Les Ma'adans ou peuple des roseaux en Irak

Le n°22 de Sept-info qui vient de sortir parle des malheurs et malédictions de l'Irak. J'ai fait il y a 3 ans une émission sur l'un de ses peuples , les ma'adans ou arabe des marais ou peuple des roseaux. J'ai eu envie de vous la faire partager. Bien sûr sans les contes ! Ils sont le prétexte à parler des peuples autochtones mais vous pouvez les retrouver sur mon site http://blanchefleche.com

Les Ma’adan

Bienvenue dans la cour des contes.   Après l’Asie  où nous avons rencontrés les peuples de Taiwan, nous filons vers le sud  entre le Tigre et l’Euphrate  à la rencontre d’un peuple que, je suis presque sûre, vous ne connaissez pas. Je veux vous parler des Arabes des Marais ou Ma’adans ou « peuple des roseaux ». L’essentiel des informations sur ce peuple, je l’ai lu dans deux ouvrages l’un écrit par un grand voyageur Wilfrid Thésiger qui séjourna à plusieurs reprises et longuement chez les Ma’dan entre 1952 et 1955 ; l’autre écrit par un célèbre ethnologue et voyageur, Thor Heyerdahl qui visita les ma’dan autour des années 70. Et bien sûr, l’irremplaçable Wikipedia !

Cette région est particulièrement chargée d’Histoire avec un grand H. Elle fut le siège d’une des plus vieilles civilisations sinon la plus vieille et berceau des trois religions révélées qui font le socle de la notre. C’est dans cette région des grands marais du delta du Tigre et de l’Euphrate, que se situe selon la légende biblique le Jardin d'Éden  C’est ici aussi, qu'eut lieu le déluge selon les mêmes textes bibliques. Ecoutez plutôt Thor Heyerdahl qui en 1977, après sa célèbre expédition du Kon-Tiki, s’intéresse à la Mésopotamie, et au peuple des marais avec le projet d’atteindre Djibouti en partant des marais sur un bateau semblable à l’arche de Noé décrite dans les documents sumériens c'est-à-dire de la même construction que les maisons du peuple des marais, en bambou. Voilà ce que nous dit Thor Heyerdahl : « C’est ici que commença notre histoire. C’est ici que naquit la mythologie. C’est ici que prirent naissance trois des plus puissantes religions dans l’histoire de l’humanité. Quelque deux milliards de chrétiens, de juifs et de musulmans provenant des quatre coins du monde ont appris dans leurs livres sacrés qu’ici se trouvait l’endroit choisi par leur dieu pour donner vie à l’humanité »

. C’est dans ce paysage d'aube du monde que vivent les ma’adan, de la même façon dit-on, c’est ce qu’attestent des bas-reliefs sumériens, aujourd’hui, qu’il y a 5 000 ans.

Alors qui sont ces ma’adan qui étaient déjà là quand la civilisation de Sumer à éclot  au 4eme millénaire avant Jésus Christ ? Ils sont sumériens certes - et d’ailleurs on ignore d’où sont arrivés ces sumériens- mais pendant plusieurs millénaires, cette immense zone de marais qui couvre plus de 12000 km2, devint lieu de refuge pour les fugitifs, les dissidents, les rebelles. ". C’est là que se sont réfugiés les vaincus des batailles qui ont marqué l’histoire de la Mésopotamie où se sont succédés sumériens, Akkadiens, Babyloniens, Assyriens ,avec leurs guerriers et leurs dieux, leurs organisations et leurs règles de vies ; Plus récemment ce sont les milliers de déserteurs irakiens de la guerre Iran-Irak et les survivants de l'insurrection en Irak de 1991 qui se sont réfugiés là.

Les Ma’adans étaient plus de 250 000 à vivre dans les marais avant la guerre Iran-Irak, mais leur nombre n'a cessé de décroître depuis.

Les ma’adans sont organisés en tribus et s’ils ont emprunté aux différents envahisseurs des coutumes et des modes de pensées, ce sont surtout les arabes musulmans qui ont imprimés leur marques. Les ma’adan ont adopté les règles de tribus bédouines faisant de l’honneur, de l’hospitalité des valeurs essentielles ainsi que le respect dû aux chefs et aux anciens valeureux. En principe les terres appartiennent à l’état mais en fait les chefs de tribus en jouissent comme de leurs propres propriétés en exigeant de leurs villageois des services, des parts de récolte et un respect indéfectible. Et ce sont les familles qui se disent descendante de la famille du prophète qui peuvent bénéficier de ce pouvoir

Les ma’adan vivent dans des villages lacustres qui sont construis sur des iles artificielles formées par des empilements, sur des générations,  de roseaux  et de bouses de  buffles. De nouvelles couches de roseaux sont ajoutées chaque année sur le dessus pour remplacer les couches du dessous qui se désintègrent. Pour empêcher les bords d’être inondées, ils sont protégés par d’épaisses palissades de bambous plantés dans le fond marécageux. Les maisons sur leurs iles sont séparés par des canaux étroits, passage des canoës qui servent au déplacement des habitants. Dans chaque village il y a une maison des hôtes ou mudhifs.  Là y sont reçus les visiteurs de passage, le cheikh en visite dans ses terres. Chaque famille importante peut se construire son mudhif et il n’est pas possible de refuser à un homme de passage l’hospitalité c’est au risque d’être définitivement déconsidéré par les autres membres de la tribu. .

Les ma’adan connaissent parfaitement leur marais dont ils tirent toute leur subsistance, leur joie de chasser - les gibiers d’eau abondants - et ne se lassent pas de la beauté des lieux. D’ailleurs les ma’adan ont un nom pour chaque point d’eau, chaque mare, chaque ruisseau et fourré de roseaux .

Les Ma’adan élèvent des buffles d’eau. Les buffles ont aussi leurs étables flottantes. Le matin ils sont détachés et sont obligés de plonger dans l’eau pour aller rejoindre des berges de terre ferme où ils pourront querir leur nourriture. Les Ma’adan élèvent ausssi des poulets et font pousser des melons d’eau et des courges. Les eaux des marais sont très poissonneuses. Et pour se procurer le sucre, le thé, la farine dont ils ont besoin ils récoltent et vendent les roseaux, en particulier une variété le roseau berdi qui servent à la construction de leurs maisons et de leurs embarcations. Encore que Aujourd’hui les embarcations sont en bois recouvert d’asphalte.

La rivalité entre les tribus n’est pas un vain mot  et chacun est jaloux de son territoire qu’il ne voit pas traverser sans irritation, aussi tout le monde est armé dans ces marais.

Tout  Ceci était vrai il y a encore 50 ans mais depuis Les marais,  ont été gravement endommagés en partie à cause des nouveaux barrages sur le Tigre et l’Euphrate. Mais aussi parce Saddam Hussein a ordonné d'assécher les marais pour faire disparaitre de la carte ce sanctuaire difficile à contrôler Une partie de la population a migré vers les villes : Bassora, Bagdad .  Outre la nécessité pour les ma’adan de quitter les lieux, ces marais sont d’une richesse biologique exceptionnelle si bien que l’ONU s’est inquiété de cet assèchement Mais en 1952, si on en croit Wilfried Thésinger, la modernité n’avait pas encore touché les ma’adan

Ecoutons le vieux Haji , ma’adan de 100 ans dont Thor Heyerdahl rapporte les propos «  nous ne sommes pas pauvres. Notre fierté fait notre richesse et nul ne souffre de la faim dans le marais .Ici dans le marais personne ne vole. Tout le monde a se dont il a besoin et personne, grace à Dieu, n’a rien a gaspiller. Il y a plein de fourrage pour les buffles, plein de poisson à harponner, il y a de la volaille, des bateaux pleins de melons d’eau et  de nattes de roseaux tissés  à échanger pour de la farine et du thé ».  , Heyerdahl nous dit encore, je vous rappelle que c’était en 1970 :« Dans cette stabilité à travers des âges inconnus, se reflète quelque chose dont manque le reste d’entre nous : le respect des ancêtres et la confiance dans l’avenir. Nous pensons avoir une civilisation largement supérieure mais à mesure que nous changeons, bâtissons, inventons, nos problèmes croissent au même rythme et commencent à prendre des dimensions que nul n’aurait su prévoir : violence, pollution de l’air, du sol , des eaux, épuisement des ressources, terreur politique, un fossé qui s’élargit entre les sur-nourris et les  sous-alimentés. Nous n’avons pas encore une civilisation suffisamment stabilisée à offrir à qui que ce soit »

Et j’ai un scoop : Abraham et Noé étaient vraisemblablement des Ma’adans  Et si on en croit les insinuations de Thor Heyerdahl, les Incas eux aussi venaient des marais du tigre et de l’euphrate. Je laisse le fait à vos réflexion et …investigations !

 

En 2001, l’ONU a alerté le monde sur la situation critique des marais ; des images  satellite révélaient que 90 pour cent des ces légendaires zones humides, habitat d’espèces aussi rares et uniques que l’ibis sacré et le cormoran africain, ainsi qu’un lieu de reproduction pour les poissons du Golfe, avaient été détruites.

Aprés la chute de Saddam Hussein, en 2003, la population locale à rouvert les vannes et fait sauter les digues afin d’acheminer à nouveau l’eau dans les marais. Et le PNUE -Programme des Nations unies pour l'environnement- participe à la restauration de cet écosystème à la biodiversité exceptionnelle. Mais cette restauration reste toutefois limitée à quelques milliers d’hectares et prévoit la construction nouvelle d’une trentaine de maison  qui ne sont pas, bien sûr, construites avec le matériau traditionnel que constitue le bambou. Existe-t-il encore des Ma’adan ? Pourtant ils sont toujours inscrits sur la liste UNESCO des peuples autochtones. Ce qui est certain c’est que leur connaissance du travail des bambous permettant de construire des bateaux insubmersible  et des maisons solides malgré cet environnement humide, est à jamais perdue.  Et qui peut dire qu’on n’aura plus jamais besoin de ces techniques fiables ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.