Les vacances s'achèvent et avec elles, L'amie prodigieuse d’Elena Ferrante

Une dédicace à la femme, ses droits, sa classe sociale, ses rapports avec sa famille, ses frères et sœurs, ses parents, avec les hommes.

Les vacances s'achèvent et avec elles, L'amie prodigieuse, le volume 1 de la Saga Napolitaine d’Elena Ferrante.

Dès le début, ça m'a fait réfléchir à la méchanceté opposée à la gentillesse. Peut-on être gentille et intelligente ? Ou l'intelligence porte-elle forcément de la méchanceté, par opposition aussi à la naïveté ou même la niaiserie de la gentillesse. Et est-ce différent quand il s'agit d’un homme ? La narratrice Elena Greco dite « Lenù » soulève ces questions et s’incarnent dans les deux protagonistes : Lila et Lenù.

La figure du personnage de Lila est tellement bien campé : je me revois petite et aussi plus tard, devant ce genre de filles, des fois, vraiment méchantes, manipulatrices, très égoïstes, et pourtant très aimées des garçons.

Mais Lila est attachante, elle me fait penser à une gitane, un peu sauvage, autodidacte, mais "dans le cadre" quand même : mariage, look bling bling, etc. Sa lignée familiale est dans la fabrication de chaussures. Symbole d’élégance, d’érotisme, les chaussures, dans le contexte de ce quartier napolitain, font aussi penser aux gens des rues (Chaplin), aux gitans (dont c’est aussi un métier), à la danse…

Quel beau rapport entre les deux amies, entre l'intellectuelle et l’instinctive matérialiste. Traits qu'on peut retrouver en soi, parfois en accord, parfois créant des contradictions difficiles à vivre.

On voit des images de films aussi (L'or de Naples), on voit passer ces italiennes dans les décapotables ou sur des scooters, foulard au vent, lunettes noires, comme Sofia Loren, Claudia Cardinale, Monica Vitti... chez les hommes aussi, on peut voir Mastroianni, Gian Maria Volonte...

A Ischia, on pense évidemment à Visconti.

J’ai perdu le thème gitan dans les deux tomes suivants, Celle qui fuit, celle qui reste, Le nouveau nom plus centrés sur le sociétal, la lutte des classes, la politique et bien sûr l’amour et l’amitié et les relations torrides et déchirantes.

J’ai retrouvé la gitane dans L’enfant perdue avec l’idée qu’on peut enlever des enfants ou les voler. Je crois que c’est dans les histoires tziganes ou juives que j’ai entendu parler de cela ou lu dans des contes traditionnels. Un sujet qui m’a toujours mise mal à l’aise : quoi de plus terrible pour une mère et un père que de perdre une enfant de 4 ans ?

La fin de l’histoire est donc tragique même si elle commence sur de chaudes descriptions amoureuses.

Ce qui est frappant dans le personnage de Lila, (que tout le monde appelle Lina sauf Elena), c’est cette intégrité et cette faculté à être elle-même sans jamais douter. Quoique pendant le fameux tremblement de terre de Naples de 1980 si magnifiquement décrit par l’autrice, on perçoit un désistement de sa personne.

Cette sûreté et déterminisme, que Lila retrouve si vite, cette faculté à ne rien attendre d’autre que ce qu’il y a sans en douter, chose que moi intellectuelle ou nous intellectuels-lles n’arrivons pas à faire, sans arrêt en train d’analyser, remettre en cause, chercher, douter... Elena Ferrante l’exprime très intelligemment en juxtaposant le personnage de Lenù avec celui de Lila.

Une dédicace à la femme, ses droits, sa classe sociale, ses rapports avec sa famille, ses frères et sœurs, ses parents, avec les hommes.

 

(La saga L'amie prodigieuse est publiée chez Gallimard, coll. « Du monde entier », 2014 à 2018)

Pour prolonger :

« Tu sais ce que c’est, la plèbe ? – Oui madame. » – Elena Ferrante, L’amie prodigieuse

Laélia Véron 20 septembre 2017 > https://www.contretemps.eu/elena-ferrante-amie-prodigieuse/

 

« Elena Ferrante : plus belle l’amie » Par Christine Detrez SOCIOLOGUE

https://aoc.media/critique/2018/05/01/elena-ferrante-plus-belle-lamie/

 

Des infos sur le tremblement de terre qu’Andy Wharol immortalisa :

https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9isme_du_23_novembre_1980_en_Irpinia

 

Ainsi que le documentaire sur ARTE où j’ai relevés quelques phrases d’Elena Ferrante :

https://www.arte.tv/fr/videos/079240-001-A/la-prodigieuse-naples-d-elena-ferrante/

Ici elle parle de son livre Les Jours de mon abandon (Ed Gallimard, coll. « Du monde entier », 2004) :

"L’humiliation de l’abandon 

Je voulais raconter une histoire de déstructuration.

Celui qui nous retire son amour dévaste la construction culturelle à laquelle nous avons travaillé toute notre vie. Il nous prive de cette sorte d’Eden qui jusque là nous avait fait apparaître innocent et aimable.(...) 

Peut-on continuer à vivre si on perd l’amour ? Cette question ne semble plus très actuelle mais reste pourtant le thème essentiel de l’existence féminine. La perte d’amour est une brèche par où tout se vide de sens.

(…) Ce sont des femmes qui ont essayé de rompre avec la tradition de leurs mères et de leurs grands-mères. La douleur provient d’une déception, la vie ne leur apporte pas ce qu’elles en attendaient. Ce qui vient ce sont de vieux fantômes, ceux-là même qu’elles ont dû affronter, à la différence qu’aujourd’hui, elles ne les subissent pas : elles se battent et s’en sortent. Elles ne gagnent pas ! Mais trouvent des compromis et gagnent un nouvel équilibre.

L’histoire des femmes au cours des 100 dernières années est basée sur le très risqué dépassement des limites imposées par les structures patriarcales. Les résultats sont extraordinaires dans tous les domaines, mais la force avec  laquelle on veut nous ramener dans les vieilles frontières n’est pas moins extraordinaire. Elle se manifeste sous la forme d’une violence pure et simple, 

obtuse, 

sanglante, 

mais aussi avec l’ironie bon enfant des hommes cultivés qui minimisent nos conquêtes ou les dénigrent."

 

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