« Les États-Unis semblent être destinés par la providence à affliger l’Amérique de misère au nom de la liberté. »
Ces mots, prononcés par Simón Bolívar, héraut des indépendances face à l’empire espagnol, résonnent étrangement aujourd’hui. El Libertador ne serait sans doute pas surpris de constater que l’oncle Sam ait, au fil du temps, incarné certaines de ses craintes. Ce qu’il n’aurait cependant pu anticiper, c’est que le successeur de James Monroe n’aurait plus même besoin de se draper des atours de la liberté pour justifier son appétit impérial. L’enlèvement du tyran Nicolás Maduro par les forces spéciales étatsuniennes pourrait laisser croire à certains observateurs que cette entreprise sert un idéal supérieur, et que, malgré l’absence d’un discours sur la liberté, Washington en serait l’instrument. Pourtant, une telle lecture occulte plusieurs réalités solides de l’ère contemporaine.
Les plus ardents latino-américanistes se rappelleront les interventions récurrentes des États-Unis sur le continent : le renversement du président Jacobo Árbenz au Guatemala en 1954 pour protéger les intérêts de l’United Fruit Company, l’invasion du Panama en 1989 pour capturer Manuel Noriega, le soutien au coup d’État au Honduras en 2009, ou encore l’intervention à Haïti en 2004. Même Cuba n’a pas été épargnée, avec la tentative de débarquement de la baie des Cochons en 1961 par des mercenaires entrainés et financer par Washington. Derrière ces interventions, la méthode reste similaire, sous couvert de stabilisation ou de protection de la démocratie, se dessine souvent une réponse aux contraintes géopolitiques ou économiques de la maison blanche.
La question se pose aujourd’hui. Ces opérations s’inscriraient-elles dans ce que certains analystes nomment la doctrine Monroe 2.0 ? Selon le récent rapport américain sur la sécurité globale, l’administration Trump chercherait à recentrer l’influence des États-Unis sur leur « arrière-cour » historique, pour compenser le déclin relatif face à l’ascension de Pékin sur la scène internationale.
Une autre interprétation serait que Washington vise à sécuriser l’accès aux ressources stratégiques, notamment pétrolières, indispensables au développement chinois, en exerçant une pression directe ou indirecte sur des États marginalisés dans la mondialisation, comme l’Iran ou le Venezuela.
Enfin, une lecture plus structurelle suggère que cette stratégie poursuit un objectif de contrôle global des ressources fossiles, afin de maintenir un avantage stratégique et de remodeler un ordre international favorable aux intérêts américains.
Il faut dire que la géoéconomie contemporaine ne se limite plus au pétrole. La maîtrise des chaînes d’approvisionnement en terres rares est devenue cruciale, car ces minerais sont essentiels aux technologies de pointe, aux industries de défense et à la transition énergétique. Dans ce domaine, la Chine domine largement la production mondiale, exerçant une influence stratégique considérable sur les marchés. Cette situation nourrit, côté américain, le sentiment d’un déséquilibre désormais structurel dans les rapports de force globaux.
Quand Washington renoue avec le hard power : l’échec d’une puissance commerciale en perte d’influence
Les dynamiques de l’économie mondiale ont montré que la politique commerciale américaine, en particulier l’augmentation des droits de douane destinée à freiner les échanges et donc la croissance de ses partenaires, n’a produit que des effets limités. Les États-Unis ne semblent plus disposer de la capacité de pression nécessaire pour contraindre durablement les autres acteurs globaux. Les récents bras de fer entre Narendra Modi et Donald Trump n’ont ainsi eu qu’un impact marginal sur l’économie indienne, qui poursuit sa stratégie de non-alignement sans remise en cause majeure. Il en va de même pour la Chine qui, selon de nombreux observateurs, a su ajuster son économie et sortir renforcée de cet épisode, en consolidant ses partenariats commerciaux et son poids dans les chaînes de valeur mondiales. On observe la même dynamique en Amérique latine, où la Chine s’impose comme le premier partenaire commercial.
Le rapport de sécurité globale s’inscrit dans le constat que la seule logique de marché ne suffit plus à maintenir l’influence américaine. Washington juge désormais nécessaire de recourir plus ouvertement au hard power afin de défendre ses intérêts stratégiques. Ce virage n’a rien de surprenant, tant l’administration Trump paraît convaincue que le rapport de force demeure la clé du succès sur la scène internationale.
Il faut comprendre que Trump ne cherche pas à reproduire la stratégie de son prédécesseur, qui consistait à tenter de réinvestir la chaîne de valeur en relocalisant partiellement certaines activités, comme l’extraction et le recyclage des terres rares ou la production de microprocesseurs, pourtant essentielles à la vitalité économique des États-Unis.
La doctrine MAGA au service des chaînes de valeur et de la domination technologique
Il existe un double enjeu dans cette intervention. D’une part, il s’agit de contraindre les autres peuples du continent à s’aligner sur les prétentions de Washington. On peut rappeler un précédent lorsque le président des États-Unis menaça de retirer les aides américaines et celles du FMI à l’Argentine si le résultat des élections ne lui convenait pas. Au-delà de la protection des intérêts géoéconomiques américains, cette démarche traduit surtout la volonté d’imposer la doctrine MAGA comme moteur du développement régional.
Le second enjeu réside dans la maîtrise des énergies et, par conséquent, des chaînes de valeur, afin que les GAFAM puissent conserver leur capacité à orienter le reste du globe. Ces entreprises technologiques, grandes gagnantes des dernières décennies, doivent s’assurer du contrôle de ces ressources pour poursuivre leur croissance. Le climatoscepticisme affiché n’est, par ailleurs, pas un hasard puisqu’il s’inscrit dans une stratégie visant à protéger un secteur largement dépendant des ressources hydrauliques et minières. À l’échelle globale, ces entreprises constituent un avantage comparatif pour Washington. Leur développement permet de masquer les fragilités d’une économie américaine faiblement industrialisée et trop dépendante de la finance, en donnant l’impression d’un bilan solide grâce à la prospérité d’un secteur technologique menacé par les avancées chinoises.
Groenland, pétrole et routes arctiques : la nouvelle quête américaine
Nous assistons à la fin d’un cycle pour les États-Unis et, plus largement, pour le néolibéralisme tel qu’il s’est déployé depuis les années 1980, qui semble muter vers une logique plus mercantiliste et prédatrice. Comme le souligne le dilemme de Triffin, la suprématie du dollar a généré à la fois la puissance américaine et ses fragilités. Washington a ainsi semé les germes de sa propre faiblesse, et il ne lui reste désormais que la prédation comme moyen de maintenir son influence face à un ordre mondial en recomposition. Les structures économiques et politiques qu’il a construites ne lui offrent plus la sécurité qu’elles procuraient autrefois.
Dans cet environnement international de plus en plus anarchique, la rapidité de l’action devient essentielle, et c’est ce que révèle cette intervention. Les États-Unis cherchent à s’assurer le contrôle des plus grandes réserves pétrolières et gazières afin de limiter l’émergence d’un monde où ils ne seraient plus hégémoniques. Le Groenland illustre parfaitement ce type d’enjeu stratégique. Ses sols recèlent d’importantes ressources minières, notamment des terres rares, essentielles pour réduire la dépendance américaine à la Chine dans les technologies de pointe et la défense.
Un autre enjeu majeur, rarement évoqué, concerne le contrôle des routes commerciales. Le réchauffement climatique ouvre progressivement des voies de navigation arctiques plus rapides, notamment par le passage du Nord-Est et le passage du Nord-Ouest, qui pourraient offrir à Washington un avantage logistique et stratégique considérable, en limitant le rôle de la Chine dans les échanges globaux.
Toutefois, cette configuration ne serait pas exclusive : la Russie, qui a massivement investi dans sa flotte polaire et ses infrastructures portuaires, et la Chine, par ses projets d’« Arctic Silk Road », surveillent de près ces nouvelles perspectives, rendant la compétition féroce et urgente.
Ce tournant révèle une mutation de la stratégie américaine. Il ne s’agit plus seulement de défendre des intérêts économiques, mais de préserver des leviers géopolitiques essentiels pour continuer à peser dans un monde "apolaire" (pour reprendre le terme du spécialiste des relations internationales Bertrand Badie), où son rôle de dominant est contesté.