On parle de plus en plus d’un système international qualifié de « schizophrène » ou, pour reprendre l’expression de Bertrand Badie, d’un monde apolaire. Cette notion renvoie à un ordre international dans lequel aucun centre de pouvoir n’est en mesure d’imposer durablement ses normes, ses règles ou sa vision du monde. Contrairement aux périodes antérieures, structurées soit par des équilibres de puissance relativement stables, soit par une hiérarchie clairement identifiable, la configuration actuelle se caractérise par une fragmentation de l’autorité et par une multiplication d’acteurs capables de bloquer, sans pour autant être en mesure de diriger. Cette lecture se révèle particulièrement éclairante si l’on observe l’érosion progressive des capacités d’influence des grandes puissances.
Les États-Unis conservent une supériorité militaire et financière incontestable, mais leur aptitude à organiser le système international est désormais contestée, y compris par leurs partenaires traditionnels. L’Union européenne, malgré un poids économique significatif, peine à transformer celui-ci en pouvoir politique cohérent, tandis que la Russie compense ses faiblesses structurelles par une stratégie de confrontation qui limite sa capacité à proposer un projet d’ordre international alternatif crédible.
Dans ce contexte, la politique commerciale menée par les États-Unis sous la présidence de Donald Trump constitue un révélateur des tensions à l’œuvre. L’augmentation ciblée des droits de douane sur l’acier, l’aluminium ou encore les produits chinois ne relève pas uniquement d’un protectionnisme conjoncturel, mais traduit une remise en cause plus profonde des principes du multilatéralisme économique. Washington semble considérer que l’ouverture commerciale, autrefois perçue comme un levier de domination économique, contribue désormais à l’affaiblissement de sa base industrielle et à la montée en puissance de concurrents stratégiques. Cette inflexion s’est accompagnée d’un affaiblissement volontaire des mécanismes de règlement des différends de l’OMC, accentuant la paralysie de l’institution et, plus largement, la crise de gouvernance du commerce mondial.
À l’inverse, la Chine et, dans une moindre mesure, les autres pays des BRICS adoptent une posture de défense de la stabilité de l’ordre économique international. Pékin insiste sur la nécessité de préserver les échanges commerciaux, la prévisibilité des règles et le rôle des institutions multilatérales, alors même que ce cadre a largement facilité son intégration dans les chaînes de valeur mondiales depuis son entrée à l’OMC en 2001. Cette position ne relève toutefois pas d’un attachement idéologique au libre-échange, mais d’un calcul stratégique. En se présentant comme un acteur responsable et prévisible, la Chine cherche à consolider sa place centrale dans l’économie mondiale, à sécuriser ses débouchés et à renforcer son influence normative, notamment à travers des initiatives comme les Nouvelles routes de la soie. L’inversion apparente des rôles entre les États-Unis et la Chine illustre ainsi moins un basculement idéologique qu’une recomposition pragmatique des intérêts au sein d’un système international devenu profondément instable.
Si l’on pouvait s’attendre légitimement à une montée des tensions entre ces deux pôles, le récent document publié par l’administration américaine, la « National Security Strategy », esquisse une autre hypothèse concernant l’évolution des relations internationales. Il y est question d’un affaiblissement progressif de l’alliance avec les démocraties européennes, pourtant au cœur du dispositif de sécurité issu de l’après-guerre. Cette alliance, consolidée par le Plan Marshall puis par la création de l’OTAN, constitue l’une des bases du système multilatéral moderne, des institutions onusiennes à celles de Bretton Woods. On pourrait trouver dans l’histoire récente une explication à ce délitement transatlantique. L’élection de Donald Trump en 2016 et l’orientation stratégique de l’administration Obama vers l’Indo-Pacifique, désormais centre névralgique de l’économie mondiale, semblent en fournir les clés.
Toutefois, d’autres éléments de réponse apparaissent plus décisifs et s’éloignent largement du paradigme de la puissance militaire. L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine n’a fait que servir de catalyseur à un déclin déjà perceptible depuis près de vingt ans. Ce déclin peut être appréhendé à travers trois pistes d’analyse qui ouvriront la voie à de nouvelles réflexions.
Il s’agira également de mettre en lumière les acteurs qui l’ont favorisé et les dynamiques émergentes susceptibles de transformer l’ordre international.
L’Anthropophagie de l’oncle Sam
En premier lieu il convient de rappeler que le hard power demeure au cœur des rapports de force internationaux. La puissance militaire structure la capacité d’un État à peser sur les règles du jeu et à survivre dans un système anarchique. La Russie en offre une démonstration contemporaine. Malgré un appareil productif peu diversifié et des fragilités héritées du système soviétique, elle préserve une influence internationale significative grâce à la rente énergétique et à une base militaro-industrielle qui demeure l’un des rares secteurs où elle conserve un avantage comparatif. Sa capacité d’action extérieure repose avant tout sur cette combinaison entre coercition militaire et contrôle des flux énergétiques.
Les États-Unis ont suivi une trajectoire différente. Leur domination après 1945 résulte d’un rapport de forces totalement asymétrique qui leur permet de façonner un ordre international conforme à leurs intérêts. Le plan Marshall n’est pas seulement un instrument de reconstruction mais une solution à un problème structurel de surproduction et d’insuffisance de débouchés internes. Il permet à Washington de relancer l’économie européenne tout en sécurisant un espace d’écoulement pour ses excédents, ce qui ancre plus durablement encore la dépendance de l’Europe à l’égard des États-Unis. L’enjeu stratégique est tout aussi déterminant, puisqu’il s’agit aussi de stabiliser un front occidental face à l’expansion soviétique.
Un système monétaire incomplet
John Maynard Keynes anticipait les limites de ce dispositif. Le système monétaire issu de Bretton Woods repose sur la capacité des États-Unis à maintenir un excédent courant permettant d’assurer la convertibilité du dollar en or. Lorsque l’Europe se réindustrialise et que le Japon émerge comme puissance manufacturière majeure, les excédents américains s’érodent. Washington se retrouve confronté à une contradiction structurelle bien identifiée par le dilemme de Triffin. Une monnaie qui sert de référence internationale doit être suffisamment abondante pour irriguer l’économie mondiale, mais une telle abondance implique mécaniquement que l’émetteur devienne déficitaire. Ce déséquilibre rend inévitable la rupture du lien entre le dollar et l’or. En 1971, la décision de Richard Nixon de suspendre la convertibilité met fin à Bretton Woods et inaugure un monde monétaire fondé sur la flexibilité des changes. Le système devient plus volatil et plus exposé aux mouvements spéculatifs, mais paradoxalement le dollar renforce sa centralité.
Les chocs pétroliers contribuent à ce renforcement. Les pays de l’OPEP accumulent des excédents qui sont recyclés dans les circuits financiers américains, un phénomène connu sous le nom de recyclage des pétrodollars. La puissance du système bancaire états-unien, la profondeur de ses marchés financiers et la liquidité incomparable du dollar permettent aux États-Unis d’attirer massivement les flux de capitaux internationaux. L’Europe, privée d’une monnaie unique et d’un marché financier intégré, reste structurellement désavantagée.
Ce rééquilibrage ouvre la voie à une nouvelle polarisation géoéconomique centrée sur l’Asie. La reprise des relations entre Washington et Pékin puis les réformes initiées par Deng Xiaoping transforment la Chine en plateforme manufacturière mondiale. S’installe alors une forme d’interdépendance profondément asymétrique qui va façonner la mondialisation des décennies suivantes. Les États-Unis externalisent leur production vers la Chine, ce qui réduit leurs coûts et augmente leurs marges, mais au prix d’un désarmement industriel accéléré. La Chine, de son côté, accumule des excédents considérables en dollars qu’elle réinjecte dans les marchés financiers américains, en particulier dans les titres du Trésor. Cette dynamique crée un système de co-dépendance que certains analystes décrivent comme un condominium monétaire sino-américain. L’économie américaine ne peut maintenir sa surconsommation que parce que la Chine achète sa dette, et la Chine ne peut maintenir son modèle exportateur que parce que le marché américain absorbe sa production.
Cette relation n’est pas symétrique pour autant. Les États-Unis conservent le « privilège exorbitant du dollar », selon la formule de Valéry Giscard d’Estaing, ce qui leur permet d’emprunter dans leur propre monnaie à des taux particulièrement avantageux. La Chine se trouve donc insérée dans un système où elle concurrence l’hégémon mais dépend du système financier dominé par celui-ci. L’interdépendance sino-américaine est ainsi marquée par une ambivalence structurelle. Elle garantit la stabilité du système mondial mais en fragilise simultanément les fondements, car elle repose sur un compromis instable entre la dette américaine et les excédents chinois. Comme pour la relation transatlantique de l’après-guerre, cette dynamique tend à se retourner contre ses initiateurs. Les États-Unis constatent que le modèle d’accumulation financiarisé qu’ils ont contribué à mettre en place a réduit leurs marges de manœuvre industrielles et stratégiques. La Chine, de son côté, se heurte aux limites d’un modèle dépendant du marché états-unien et tente désormais de réorienter son économie vers la montée en gamme technologique et la consommation intérieure. L’Europe reste quant à elle prise dans une dépendance multiple, à la fois vis-à-vis de la puissance monétaire américaine et de la puissance industrielle chinoise.
Ces différentes séquences illustrent une constante. L’obsession du court terme et l’idéologie de la dérégulation ont plusieurs fois contrarié les ambitions américaines de devenir une puissance véritablement hégémonique. Les politiques économiques post choc Nixon centrées sur l’enrichissement des élites et la financiarisation de l’économie ont progressivement affaibli les capacités structurelles de l’État fédéral. Les États-Unis demeurent une puissance dominante mais leur leadership repose désormais sur des bases plus fragiles et plus contestées, issues en grande partie des contradictions internes du système qu’ils ont eux-mêmes façonné.
Stratégie différenciée : Essor du Capitalisme Étatique Chinois
L’historien Peter Frankopan, professeur à l’université d’Oxford, ose la comparaison entre la Chine contemporaine et l’Empire romain, tant par l’ampleur de son projet géopolitique que par sa capacité à structurer durablement des espaces entiers autour de ses intérêts. Cette analogie s’appuie notamment sur ce que l’on désigne comme les « nouvelles routes de la soie », une stratégie globale visant à sécuriser les approvisionnements chinois en matières premières et à développer ses échanges commerciaux par la multiplication d’accords économiques, financiers et diplomatiques, ainsi que par le financement d’infrastructures stratégiques sur des territoires étrangers. Cette stratégie se manifeste de manière concrète dans plusieurs régions du monde.
Au Sri Lanka, le port de Hambantota, construit avec des financements chinois, illustre les effets d’un endettement important, qui a conduit les autorités sri lankaises à concéder la gestion de l’infrastructure à une entreprise chinoise pour une durée de quatre vingt dix neuf ans. En Afrique, la présence chinoise s’est renforcée en Somalie et en Éthiopie, notamment à travers le financement de ports, de chemins de fer et de zones industrielles, participant à l’intégration de ces pays dans des réseaux commerciaux orientés vers la Chine. En Asie centrale, région centrale de la stratégie des nouvelles routes de la soie, Pékin investit massivement dans les infrastructures de transport et d’énergie afin de sécuriser ses routes terrestres et de renforcer ses relations économiques avec des États longtemps situés à la périphérie des grands échanges mondiaux.
La stratégie chinoise s’étend également à l’Amérique latine et aux Caraïbes, où la Chine est devenue un partenaire commercial majeur pour de nombreux États, en particulier dans les secteurs miniers, énergétiques et portuaires. Ces investissements s’accompagnent de mécanismes de financement attractifs pour les gouvernements locaux. En Europe, l’implantation progressive d’entreprises chinoises dans les ports grecs, notamment au Pirée, témoigne de l’intérêt de Pékin pour des points d’accès stratégiques aux marchés européens.
Les fondements de l'empire du milieu
La puissance chinoise repose sur plusieurs piliers structurels. En premier lieu, elle s’appuie sur un exécutif fort, caractérisé par un pouvoir pyramidal centralisé, permettant la conduite de politiques d’investissement inscrites dans le temps long, sans dépendre de contraintes électorales. Cet État fort s’appuie sur des entreprises publiques puissantes, souvent en situation monopolistique, qui constituent des instruments centraux de la politique économique et extérieure chinoise.
À cela s’ajoute la taille de la population chinoise, qui offre à la fois une main d’œuvre abondante et un marché intérieur considérable. Enfin, le récit national des événements du XIXe siècle, notamment les guerres de l’opium, ainsi que de l’invasion japonaise au XXe siècle, occupe une place centrale dans la construction du nationalisme chinois contemporain. Ce passé est régulièrement mobilisé pour légitimer les choix stratégiques et la recherche d’une position internationale renforcée.
Il faut également souligner que l’une des spécificités de la stratégie chinoise réside dans sa capacité à s’être présentée, dès la guerre froide, comme une alternative aux puissances occidentales, en se positionnant comme un partenaire privilégié des pays du tiers monde. Les relations établies dans ce cadre ne se sont pas construites sur la base d’un passé colonial ni sur une volonté affichée d’exporter des modèles culturels ou institutionnels. Cette approche, présentée comme principalement transactionnelle, trouve un écho favorable auprès de nombreuses élites des pays en développement, sensibles à une coopération perçue comme pragmatique et moins conditionnée politiquement.
La force du déséquilibre
On ne peut analyser le développement d’un État uniquement à travers le prisme de ses choix politiques internes, bien que les dirigeants chinois aient su identifier avec acuité les opportunités qui se présentaient à eux. Si la Chine a pu s’imposer de manière aussi significative dans l’économie mondiale, c’est également parce que le modèle promu par la puissance dominante de l’époque, le néolibéralisme d’inspiration étatsunienne, lui a été largement favorable. En bénéficiant d’investissements étrangers massifs et en intégrant progressivement les différents cercles de la mondialisation, la Chine a pu consolider sa place dans les échanges internationaux. Cette dynamique atteint un point central en 2001 avec son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, qui marque son insertion pleine et entière dans le système commercial international. Dans ce cadre, la Chine a développé un modèle de croissance fondé sur l’industrialisation, l’exportation et, plus récemment, sur la montée en gamme technologique et le développement des secteurs de haute technologie.
Parallèlement, la libéralisation et la dérégulation financières mises en œuvre dans de nombreux pays occidentaux ont contribué à la fragilisation de leurs bases industrielles. La délocalisation de nombreuses chaînes de production vers l’Asie a accentué le déclin de certains secteurs manufacturiers, entraînant des transformations profondes du marché du travail, marquées par des restructurations industrielles, une montée du chômage et des tensions sociales durables.
Ces évolutions ont souvent été accompagnées de choix de gouvernance contestés, notamment en matière de politique industrielle et de protection sociale. La crise sanitaire liée à la pandémie de Covid 19 a mis en évidence l’ampleur de l’intégration de la Chine dans les chaînes de valeur mondiale. Le ralentissement du commerce maritime et les perturbations logistiques ont révélé la forte dépendance des économies occidentales à l’égard de la production chinoise, en particulier dans des secteurs considérés comme stratégiques tels que la santé, l’énergie, la manufacture ou encore l’alimentation.
L’occident naïf
Un récent article du média Alternatives économiques souligne l’ampleur des excédents commerciaux chinois. En 2024, l’excédent du commerce de biens de la Chine a atteint un niveau record d’environ 992 milliards de dollars, soit 5,3 % de son produit intérieur brut. La même année, les exportations nettes ont contribué à près de deux points de pourcentage à la croissance du PIB chinois, un niveau particulièrement élevé pour une économie de cette taille. Ces chiffres traduisent un recours accru au commerce extérieur comme moteur de la croissance, dans un contexte de ralentissement de la demande intérieure.
Ce choix s’explique en grande partie par les difficultés structurelles que traverse l’économie chinoise depuis l’éclatement de la bulle immobilière. Le ralentissement du secteur de la construction, longtemps pilier de la croissance et de l’emploi, a pesé sur la consommation des ménages et sur l’investissement privé. Face à cette situation, les autorités chinoises ont privilégié un soutien aux secteurs exportateurs, notamment dans l’industrie manufacturière et les technologies, afin de maintenir des niveaux de croissance jugés nécessaires à la stabilité économique et sociale. Cette orientation renforce mécaniquement les déséquilibres commerciaux, en particulier vis à vis des grandes économies développées.
Dans ce contexte, les autres acteurs du système international expriment des inquiétudes croissantes. En Europe, la multiplication des excédents chinois alimente le sentiment d’une concurrence jugée de plus en plus difficilement soutenable pour certaines industries, notamment dans les secteurs de l’automobile, des équipements industriels et des technologies vertes. La récente visite du président de la République française en Chine s’inscrit dans cette séquence de tensions, marquée par la volonté affichée de défendre les intérêts industriels européens tout en constatant les limites de la capacité d’influence diplomatique française et européenne face au poids économique chinois.
Du côté des États Unis, ces déséquilibres ont déjà donné lieu à des réponses concrètes, en particulier par la mise en place ou le renforcement de droits de douane sur certains produits chinois et par un recentrage stratégique visant à sécuriser les chaînes de valeur nationale. Ce repli relatif, combiné à une montée des mesures protectionnistes, contribue à fragmenter davantage le commerce mondial. L’ensemble de ces dynamiques laisse entrevoir une phase de tensions accrues au sein de l’économie internationale, dans laquelle les ajustements à venir risquent de se traduire par des coûts économiques et sociaux significatifs pour les acteurs les plus exposés.
L’horloge tourne pour l’Europe
Au retour de sa visite en Chine, Emmanuel Macron a publiquement mis en cause la politique commerciale chinoise, soulignant les déséquilibres qu’elle génère pour les économies européennes. Cette prise de position s’inscrit dans un contexte international plus large et peut être mise en parallèle avec le rapport de sécurité stratégique publié par l’administration Trump. Ce document marque une inflexion nette de la doctrine américaine, dans laquelle l’Union européenne n’apparaît plus comme un allié à part entière mais davantage comme un espace relevant de la sphère d’influence naturelle des États Unis. Derrière une rhétorique volontiers sensationnaliste et identitaire, cette vision traduit une lecture strictement géopolitique des rapports de force. Le rapport fait notamment référence à la doctrine Monroe. Si celle ci est historiquement associée à l’Amérique latine, la conjoncture actuelle invite à une interprétation élargie de ce principe, dans un contexte de remise en cause du multilatéralisme et de retour à des logiques de zones d’influence. Cette évolution renvoie moins à une simple rivalité régionale qu’à une configuration rappelant certains mécanismes de la guerre froide, fondée sur la compétition stratégique et économique entre grandes puissances. Donald Trump n’a d’ailleurs pas exclu la possibilité d’une ingérence américaine dans les affaires européennes, tandis que, dans le même temps, la Chine, par sa politique commerciale et industrielle, influence déjà certaines orientations de la Commission et du Conseil européens, notamment en matière de commerce, de concurrence et de transition industrielle.
Dans ce contexte, les fragilités européennes apparaissent de manière particulièrement saillante. L’erreur des Européens est d’abord institutionnelle. L’Union européenne s’est dotée d’un système de gouvernance fortement technocratique, dont la légitimité démocratique demeure limitée aux yeux d’une partie croissante des citoyens. Si elle s’est construite formellement sur les bases de la démocratie représentative, à l’image des États nations modernes, son fonctionnement macroéconomique et décisionnel s’inscrit largement dans une matrice libérale qui laisse peu de place à la délibération politique directe. Ce décalage entre les formes institutionnelles et les aspirations sociales agit souvent comme un dispositif de compensation symbolique, sans permettre une réelle appropriation démocratique des décisions européennes. Sur le plan géoéconomique, cette fragilité constitue une opportunité pour les autres grandes puissances. La légitimité contestée des institutions européennes au sein même des États membres affaiblit la capacité de l’Union à définir et à défendre des intérêts communs cohérents. Cette situation facilite les stratégies d’influence externes, qu’il s’agisse des États Unis ou de la Chine, qui peuvent exploiter les divisions internes et peser sur les orientations européennes, contribuant ainsi à une recomposition progressive des équilibres internationaux.
La seconde erreur européenne concerne les réponses apportées à ces défis. La relance d’un complexe militaro industriel européen demeure largement fragmentée et insuffisamment coordonnée, bénéficiant principalement aux acteurs industriels nationaux sans déboucher sur une véritable capacité stratégique commune. L’absence d’harmonisation des équipements militaires, la diversité des standards technologiques et les coûts élevés de coordination limitent fortement la possibilité de commandes communes et l’émergence d’un véritable marché européen de la défense. Si la menace russe existe bel et bien, elle ne se limite pas à une dimension strictement militaire. Elle s’inscrit également dans une logique de guerre hybride, qui vise à influencer les représentations, les discours et les pratiques politiques au sein des sociétés européennes. À l’image des stratégies d’ingérence évoquées par l’administration Trump, la Russie cherche à peser sur le récit culturel et politique européen, en exploitant les fragilités des démocraties libérales. À cet égard, les analyses d’Antonio Gramsci sur les superstructures et l’hégémonie culturelle offrent des clés de lecture particulièrement pertinentes pour comprendre ces dynamiques contemporaines, où la bataille des idées et des récits occupe une place centrale dans les rapports de force internationaux.
Les faiblesses du rapport Draghi
Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, a récemment piloté et publié un rapport qui a suscité de nombreux commentaires au sein des cercles politiques et économiques européens. Dans ce document, il met en cause les politiques de désindustrialisation menées au cours des dernières décennies et appelle à un effort de réindustrialisation ambitieux, en particulier dans les secteurs de la défense et des hautes technologies. Ces domaines sont présentés comme stratégiques pour la souveraineté des États membres de l’Union européenne, tant du point de vue de la sécurité que de la maîtrise des chaînes de valeur industrielles.
Le rapport s’inscrit dans une filiation intellectuelle précise, en s’inspirant notamment des travaux de Philippe Aghion sur la croissance et la destruction créatrice, eux mêmes hérités des analyses de Joseph Schumpeter. Dans cette perspective, les secteurs mis en avant correspondent à ceux où les investissements en capital, en recherche et en innovation sont les plus susceptibles de générer des gains de productivité et des avantages comparatifs. La défense, le numérique, l’intelligence artificielle ou encore les technologies liées à la transition énergétique sont ainsi envisagés comme des leviers centraux de la compétitivité européenne. Abordée sous l’angle de la théorie réaliste des relations internationales, cette orientation apparaît comme une tentative de réponse aux vulnérabilités croissantes des économies européennes dans un contexte de rivalités accrues entre grandes puissances. La dépendance technologique, industrielle et sécuritaire expose l’Union à des formes de contrainte économique et politique susceptibles de peser sur sa capacité de décision. La réindustrialisation est alors conçue non seulement comme un choix économique, mais aussi comme un instrument de protection des normes européennes, qu’il s’agisse des standards alimentaires, des règles de sécurité, de la protection des données ou, plus largement, des cadres démocratiques et sociétaux. Dans cette lecture, l’enjeu dépasse la seule relance industrielle. Il concerne la capacité de l’Union européenne à préserver un modèle économique et social spécifique dans un environnement international marqué par la compétition stratégique, la montée des logiques de puissance et la remise en cause des régulations multilatérales.
En prenant en compte les différents éléments économico historiques évoqués précédemment, ainsi que les stratégies respectives des États Unis et de la Chine, il est légitime de s’interroger sur la suffisance des réponses apportées par le rapport Draghi. Si celui ci identifie avec précision certains secteurs jugés stratégiques, il laisse néanmoins de côté des domaines pourtant essentiels au fonctionnement et à la résilience des sociétés européennes. Les services publics, le système de santé, la transition écologique ou encore la question démocratique apparaissent largement absents de l’analyse, alors même qu’ils constituent des piliers centraux de la stabilité économique, sociale et politique de l’Union. Cette absence n’est pas neutre. Elle reflète les limites structurelles du cadre idéologique dans lequel s’inscrit le rapport, marqué par une conception libérale de l’économie et de l’intégration européenne.
Les orientations proposées ne visent pas à remettre en cause ce modèle, mais plutôt à en assurer la continuité et l’adaptation dans un contexte de concurrence internationale accrue. La réindustrialisation est ainsi envisagée principalement sous l’angle de la compétitivité et de la souveraineté économique, sans interrogation approfondie sur ses implications sociales, environnementales ou démocratiques. En ce sens, l’influence de ce rapport et des préconisations qu’il formule tend à prolonger la nature même de l’Union européenne telle qu’elle s’est constituée, en cherchant moins à transformer un système marqué par de fortes inégalités d’intégration, de droits et d’accès aux ressources, qu’à en garantir la pérennité. Cette approche pose la question de la capacité de l’Union à répondre aux défis contemporains sans engager une réflexion plus large sur son modèle de développement et sur les fondements démocratiques de son projet politique.
Penser la démocratie autrement
Il existe évidemment plusieurs réponses possibles aux limites actuelles de l’Union européenne, dont certaines peuvent être jugées plus réalistes que d’autres. La première consiste à renforcer le fédéralisme sur une base véritablement démocratique, en réexaminant le fonctionnement des institutions européennes. Le Parlement européen, par exemple, reste largement dépourvu de pouvoir d’initiative législative, tandis que la Commission et le Conseil détiennent des prérogatives considérables qui peuvent entraver la cohérence et la coordination des politiques communes. La question de l’indépendance de la Banque centrale européenne constitue également un point central dans ce débat, car elle conditionne la capacité des États à orienter leur politique monétaire en fonction de besoins économiques et sociaux spécifiques. Une autre piste consiste à envisager une sortie partielle ou totale d’une Union perçue comme délétère pour la souveraineté nationale et la préservation des modèles sociaux. Cette approche impliquerait de repenser la coopération européenne sur la base de décisions réellement partagées et de placer le pouvoir du peuple au centre des choix politiques. Elle suppose toutefois de prendre conscience des responsabilités que comporte l’acquisition de nouvelles prérogatives, ainsi que des limites de l’indépendance nationale dans un contexte globalisé. L’histoire européenne offre plusieurs exemples de tensions entre liberté politique et choix collectifs. Après l’instauration du suffrage universel en 1848, les citoyens français ont choisi le plébiscite de Napoléon III, illustrant la difficulté d’asseoir durablement de nouvelles institutions démocratiques. Plus tôt, après la Révolution et la période napoléonienne, le retour à la monarchie légitimiste sous Charles X montre également la tendance des sociétés à se replier sur des modèles antérieurs face à l’incertitude politique. Ces observations plaident en faveur de nouvelles modalités de gouvernance qui combineraient décentralisation et équilibres renforcés entre les niveaux local, national et global. Les décisions européennes ne peuvent continuer à s’imposer sans dialogue avec les territoires, de la même manière que le libéralisme économique ne doit pas se substituer à la démocratie et affaiblir les droits des citoyens. Une approche plus équilibrée et graduée permettrait de concilier souveraineté, cohésion sociale et intégration internationale, tout en limitant les risques d’aliénation politique et économique pour les populations.
Une société de corps commun
Il apparaît également nécessaire de repenser le cadre de la démocratie représentative. Le référendum, tel qu’il est aujourd’hui pratiqué, ne constitue pas une véritable alternative, puisqu’il se limite le plus souvent à confirmer ou infirmer les décisions déjà prises par les dirigeants. Une réflexion plus ambitieuse consiste à imaginer un système fondé sur la concertation et la prise de décision collective, en développant des mécanismes de démocratie directe. Ce modèle permettrait d’impliquer davantage les citoyens dans les choix politiques, au-delà des simples échéances électorales et des dynamiques de représentation traditionnelle. Il s’agit de dépasser à la fois l’imaginaire du démagogue platonicien et les comportements irrationnels parfois attribués à la masse, ainsi que la conception hobbesienne de l’état de nature, qui considère l’homme comme fondamentalement conflictuel. Dans cette perspective, le socialisme peut être envisagé comme un moteur de décision collective, orienté vers le bien commun et la régulation des rapports sociaux. La réflexion sur la praxis politique et sociale ne peut se limiter à un simple essai ou article : elle exige de repenser les principes qui structurent l’action collective et la formation des normes. Il est essentiel de ne pas tomber dans les écueils de l’eugénisme ou de l’essentialisme, mais de valoriser un déterminisme orienté vers le bien commun et la décision partagée. La légitimité des normes doit émerger de la participation collective, en reconnaissant que c’est la société dans son ensemble, et non une autorité isolée, qui définit et pérennise les règles. Cette approche implique de concevoir des dispositifs permettant à la masse de contribuer réellement à l’élaboration des politiques publiques, dans un cadre démocratique élargi et renouvelé en opposition aux conservatismes chinois et étasuniens.
César Cartano