmes ne désiraient-ils pas en fait un Macron président ? Pourquoi certains d’entre-nous sont-ils encore aveuglés par la peur fantasmée d’un pseudo-communisme qu’ils assimilent naïvement aux dictatures ? etc… Si je dis « nous » c’est que, sans me reconnaître dans ces questions, je pense qu’au fond de moi, il y a certainement tout cela tapi quelque part, je ne le ressens pas, mais ça doit être là et ce n’est pas raisonnable…

 J’entendais ce matin sur F.Inter dans la rubrique « Si j’étais président… » un vendeur de journaux. Il a voté Lepen. Ecoutez-le. Là où nous vivons, nous ne voyons pas la pauvreté. Certains peuvent y être confrontés dans leur travail, mais le soir rentrent chez eux. Aux prochaines vacances certains d’entre-nous prendrons l’avion pour aller jouïr de la belle nature ou admirer les musées d’une ville européenne. D’autres parmi-nous, les plus jeunes, ne peuvent déjà pas le faire.

 Vous êtes en train de me dire, oh, arrête de nous culpabiliser, arrêtons les petites querelles familiales, on a aussi besoin de partager de bons moments, là et maintenant pour trouver des solutions ensemble. Quelles solutions ? Puisque celle qui pouvait passer par les urnes, vous ne lui avez pas donné sa chance. Je ne dis pas que cela aurait marché, mais là, on n’a même pas tenté. Mais vous avez raison, la culpabilité est mauvaise, elle ne doit pas servir à nourrir la plainte et il ne faut pas s’y complaire sous peine de ne plus agir. Pourtant il faut prendre la mesure de ce qu’il vient de se passer. Il faudra se persuader qu’on ne peut pas se remettre dans cette boucle. Qu’il ne sert plus à rien de signer des pétitions que l’on partage sur fb, en attendant les prochaines élections. Ou l’on recommencera, et ainsi de suite… Jusqu’à quel point de non-retour ?

 Je pressens qu’il y a un espoir, c’est peut-être ma nature à la fois râleuse et optimiste qui me fait dire cela. Pourtant aujourd’hui je me sens démunie. Je sais que la solution n’est pas dans l’individuel : les actions individuelles (créations alternatives, bénévolat) des uns et des autres sont bien sûr très louables, mais elles ne suffiront pas car elles ne peuvent émaner de ceux qui sont fatigués, malades, faibles, paresseux ou qui n’ont pas envie tout simplement. C’est pourtant à eux que l’on doit penser en premier, en évitant à tout prix de se placer en position de supériorité culturelle. D’autre part, chercher une solution dans les luttes sociales, dans la rue, est devenu complètement has been chez mes amis, et d’ailleurs nous n’en avons même pas la force, fatigués que nous sommes par nos loisirs et nos angoisses post-modernes, quand ce n’est pas pour les moins chanceux ou les moins compétitifs d’entre-nous par le travail. Je crois pourtant que c’est de ce côté que se cache un espoir. Il me semble de notre devoir de transmettre cela.

Amitiés fraternelles

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