Mutinerie des militaires: Un avertissement à prendre au sérieux

Le 18 novembre dernier, la Côte d'Ivoire a retenu son souffle, dans la crainte d'un nouveau coup d'Etat. Pendant deux jours, des militaires ont bloqué les principales villes du pays, aux cris de « on veut notre argent ! » . Les revendications des soldats ont été rapidement entendues puisqu'un accord satisfaisant l'essentiel de leurs exigences a été conclu le 20 novembre. La rapidité dont a fait preuve Alassane Ouattara pour clore cette affaire témoigne de sa fébrilité vis à vis de l'armée.

Initiée par des anciens membres des Forces armées des forces nouvelles (FAFN = rébellion du nord) qui avaient permis l'installation d'Alassane Ouattara au pouvoir, la mutinerie non violente portait 4 revendications :

  • Les paiements des arriérés de soldes qui avaient été promises aux soldats rebelles lors de leur conquête du pays

  • Une prime de 5 millions de Fcfa(7600 €) par soldat qui avait été promise en cas de victoire

  • Une harmonisation des grades en fonction de l'ancienneté

  • Une amélioration des conditions de vie des soldats

Au départ, les sommes prévues ci-dessus ne concernaient que les unités ayant appartenu au CCI (Centre de commandement intégré). Le CCI est un organisme créé suite aux accords de Ouagadougou (2007) et destiné à réunir les commandements de la rébellion et de l'armée régulière. C'est un autre sujet de grogne pour les recrues qui n'en firent pas partie mais qui réclament aussi leurs soldes. Les Forces armées des forces nouvelles (FAFN) ont en effet ratissé large pour marcher sur Abidjan en 2010, recrutant même parmi les détenus évadés des prisons, s'alliant avec des milices comme le "commando invisible", "le bataillon mystique" ou les "adoboys", ces jeunes favorables à Ouattara du quartier de Koumassi au sud d'Abidjan. Beaucoup exigent aujourd'hui le paiement de leurs salaires.

Ces revendications couvaient depuis un certain temps. Le 7 novembre, le général Soumaïla Bakayoko, chef d'Etat-major des armées s'était fâché avec des ex-rebelles et soldats des FRCI basés à Bouaké à propos de leurs primes de 5 millions de Fcfa.

Dans la foulée des accords du 20 novembre, Hervé Touré, alias Vetcho, a été nommé chef de corps du 3eme bataillon de l'infanterie de Bouaké selon une information de la Lettre du Continent. Cet ancien chef rebelle a du quitter la direction de l'Agence nationale de stratégie et d'intelligence (ANSI= service de renseignement) pour occuper sa nouvelle fonction. Faut-il y voir une volonté de raviver la fidélité des ex-rebelles envers Ouattara ? Une tentative de reprendre le contrôle en installant un homme de confiance dans l'épicentre de la mutinerie ?

-Absence de confiance entre le pouvoir et l'armée-

Cet épisode traduit la crainte et la vulnérabilité des hommes politiques ivoiriens face aux Forces Républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI). Beaucoup, comme le docteur Thierno Mouctar Bah, pointent les faiblesses d'une armée politisée et peu professionnelle, mise à mal par des années de manigances politiques,

Dès l'indépendance, Félix Houphouët Boigny s'est méfié de son armée. Le coup d'Etat qui a renversé le président Kwame Nkrumah au Ghana en 1966 l'a conforté dans son choix. Le vieux préféra développer la gendarmerie, créer une garde présidentielle autonome et signer des accords de défense avec la France pour protéger son pays. L'armée ivoirienne a donc grandi en manque de moyens et d'idéaux.

-Une nouvelle armée fracturée-

La nouvelle armée ivoirienne a été créée 17 mars 2011 sous le nom de FRCI. Au départ, elle regroupait environ 8000 ex-rebelles des FAFN (intégrés dans le cadre des accord de Ouagadougou en 2007) et 2300 volontaires. Suite à l'appel du nouveau président Alassane Ouattara, les anciens soldats des Forces de défense et de sécurité (FDS) de Côte d'Ivoire ont pu réintégrer leurs postes, mais souvent à des grades inférieurs* 

Le mariage d'une armée de révolte et d'une armée de métier est un immense défi. Dès le départ, la méfiance a affaibli les corps de l'armée. Certains membres des Forces de défenses et de sécurité (l'armée loyale à Laurent Gbagbo) firent défection avant la fin de la crise, éveillant dans chaque camps suspicions et frustration. Certains fuirent, d'autres vinrent rallier les FAFN, comme le général Détoh Letoh, commandant des Forces terrestres.  

La cohabitation des anciens adversaires est ponctué de heurts. Le désir de venger les exactions commises par l'autre camp est tenace. Le caractère ethnique de chaque armée n'arrange rien. Ainsi, un élément des ex-FDS a été abattu par un groupe des ex-FAFN lors de leur premier regroupement dans le camps d'Akouédo, le 18 avril 2011.

Outre cette fracture entre perdant et vainqueur, le nouveau président Alassane Ouattara s'est heurté au défi de la professionnalisation de ces troupes. Peu disciplinés,souvent rémunérés pendant la crise par le pillage ou le racket, les ex-rebelles n'ont pas tous été promus aux grades qu'ils convoitaient.

-Egalité de traitement-

Si Alassane Ouattara honore ses promesses envers les soldats des FCRI ayant appartenu à la rébellion, il doit aussi ménager l'autre aile de son armée : les ex-Forces de défense et de sécurité (qui ont combattu pour Laurent Gbagbo). Laurent Gbagbo savait soigner ses troupes qui recevaient un budget annuel moyen de 200 milliards de Fcfa (305 millions d'euros).

L'armée ivoirienne condense donc les défis de la réconciliation post-crise. Les faveurs promises pendant le conflit se heurtent à l'impératif d'égalité des traitements. Le président Alassane Ouattara doit continuer de jongler avec les deux s'il ne veut pas être victime d'une prochaine mutinerie, voire d'un coup d'Etat.

 

* Le président Ouattara a signé le 14 juin 2011, le décret n° 2011-116 portant « institution d’une commission de redressement des grades dans les forces armées». Placée sous l’autorité du Premier ministre et ministre de la Défense, cette commission est composée d’officiers généraux et officiers supérieurs de la haute hiérarchie militaire.

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