Les abeilles ont le bourdon... depuis 40 ans!

Quelques rappels utiles sur la problématique de la disparition des abeilles.

Le sort des abeilles m’intéresse, pendant 25 ans ce fut mon boulot. On en parle régulièrement et le discours, à quelques variantes près est toujours le même : pesticide peut être... oui mais… c’est pas le plus important... y a les maladies, y a les pratiques apicoles défectueuses. Et puis quand par hasard on prend en considération les pesticides on s’en prend à un seul à la fois, en 98 ça été le « gaucho », puis  ce fut les « néonicotinoïdes » et on ne parle que d’eux. Je suis allée sur la toile pour voir où on en était, j’ai parcouru 4 pages sur la recherche google « abeilles et pesticides » et bien sur ces 4 pages deux articles seulement, vont au-delà. Les autres ne parlent que de ces trois foutus néonicotinoïdes comme si leur interdiction pouvait résoudre le problème. Pendant qu’on se focalise sur eux, on laisse filer  tous les autres pesticides tout aussi pernicieux (et pas que pour les abeilles) On interdira les néonicotinoïdes quand ces messieurs des firmes de la phytochimie auront trouvé la molécule qui les remplacera et on repartira pour 20 ans de lutte contre CE pesticide. Il y a un millier de molécules pesticides auxquelles il faut ajouter les excipients de formulation qui sont en très grande majorité des hydrocarbures aromatiques et en particulier le xylène. Vous savez ce que ça veut dire : cancérigène, mutagènes, j’en passe et des meilleures. En plus du fait que les matières actives sont neurotoxiques.

          On revient encore sur l’argument éculé que sans les pesticides on ne pourrait nourrir la planète. Ah bon ? En 2008 un rapport de la FAO dit justement le contraire : l’agro écologie (donc sans pesticide ou en limitant drastiquement leur utilisation) peut permettre de nourrir 9 milliards d’individus.

          Et puis il faut que vous sachiez, si vous ne le savez pas déjà, que les règles ça se contourne allègrement.  Pendant qu’on nous bourre le mou avec l’imidaclopride par exemple (l’un de néonicotinoides) on évite bien de nous dire que cette molécule n’aurait jamais dû être autorisée : sa persistance dans les sols (jusqu’à 3 ans après une seule utilisation) dépasse largement la persistance autorisée pour qu’une molécule puisse figurer sur la liste positive européenne laquelle liste, liste, comme son nom l’indique, les seules matières actives qui peuvent être utilisées dans des préparations phytosanitaires

          Et puis il faut savoir aussi que L’abeille a d’abord été victime de mortalité massive devant la ruche lors d’épandages aériens de produits toxiques comme le lindane, le parathion méthyl ou d’associations insecticides–fongicides. Ce fut les premières manifestations quand par exemple le DDT a été lancé sur le marché. Ces mortalités étaient ponctuelles et pour peu que l’abeille disposât dans son environnement d’une alimentation en pollen et en nectar suffisantes, la colonie se refaisait une santé et continuait son activité. Puis, à partir de 1980 (1975 aux USA) on a commencé à assister à ces dépopulations, qui nous occupent aujourd’hui, sans grande mortalité visible, les colonies dépérissaient et pour 20 % d’entre elles, avaient du mal à passer l’hiver (les pertes hivernales normalement se situent entre 4 et 5 %). Ces dépérissements ont coïncidé avec l’apparition sur le marché d’une nouvelle classe d’insecticides, les pyrèthrinoïdes, actifs à faible dose (une dizaine de g/ha au lieu de quelques centaines pour les organochlorés et organophosphorés). Aujourd’hui le problème est amplifié à cause de la très grande persistance des néonicotinoides, dans la plante et surtout dans le sol avec des remontées qui ne se manifestent pas seulement sur la culture traitée mais affectent aussi les « mauvaises herbes » et les cultures suivantes. Les concentrations dans la plante dépendent des conditions climatiques, du type de sol et du stade physiologique c’est à dire qu’on ne maîtrise rien alors que ces produits sont actifs à très très faible dose, de l’ordre du picogramme (0.000000001 g).

            Bien sûr il y a la varroose qui peut effectivement ruiner une colonie, mais il n’y a pas une corrélation entre les dépérissements et le degré d’infestation par varroa (résultat constaté, entre autre , dans une enquête épidémiologique menée en 1998)

          Bien sûr il y a la nosémose. C’est une vieille maladie mais qui a changé de visage. Ainsi alors que lors de contrôle on ne trouvait pas de noséma chez les abeilles en été, à partir des années 90 cette fréquence a augmentée. Pourquoi ? De même pour les virus qu’on a aussi beaucoup incriminé. Des travaux montrent que la présence de pesticides, même à très faible dose, modifie la virulence des virus, et comme l’abeille héberge en permanence de nombreux virus qui n’ont pas d’incidence généralement sur leur santé, il est tout à fait normal qu’on en retrouve dans des abeilles ayant subit une intoxication même à faible dose.(et  l’abeille n’est pas la seule à réagir ainsi…)

           Une enquête épidémiologique , menée parallèlement aux expérimentations « Gaucho » en 1998, a montré : d’une part, la grande diversité et les grandes quantités de pesticides utilisés, ce qui n’est pas un scoop (quoique, la mise en évidence de quantités très importantes d’épandage d’hydrocarbures aromatiques, coformulants habituels des pesticides, soit une information rarement soulignée) ; d’autre part, cette enquête a montré qu’il y a des milieux favorables et des milieux défavorables au développement de l’abeille et à la production apicole, dans des zones proches et comparables. Et ces différences ont pour origine l’intervention humaine, en particulier, pour la zone étudiée, l’irrigation et les pratiques agricoles associées (c'est-à-dire le plus souvent une surconsommation de pesticides). De même, il y a une relation dans le temps entre : intensité d’utilisation des produits phytosanitaires (nombre d’interventions, fréquence et quantité de produits utilisés), mise en évidence de résidus dans les pollens et les abeilles  et diagnostics d’infection ou d’infestation chez l’abeille.

            Les industriels de la phytochimie soulignent les nombreuses règles auxquelles ils sont soumis dans le cadre de l’homologation nécessaire de leurs produits avant toute mise sur le marché Et ils ont raison : ils se soumettent effectivement à de nombreuses règles.

            Alors où est ce que ça pèche pour que nous en arrivions à la situation que nous connaissons : des résidus de plus en plus fréquents et à des doses non admissibles, dans notre alimentation, dans l’air, dans l’eau, l’évidente relation entre l’utilisation des pesticides et de nombreuses maladies chez les agriculteurs, pour ne parler que d’eux ( mais c’est défier la logique et les connaissances acquises sur les pesticides que de nier ou d’ignorer leur impact sur les autres catégories de la population).

Qui sont ceux qui définissent les normes, les protocoles d’essais pour juger des pesticides, qui jugent les dossiers : des chercheurs spécialistes dans divers domaines d’évaluation (chimistes, biochimistes, toxicologues, écotoxicologues, etc….) et on insiste dans les textes sur le fait que ce sont « des chercheurs indépendants » …. alors comment expliquer que lors de l’examen du dossier d’homologation du Gaucho, par exemple, aucune étude d’impact sur l’abeille n’a été demandée, au prétexte que c’était un traitement de semences, enfouies dans le sol et donc inaccessible aux abeilles mais malgré les remontées importantes et persistantes du produit qui font la valeur de ce traitement pour lutter contre les parasites. Il est vrai que les travaux de ces chercheurs spécialisés dans leurs domaines ont été jugés il y a quelque temps (18 septembre 2003) par leurs pairs (le comité scientifique et technique de l’étude multifactorielle des troubles des abeilles) dans un rapport intitulé « Imidaclopride utilisé en enrobage de semences (Gaucho) et troubles des abeilles. Rapport final » Où il apparaît qu’environ 50 % des études menées ne sont pas conformes aux canons de la méthode expérimentale et ont donc été invalidées ! CQFD

               A mon sens le problème c’est de vouloir continuer à évaluer les risques de l’utilisation des pesticides, un par un alors qu’il y a toujours mélanges de pesticides et de coformulants dans les milieux où ils sont utilisés. Or chaque fois qu’on étudie l’action des associations de pesticides et/ou coformulants on constate une augmentation de la toxicité… et peut être y a t il aussi  augmentation du risque : que sait on de la modification du comportement des molécules dans l’environnement quand elles s’y retrouvent ensembles (on sait déjà, par exemple, qu’un sol qui reçoit régulièrement de l’atrazine, un herbicide qui a été très utilisé, a une capacité de dégradation de ce produit qui chute de 75 à 5 % par rapport à un sol qui reçoit cette molécule pour la première fois).

On pourrait s’appuyer sur l’avis de la Commission des Toxiques concernant les mélanges de produits phytosanitaires qui dit :  « le processus actuel d’évaluation est basé sur l’étude approfondie des substances actives……….il est certain que ce processus ne couvre pas totalement le domaine des mélanges de préparations phytopharmaceutiques autorisés »  « l’étude des préparations pourraient être plus approfondies, par une meilleure prise en compte des effets des préparations à court et long terme, mais il n’est pas sûr que les moyens considérables à mettre en œuvre soient à la hauteur des améliorations attendues »  « compte tenu de la complexité et de la variabilité des mélanges de substances chimiques auxquelles l’homme est susceptible d’être exposé, l’évaluation des effets toxiques de ces substances est extrêmement difficile. Aucun protocole d’étude n’est actuellement validé spécifiquement pour l’étude de l’effet des mélanges »   Et on lit « les résultats des études réalisées avec des mélanges de substances …ont montré des effets combinés variables soit de synergie soit d’antagonisme, d’additivité ou une absence d’interaction qui sont probablement non représentatives de l’exposition rencontrée. Il est important de noter que les interactions révélées aux fortes doses ne représentent pas nécessairement celles qui pourraient être observées aux faibles doses ….   Ainsi seule une connaissance chez l’homme, des mécanismes….pourrait permettre une prédiction des interactions »

          On pourrait aussi s’appuyer sur l’avis du Comité de Prévention et de Précaution sur les « risques sanitaires liés à l’utilisation des produits phytosanitaires »  (rapport 2002) Qui dit :   « Le problème posé par l’usage des pesticides en agriculture et par d’autres utilisateurs, justifie une application du principe de précaution. En effet tous les éléments qui préconisent l’application de ce principe, se trouvent réunis 

  1. Tous les éléments recueillis par le CPP montrent qu’il existe une présomption sérieuse de risques collectifs graves
  2. La question des effets sanitaires des pesticides est complexe et les incertitudes sont actuellement considérables
  3. Des mesures économiques proportionnées aux effets redoutés peuvent être mises en œuvre"

     Le problème c’est aussi de vouloir ignorer les très nombreux résultats des recherches sur les pesticides qui les condamnent pratiquement toujours au regard des nombreux effets observés. Mais ne pas les ignorer, serait refuser leur utilisation purement et simplement. A-t-on un autre choix ?  Peut on dire qu’il est impossible de ne pas utiliser de pesticides ?! On a quand même des éléments de réponse pour affirmer que c'est possible, il est vrai au prix d'un bouleversement de nos habitudes

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