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Billet de blog 27 mars 2013

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C'est la grue qui gouverne

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En ce début de mois de février, à Nantes, deux hommes retranchés en haut de grues clament le désespoir des pères victimes de la justice française, qu'ils qualifient de sexiste. Au premier abord, on ne peut que compatir à la douleur de ces pères se déclarant empêchés de s'investir dans l'éducation de leurs enfants. Deux hommes assumant leur rôle paternel, de quoi pourraient se plaindre les féministes ?

Alors, pères au bord du désespoir ou coup médiatique ? De quelle idéologie ces pères retranchés se réclament-ils ? La justice française, emprunte de stéréotypes « sexistes », défavoriserait-elle les pères en leur refusant la garde alternée ?

Descendre de sa grue... ou pas

Le coup médiatique ne fait aucun doute : ces deux pères ont choisi un moment propice pour leur action, alors qu'un projet de loi a été déposé le 24 octobre 2012 pour rendre la résidence alternée obligatoire. Richard Walter, délégué SOS Papa Loiret, en citant l'action des deux hommes, précise dans sa tribune au Monde.fr : « Il faut réviser la loi relative à la résidence alternée de mars 2002 en instituant la résidence alternée par défaut, la médiation a priori et en donnant à la justice les moyens de traiter à égalité mère et père lors d'une séparation ou d'un divorce. » Une manifestation nationale est également prévue par une association de pères pour « dénoncer les dérives du pouvoir judiciaire » en matière de justice familiale.

Par ailleurs, Serge Charnay, un des pères retranchés, n'a accepté de descendre de sa grue qu'alors qu'il a estimé « avoir fait son boulot ».

Le même Serge Charnay, alors que les services de la Préfecture de Loire-Atlantique lui apportent la preuve qu'il pourra bénéficier de l'audience d'une requête expresse pour l'examen de son dossier, préfère poursuivre son action. « Il semble préférer communiquer directement avec les médias [plutôt qu'avec les autorités] », selon une déclaration du directeur du cabinet du préfet de Loire-Atlantique à l'AFP.

Une idéologie, le masculinisme

Par ailleurs, cet homme reçoit le soutien appuyé des associations de défense des pères, associations masculinistes que le réalisateur Patric Jean connait bien ; il a infiltrées leurs homologues québécoises.

Ces associations sont notoirement anti-féministes, comme en témoignent les propos de Serge Charnay, finalement descendu de sa grue :

« Ce qui m'énerve le plus, c'est que la cause des papas n'est pas entendue et que les femmes qui nous gouvernent se foutent toujours de la gueule des papas et qu'il va falloir se battre beaucoup plus. »2

Selon Patric Jean, réalisateur du film documentaire « La domination masculine », l'action menée par ces deux pères ressemble à s'y méprendre à celle menée par des groupes d'hommes anglais et québécois de « Father 4 Justice ». Le lien est d'ailleurs explicitement fait par Richard Walter, délégué à SOS Papa Loiret, dans sa tribune au Monde.fr.

Le masculinisme est un mouvement essentiellement basé en Amérique du Nord, qui prône le retour à des valeurs patriarcales fortes : réviser la place des hommes et des femmes dans la société au profit des hommes, rétablir la place de l'homme au centre de la famille, refus de toute égalité des hommes et des femmes. Ils considèrent le divorce comme une conquête féminine - il est le plus souvent demandé par les femmes – et prônent donc un durcissement des conditions de son obtention. Ils dénoncent la collusion entre médias, systèmes judiciaire et politique qui évinceraient les pères de la vie de leurs enfants.

Les pères victimes du système judiciaire ?

L'argument clé se résume ainsi : « Les enfants sont confiés majoritairement aux mères par la justice. » Ce chiffre est à mettre en regard du fait que dans 80 % des cas, ce sont les pères qui souhaitent qu'il en soit ainsi. Et dans 80 % des cas, la demande de garde alternée émane conjointement des deux parents, 95 % sont acceptées par le juge3.

Par ailleurs, le partage des tâches éducatives au sein des couples hétérosexuels est toujours inégalitaire. Toutes les études4 montrent que « les mères restent, au sein du ménage, les principales pourvoyeuses de temps parental, fournissant plus du double de celui des pères »5. Il n'est donc pas étonnant que les pères réclament moins la garde des enfants que les mères.

Lorsque la justice refuse le droit de visite du père, on peut supposer que cela recouvre les cas de violence conjugale, d'inceste ou de violence à l'égard des enfants. « Plus de 47500 faits de violences volontaires sur femmes majeures ont été exercés par un conjoint ou un ex conjoint en 2007, soit une augmentation de 31 % par rapport à 2004 »6. Cela semble concerner Monsieur Charnay puisque selon son avocate, « jusqu’aux menaces d’enlèvement qu'il a formulées, la mère s’est toujours attachée à ce que le droit d’accueil élargi de Serge Charnay soit scrupuleusement respecté »7.

Le deuxième argument clé des associations masculinistes est l'existence d'un « Syndrome d'Aliénation Parentale », défendu par Richard Gardner. Selon ce psychiatre, en cas de séparation, les femmes auraient tendance à dénigrer l'image du père afin d'écarter ses enfants de celui-ci. Il en résulterait un syndrome spécifique. Notons que ce syndrome n'a jamais été reconnu par la communauté médicale.

Richard Gardner défend par ailleurs le fait que l'abus sexuel à l'égard d'un enfant est négatif si celui-ci est jugé comme tel par la société : « un parent parfait, ça n'existe pas. L'exploitation sexuelle d'un enfant doit être mise dans la liste des aspects négatifs, mais l'enfant doit aussi apprécier les aspects positifs »8.

Sous couvert d'une revendication qui peut sembler légitime, le droit de chaque parent d'élever son enfant, cette manifestation médiatique, soutenue par des associations masculinistes, attaque d'une façon criante les mouvements féministes et les femmes. SOS Papa dénonce les avancées et les revendications des mouvements féministes, gays et lesbiens - le « lobby lesbio-féministe » - dont l'une des dernières idées s'incarnerait dans le mariage pour tous, qui permettrait aux femmes de procréer en se passant des hommes. De toute évidence, cette association confond le combat pour une égalité entre hommes et femmes avec la guerre des sexes, comme si améliorer les droits des hommes avait pour contrepartie d'arracher leurs droits aux femmes.

1http://www.huffingtonpost.fr/johanna-jacquotalbrecht/sos-papa-garde-denfant_b_2781068.html

2Ces propos ont été tenus le 16 février 2012, alors que Jean-Marc Ayrault a demandé à Christiane Taubira, ministre de la justice, et Dominique Bertinotti, ministre déléguée à la famille, de recevoir en urgence les associations de défense des droits des pères.

3Selon le rapport « Enfants au cœur des séparations parentales conflictuelles » de la Défenseur des Enfants.

4« Emploi du temps » de l'INSEE, « Enquête sur les relations familiales et intergénérationnelles » de l'INED.

5Christine Barnet-Verzat « Focus - Le temps des mères, le temps des pères », Informations sociales 3/2009 (n° 153), p. 108-111 ; www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-3-page-108.htm

6Selon le rapport « Enfants au cœur des séparations parentales conflictuelles » de la Défenseur des Enfants

7http://www.bfmtv.com/societe/serge-charnay-pointe-doigt-lavocate-mere-451964.html

8« There is no such thing as a parent who is perfect .. The sexual exploitation has to be put on the negative list, but positives as well must be appreciated [by the child]. » Gardner, R. A. (1992b). True and false accusations of child sex abuse . Cresskill , NJ : Creative Therapeutics. (p. 572), cité sur la page Wikipedia concernant le syndrôme d'aliénation parentale.

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