LE « SENS DU PEUPLE » est-il soluble dans la marchandise ?

LE « SENS DU PEUPLE » EST-IL SOLUBLE DANS LA MARCHANDISE ? par Ramdane ISSAAD, mardi 31 janvier 2012, 10:28

En ces temps troublés où les états et les lobbies pratiquent le révisionnisme en temps réel, trafiquant les archives, les images et les commentaires pour laisser à la postérité le portrait flatteur de sociétés opulentes et généreuses, on ne peut que saluer la sortie de l’ouvrage de Laurent Bouvet, Le Sens du Peuple, publié ce mois chez Gallimard, et présenté à la direction du PS qui peut-être le lira. (http://nomodos.blogspot.com/2012/01/laurent-bouvet-le-sens-du-peuple-la.html)

Cette magistrale mise en perspective de la situation actuelle de la Gauche française face à ce que Laurent Bouvet qualifie de Peuple, apparaît cependant comme une tentative désespérée d’appréhender le réel avec des catégories et des outils classiques issus du XIXème et du début du XXème siècle.

En effet parler du « Peuple » face aux « élites » possédantes ou pensantes, dans un monde où la fragmentation ultime du socius a fait de chaque individu une particule élémentaire uniquement soucieuse de sa survie, est un exercice qui s’apparente à une scholastique stérile quand il prétend apporter des solutions. Non pas que le travail de Laurent Bouvet manque de clarté ou de rigueur. Bien au contraire. Mais l’auteur poursuit ici obstinément une réflexion basée sur des catégories obsolètes, et l’on croirait à le lire, que la révolution des médias, l’intelligence artificielle, la mondialisation des valeurs marchandes, le numérique, les techniques sophistiquées de manipulation de masse et la victoire écrasante du management  comportementaliste n’ont jamais eu lieu.

Invoquer le Peuple, c’est très beau. Mais où est-il passé ?

Chez ceux « d’en haut », on est jugé en fonction de ce que l’on possède, mais chez ceux « d’en bas » c’est  en fonction de ce que l’on consomme. Chacun dans sa bulle, avec ses codes, sa grille de lecture. Les modèles Actor Studio proposés par la Dream Factory permettent à chacun de s’imaginer unique et d’adapter ses convictions et ses comportements en fonction de ses moyens, de son activité, de ses ambitions fantasmatiques ou réelles. L’apprenti trader roulera en Rover d’occasion jusqu’au moment où il pourra s’offrir une Jaguar, le petit employé rêvera d’un 4X4 et regardera le Paris Dakar en rêvant d’avoir les moyens d’y participer. Car « mobilité » oblige, en bas, on n’est plus défini par son métier et  la solidarité corporatiste et vitale qui va avec. On est flexible. On change en fonction des propositions, celles du Pôle Emploi, celles des agents de « resocialisation », celles des humanitaires. On prend ce qui vient puisque la précarité est partout. En revanche, on s’accroche bec et ongle à son « identité »  A son piercing, son tatouage, son équipe de foot préférée, sa radio où sa série culte. Bref, le Peuple n’existe plus en tant qu’entité sociologique réelle résultant  des convergences de valeurs et d’intérêts de ceux qui vivaient de leur travail en en partageant des valeurs mythiques, comme les mineurs de Germinal, les ouvriers de la métallurgie ou les marins bretons. Non, le Peuple se définit uniquement par le fait qu’il subit et consomme, tandis que les castes dirigeantes contrôlent, orientent et vivent dans une bulle étanche de privilèges et de valeurs darwiniennes qui leur garantit confort, transgressions et bonne conscience.

Pierre Bourdieu dans « La Distinction » avait déjà abordé cette question fondamentale  qui à l’époque n’avait pas encore pris les proportions tragiques que l’on connaît aujourd’hui. Guy Debord, Michel Foucault, Gilles Deleuze ont eu, eux aussi en leur temps, annoncé cette mutation majeure dans la gestion des multitudes. Sociétés du spectacle, totalitarisme marchand, contrôle des flux, qu’ils soient d’argent, d’individus ou de libido, soumission volontaire, passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, tout a déjà été dit sur ce sujet. Même Jean-Paul Sartre, avant son passage au maoïsme gâteux, avait su entrevoir cette terrible réalité fruit de l’extrême plasticité humaine : quand on est garçon de café, on peut le devenir jusqu’à la moelle de ses os, et se sentir hors du « peuple », ailleurs. Ces éminents spécialistes du « Peuple » qu’étaient les apparatchiks de l’Est et les bureaucrates du Parti Communiste chinois l’ont d’ailleurs vite admis et leur mutation réussie en est la preuve éclatante. Pour maintenir le statu quo dominants/dominés, rien de tel que la consommation à outrance. C’est le meilleur moyen de provoquer l’amnésie collective et l’acceptation de l’état effroyable des choses, à savoir la fin des humanismes.  Les machines remplacent peu à peu l’homme dans ses activités essentielles, mêmes intellectuelles. On fait du nano-trading sans traders, et les ouvriers de l’automobile sont surtout là pour nourrir en boulons et en tôles les robots géants des ateliers. Chacun devient remplaçable, éjectable, et dans le pire scénario, « jetable » comme cela se dit au Brésil, ou simple donneur d’organes potentiel, comme le sont les prisonniers chinois du Falun Gong qualifiés d’asociaux.

On comprend alors qu’il est vain de vouloir analyser,  comme le fait Laurent Bouvet, la situation française à travers des « erreurs » politiques de dirigeants morts ou vivants, et le plus souvent, morts-vivants.

A ce sujet, la sociologue Saskia Sassen  (http://globalcities.free.fr/mesure.htm) propose  dans son ouvrage « Global Cities » une analyse beaucoup plus pertinente que nombre de textes bavards sur cette réalité mouvante qui échappe même à nos dirigeants. On comprend en la lisant qu’un nouvel ordre mondial se met en place, non pas mû par une obscure conspiration, mais comme résultat des grandes révolutions technologiques de la fin du XXème siècle auxquelles les élites se plient comme les autres, en prenant soin de ne pas les subir mais de les accompagner. Mieux encore, s’autoproclamant experts, ils « tweetent » en chœur leurs expertises d’imposteurs. On découvre alors un monde d’Alpha et de Bêta, plus proche des films THX1138 ou Soleil Vert que des visions romanesques d’un Grand Soir qui changerait le monde. Même les rares expériences victorieuses d’autogestion, comme celle de Mondragon au Pays Basque espagnol en témoignent (http://alterautogestion.blogspot.com/2009/09/mondragon-descooperatives-ouvrieres.html)  En rachetant des usines au groupe Brandt, les camarades anarchistes sont devenus patrons et doivent appliquer les mêmes méthodes que l’ennemi d’hier. Le rouleau compresseur est en marche, l’ultralibéralisme repeint aux jolies couleurs de la social-démocratie est aux manettes, et le totalitarisme marchand a encore de beaux jours devant lui, quitte à y sacrifier la planète.

Enfin dernière remarque  à la fin de son excellent ouvrage parfaitement documenté, Laurent Bouvet laisse échapper un lapsus plus que révélateur. Il déclare «  L’avenir de la gauche se joue ici et maintenant, face au peuple, avec lui et pour lui. » Ho Chi Minh,  disait, lui, qu’il fallait être « avec le peuple comme un poisson dans l’eau », et non pas « face à lui ».

Cette petite nuance fait toute la différence et montre là encore l’aveuglement des élites sur la dernière révolution en cours : celle du cyberespace qui donne à chacun la possibilité de consulter à tout moment l’ensemble du savoir humain disponible. C’est l’équivalent de la grande révolution des encyclopédistes qui accoucha de juillet 1789, et là, il pourrait bien y avoir un jour des surprises mondialisées pour les princes décadents de la marchandise…

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