Quid de la religion (ou des religions) et des femmes

Encore un texte préparé pour l’émission de femmes « Barachattes » de Radio Saint Affrique. Des femmes des trois religions révélées font une relecture des textes sacrés pour proposer d’autres interprétations

On parle des différences entre homme et femmes. On la fait reposer surtout sur une supposée différence biologique, au-delà du fait de pouvoir enfanter, différence indéniable certes. En d’autres émissions j’ai eu l’occasion de démonter un certain nombre de préjugés qui voudraient condamner la femme à la soumission, à la dévalorisation, à l’invisibilité politique.

Aujourd’hui nous allons regarder du côté des religions où depuis quelques décennies, des femmes, des théologiennes se livrent à une relecture des textes sacrés. Qui a été en partie motivée par le désir d’accession des femmes à des postes de pasteur, de rabbin ou d’imam, choses impensables il y a cent ans et qui suscite autant de résistance chez les religieux que dans tout autre domaine professionnel…..et pour les mêmes raisons : perdre le pouvoir  et assister à une modification des pratiques, des logiques de pensée bref une remise en question des canons des différentes religions et c’est bien ce qui se passe puisque les théologiennes re-questionnent les textes : Talmud, Ancien et Nouveau testament, Coran, pour proposer, d’autres interprétations tout aussi légitimes, avec les même procédés d’exégèse des textes , procédés qui  jusqu’ici étaient pratiqués exclusivement par les hommes

Autant vous dire que c’est un très vaste sujet. C’est dans mon errance à la recherche d’un thème que je pourrais aborder avec vous…(.et jusqu’à hier, j’errais encore). Que je suis tombée sur un numéro d’appel du « monde des religions » sur les femmes et  l’islam . Alors je me suis dit : pourquoi pas ? Je vais le faire, mais ça va être un survol, dans le plus grand désordre, de quoi lancer quelques pistes pour d’autres émissions éventuellement.

Il  va être question des religions révélées uniquement : judaisme, christianisme et islam. C’est le même bateau.

Commençons par l’Islam avec Constance Desloire qui a lu pour nous divers textes sur le féminisme islamique,  « le Coran au féminin »

 «Pourquoi alors qu’ Aïcha, la femme du prophète Mohammed, était mufti, cette fonction nous est-elle interdite aujourd’hui?», se demandent beaucoup de musulmanes. «Parce que l’égalité hommes/femmes est inscrite dans le Coran, mais que quatorze siècles de lecture exclusivement masculine nous ont volé nos droits!», répondent les féministes islamiques.

 Depuis vingt ans, des universitaires et des militantes ont entrepris un acte de bravoure : pratiquer l'interprétation des textes musulmans originels- prérogative que se sont auto attribué les hommes.

Objectif : se débarrasser de toute la jurisprudence, accumulée au fil  des générations

En 1992, l’Afro-Américaine Amina Wadud publiait son ouvrage fondateur Le Coran et les femmes: relire le texte sacré dans une perspective féminine. A quelques milliers de kilomètres de là, à Téhéran, naissait la revue Zanan, immense référence pour les féministes du monde musulman jusqu’à son interdiction en 2008.

Concrètement, que font ces femmes? Elles déconstruisent. Par exemple, la notion de l’«autorité des hommes sur les femmes», la qiwama, dont on nous dit qu’elle serait coranique. Faux! répond fermement  Asma Lamrabet qui dirige le Centre d’Etudes Féminines en Islam: Une seule des définitions de la racine du mot qiwama  a été retenue, «autorité» alors qu’il y en a une trentaine d’autre possible. Et Ce mot qiwama n’est présent qu’une seule fois dans le Coran, alors que la «coresponsabilité des époux» (wilayah), par exemple, apparaît fréquemment.

Souvent, les féministes islamiques rappellent aussi que nous ne sommes plus à l’époque du prophète. Ce qui était un progrès dans l’Arabie désertique du VIIe siècle ne l’est plus aujourd’hui. Le Coran préconise par exemple que les femmes touchent la moitié de la part d’un homme lors d’un héritage. Auparavant elles n’avaient droit à rien, le coran était donc un progrès. Mais  aujourd’hui ceci  paraît injuste

Bref  Les féministes osent invoquer l’esprit et pas seulement la lettre du Coran. Et des femmes capables de les moucher en théologie, ça fait très peur aux hommes.

Du côté du catholicisme

Je vais m’en tenir aux réflexions d’une théologienne, Suzanne Tunc, qui a analysé les textes chez les apôtres Marc, Paul et Jean . Il en est résulté un bouquin intitulé « Des femmes aussi suivaient Jésus, Essai d'interprétation de quelques versets des évangiles »

Cette interprétation l’amène à affirmer que des femmes ont suivi Jésus au même titre que les apôtres et peuvent être considérées comme ses disciples Ceci en s’appuyant sur l’utilisation des mots « suivre » et « service »  qui caractérisent le disciple. Par ailleurs, à plusieurs reprises, les évangiles rapportent que Jésus lui-même a souligné la présence des femmes à ses côtés, dans le cercle de ses disciples, auxquels par là même il les assimilait.

Pourquoi alors, les apôtres auxquels Jésus a confié la mission de prêcher et pêcher des âmes, sont ils tous masculins. Jésus n’avait pas le choix.  Il faut , selon Suzanne Tunc, se replonger dans l’époque où a vécu Jésus au milieu des siens juifs, où la femme était considérée comme impure et il aurait été contre productif de confier à des femmes le soin de prêcher la pureté. Pourtant Jésus, semble t il, avait plus confiance dans les femmes pour interpréter avec justesse ses paroles.

Jésus brise le modèle de la famille hiérarchique patriarcale et instaure une fratrie, où seuls subsistent les liens fraternels égaux, où les soeurs sont comptées avec les frères Parlant à ses disciples, des pharisiens, dont il blâme l'orgueil et l'esprit dominateur, Jésus leur recommande de ne pas les imiter. Jésus abolit hiérarchies et privilèges.

Les disciples masculins de Jésus n'ont cependant pas saisi le sens de la révolution sociale et religieuse que leur Maître apportait. Ils attendaient un Messie glorieux qui rétablirait le royaume d'Israël. Ils se disputent pour savoir «qui est le plus grand », qui aura les meilleures places dans le Royaume que Jésus va instaurer. Le désir de « pouvoir » et de domination transparaît malgré eux - et malgré l'enseignement de Jésus. Les femmes, elles, étaient protégées de ce souci ! Aussi ont-elles pu mieux que les hommes entrevoir le sens profond du message  Elles étaient disponibles pour les révélations que Jésus leur fit à elles seules car il avait compris que les hommes n'étaient pas en état de les recevoir. On sent entre Jésus et les femmes une sorte de connivence.

Alors vive Jésus !

Passons au judaïsme :

« Tout individu du sexe masculin est tenu de prononcer trois bénédictions par jour : pour remercier Dieu d’avoir fait de lui un Israélite, de ne l’avoir pas fait naître femme, de ne pas avoir fait de lui un rustre

« L’homme gouverné par sa femme est du nombre de ceux dont l’existence n’est pas une vie. » « Quatre caractères sont imputés aux femmes : elles sont gourmandes, elles écoutent aux portes, elles sont paresseuses et jalouses. En outre, elles sont loquaces et querelleuses. »  et c’est dans la Genèse R. 45

C’était la mise en bouche

Je n’ai pas trouvé en dehors des rabbins femmes, d’analyse des textes pour leur réinterprétation. Apparemment il n’y a pas de mouvement féministe englobant la société civile, mais bien sûr il n’y a que 24 h que je me suis penchée sur la question et ça a pu m’échapper.

La première femme rabbin, Régina Jonas, était une allemande, elle fut ordonnée en 1935, par un rabbin du courant libéral. Elle avait écrit une thèse intitulée « Une Femme peut-elle être rabbin selon les sources de la halakhas » la loi juive. Sa conclusion était que les sources bibliques et talmudiques ne s’y opposaient pas.

 En France, la première rabbin (Pauline Bebe) a été ordonnée en 1990. Depuis, il y en a deux autres: en 2008, puis en 2014. Inutile de préciser qu’elles sont rabbin au sein des mouvements juifs progressistes  et honnis des orthodoxes et ultra-orthodoxes. Les mouvements progressistes ont accordé aux femmes une représentativité et une responsabilité dans le domaine religieux. Les offices sont devenus mixtes, des femmes ont pu  prendre la parole.

Voyons ce que nous dit Delphine Horvilleur, l’une des trois rabbins françaises, interviewée par l’AFP. Sorti au milieu des polémiques sur le voile et le mariage pour tous, son livre, « En tenue d'Eve », est une déconstruction des discours religieux fondamentalistes, et une éloge du féminin, Dans le texte biblique, nous dit elle, le masculin et le féminin ne sont pas réductibles à la simple différence des sexes. Ils expriment une complémentarité d'un autre type. Le genre féminin représente souvent la vulnérabilité, le monde de l'intériorité, de la dépendance, alors que le masculin est celui de l'autonomie, de l'extériorité. Chacun d'entre nous, homme ou femme, expérimente dans sa vie tour à tour l'autonomie et la dépendance, la force et la vulnérabilité. Chacun d'entre nous fait des expériences qui dépassent ce à quoi on voudrait le réduire : les attributs de son sexe biologique.

L’orthodoxie juive promeut un discours d'exclusion des femmes de l'espace public et de l'étude des textes. Les tenir à distance du savoir, c'est les tenir à distance du pouvoir. La clé est là,

Et plus loin elle nous dit :je me suis intéressée à la question de la pudeur des femmes, une obsession commune à tous les intégrismes religieux. Le corps des femmes exposé serait une menace pour l'ordre public, comme le serait leur accès aux textes. Bref, elles ne devraient avoir ni tête ni corps. Les fondamentalistes ont kidnappé la notion de pudeur, pourtant une valeur fondamentale. Mais leur obsession du corps féminin transforme leur pudibonderie en obscénité. Dès lors, je suis blessée dans ma tradition par ce discours de pudeur si... impudique !

Il y a Un événement précis de la vie d'une femme : sa grossesse, à savoir selon moi (c’est Delphine qui parle) ce moment où il lui est donné de faire en elle de la place pour un autre qu'elle. Cette possibilité biologique d'accueillir l'autre, transposée au politique, est une voie à explorer dans la résolution de conflits. Il revient aux hommes et aux femmes de l'explorer.

On me pose souvent la question : les textes juifs sont-ils misogynes ? Le problème n'est pas de savoir si les religions sont misogynes, mais si leurs interprètes le sont, à une époque donnée. Savoir si les érudits Rachi au XIe siècle ou Maimonide au XIIe siècle se souciaient du statut des femmes n'est pas aussi important que de voir les rabbins en 2014 s'en préoccuper.

 

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