La peur est palpable en Bulgarie

À chaque fois, lorsque je reviens de Nadejda (Sliven, Bulgarie), les nouvelles ne sont pas joyeuses. Les décès précoces dans le quartier (cette fois, une jeune fille de 14 ans…), la colère face à la corruption, l’abattement face à la discrimination, le désir de fuite vers l’ailleurs, les plaintes de ceux qui restent, etc.

Mitko Yonkov, le jeune Rom attaqué Mitko Yonkov, le jeune Rom attaqué

Cette fois, sur ce fond de désespérance sociale s’ajoute une terreur nouvelle : les milices anti-migrants, armées et menées par le nouveau héros bulgare Dinko  (Dinko Valev). À plusieurs, ils surveillent la frontière avec la Turquie déjà bien verrouillée par petits groupes volontaires de « bandits ». Ils se font fort de partir à la chasse aux nouveaux arrivants. De vrais voyous, nous dit-on, des mutri qui se sont reconvertis dans un nouveau business rentable car couvert par les autorités, même si les policiers avouent que tout cela est « illégal ». Le Premier ministre du parti de droite (GERB) Boyko Borissov l’a déclaré : « J’ai rencontré les miliciens citoyens et j’ai dit “merci”. C’est notre pays. Il nous appartient. Tous ceux qui aident méritent d’être remerciés[1] ».

Si l’on en croit les politiques, les télévisions privées et la plupart des journaux bulgares, le pays est envahi. Les « terroristes », ainsi que les nomment les miliciens en les arrêtant et en les filmant[2], sont à deux doigts de déferler sur le pays… Alors ces protecteurs de la nation entament leur sombre guerre à eux. Même si, comme le rappelle un ami philosophe de Sofia, dans le cadre des « quotas » européens, ce ne sont pas plus de deux personnes qui sont arrivées dans la capitale, dont une est déjà repartie !

Les journalistes ou chercheurs indépendants et critiques de cette politique du pire sont bien peu nombreux. De tous côtés, la population applaudit. Dans ce nouveau panorama de la haine, on aurait pu penser que les Tsiganes allaient être provisoirement épargnés. Mais il n’en est rien, bien au contraire. D’un côté le programme de destruction des maisons, construites de manière illégale, de Roms par le gouvernement[3] semble vouloir reprendre de plus belle, de l’autre les intimidations ultra-nationalistes contre certains quartiers reviennent au goût du jour[4]. La trève hivernale aura été brève. La peur est de plus en plus palpable, elle s’inscrit dans un processus de rupture totale avec des personnes auxquelles on refuse maintenant clairement la présence et la citoyenneté. Comme Saimir Mile s’en étonnait récemment, ce déni est sans précédent dans les Balkans. Une amie coiffeuse du quartier Nadejda de Sliven, dans l’Est du pays, à l’instar de bien des travailleurs, me raconte qu’elle ne dit pas qu’elle est Tsigane, mais Bulgare, lorsqu’elle va à Plovdiv chercher ses produits, afin de ne pas se voir traitée différemment. Elle me le confie comme si elle avait commis un mensonge, comme si elle faisait une faute, alors que sa carte de nationalité est bulgare, comme tous ses voisins désormais marqués du sceau de l’infamie…

Sur un mur de Sofia, juin 2014 (photo de Cvetla Encheva)  "Bulgares, le sang bulgare est un privilège, il ne va pas de soi"… Sur un mur de Sofia, juin 2014 (photo de Cvetla Encheva) "Bulgares, le sang bulgare est un privilège, il ne va pas de soi"…

Pour donner une idée de cet écart irrémédiable marqué par la majorité des Bulgares, voici la transcription traduite d’une agression comme il en existe tant en Bulgarie, celle-ci ayant pourtant fait le tour des réseaux sociaux car elle a été filmée par son auteur[5]. L’intérêt est de s’arrêter sur les mots, et d’analyser les enjeux portés par la question de l’égalité.

Dans la région de kardjali, dans le petit village de Овчеполци, un jeune homme de 24 ans, Ангел Калеев, frappe un jeune garçon de 17 ans, Митко Йонков du quartier tsigane suite à un différend d’argent, mais surtout parce que le petit lui dit qu’il ne veut pas se battre et que si lui non plus ne veut pas le battre, alors ils sont égaux.

-         AK : Kade kaza che shte hodish? Kade kaza che shte hodish ?

Où est-ce que tu dis que tu vas? Où est-ce que tu dis que tu vas?

-         Mitko : U doma.

À la maison.

-         AK : Kade kaza che ??

Où?

-         AK : Kakvo shte pravish u vas ?

Qu’est-ce que tu vas faire chez toi ?

-         Mitko : Ami shte si pochina 

Ben je vais me reposer.

-         AK : Shte si pochinesh ??

Tu vas te reposer ?

-         AK : Kvo kazaa che az s teb sam raven, taka li ?

Qu’est-ce que tu as dit que je suis ton égal, c’est ça ?

-         Mitko : Tuk na zapis li shte vzemesh ?

Tu enregistres c’est bien ça?

-         AK : Az s teb sam raven, taka li ?

Moi et toi on est égaux, c’est ça?

-         Mitko : Ako ti mene ne iskash da me biesh… tova oznachava che sme ravni

Si tu ne veux pas me taper… ça veut dire que nous sommes égaux…

-         AK : Ami, az ako resha da te nabia

Mais moi si je décide de te frapper

-         Mitko : Ami

Mais…

[Plusieurs coups donnés…]

-         AK : Kvo pravim, be ?

Qu’est-ce que je fais, hein?

-         AK : Kvo pravim, be ?

Qu’est-ce que je fais, hein? 

AK : Kvo pravim, be ?

Qu’est-ce que je fais, hein?

-         AK : Mirno ot tuka. Lyagay dolu, Lyagay dolu ti kazah, be. Lyagay dolu, dolu, putka maina takava. Lyagay dolu, lyagay dolu, be…

Gentiment par ici. Allonge-toi au sol, allonge-toi au sol, je te dis. Allonge-toi au sol, par terre, putain de ta mère. Allonge-toi au sol, allonge-toi au sol… [il crie]

[Il fait allonger le petit sur le sol, dans la rue]

-         AK : Kvo kaza che az s teb sam raven, taka li ?

Qu’est-ce que tu as dit que je suis ton égal, c’est ça ?

-         Mitko : Izviniavay, bate.

Excuse-moi, grand frère.

-         AK : Kakvo kaza che az s teb sam raven, taka li ? Az Tsiganin li sam, be ?

Qu’est-ce que tu as dit que je suis ton égal, c’est ça ? Je suis un Tsigane moi, c’est ça ?

-         Mitko : Ne si [Coups de pied dans la figure]

Tu ne l’es pas…

-         AK : Az Tsiganin li sam, be ?

Je suis un Tsigane moi, c’est ça ?

-         Mitko : Ne si, bate [Coups de pied dans la figure]

Tu ne l’es pas, grand frère…

-         AK : Az Tsiganin li sam be ?

Je suis un Tsigane moi, c’est ça ?

-         Mitko : Ne si [Coups de pied dans le corps]

Tu ne l’es pas…

AK : Az Tsiganin li sam, be, putka maina ?

Je suis un Tsigane moi, putain de ta mère ?

-         Mitko : Ou-ou-ou…

Aïe, Aïe…

-         AK : Stavay gore, stavay gore, ti kazah, be. Stavay gore! Stavay gore!

Lève toi, lève-toi je te dis ! Lève-toi, lève-toi !

-         AK : Kvo da te pravya sega? Az s teb raven li sam, be ?

Qu’est-ce que je fais de toi maintenant ? Moi je suis ton égal?

-         Mitko : Ne si.

Tu ne l’es pas…

-         AK : Kvo kaza predi malko ti ? Che nie sme ravni ? Ako nie sme ravni. Ako ne iskam, da te bia. Ami, ako recha da te utrepya, kvo shte te pravya, be ? Kvo shte te pravya, be ? Kvo kaza ? Lyagay dolu, lyagay dolu vednaga, lyagay dolu, lyagay dolu, be [il hurle] lyagay dolu, putka maina [nouveau coups de pieds] ! Az s teb shte sam raven, taka li, be ? Taka li, be, Tsiganin ?

 Qu’est-ce que tu as dit tout à l’heure ? Que nous sommes des égaux ? Si nous sommes des égaux, si je ne veux pas te taper. Mais si je décide de te tuer, qu’est-ce que je peux bien faire de toi ? Qu’est-ce que je peux bien faire de toi ? Qu’est-ce que tu dis ? Allonge-toi au sol, allonge-toi au sol, tout de suite, allonge-toi au sol, allonge-toi au sol, allonge-toi au sol,  putain de ta mère ! Moi je suis ton égal, c’est ainsi, hein ? C’est ça, hein, Tsigane ?

Mitko : Molya te, bate ! Molya te !

S’il te plaît, grand-frère, s’il te plaît !

-         AK : Stani, stani vednaga ! Stavay ! Stavay vednaga, be ! [le petit se lève] Az tsiganin li sam, be ?

Lève-toi, lève-toi tout de suite! Lève-toi, tout de suite, hein ! Je suis un Tsigane, hein ?

-         Mitko : Ne sam kazal che si Tsiganin.

J’ai pas dit que tu étais un Tsigane.

-         AK : Az Tsiganin li sam, be ?

Je suis un Tsigane, hein ?

-         Mitko : Ne si.

Tu ne l’es pas.

-         AK : Ne sam li Tsiganin ? Iskash li da ta nabia, a ?

Je ne suis pas un Tsigane ? Tu veux que je te frappe ?

-         Mitko : Nedey.

Non.

-         AK : Hen ?

Quoi ?

-         Mitko : Nedey.

Non.

-         AK : Kakvo ne ?

Quoi non ?

-         Mitko : Nishto takova ne sem kazal. Ne si Tsiganin.

Je n’ai rien dit de tel, tu n’es pas un Tsigane.

-         AK : A taka, drugiya pat pak kaji, che sme ravni, putka maina takava.

 Ah voilà, la prochaine fois t’as qu’à dire encore, que nous sommes égaux, la putain de ta mère.

Angel Kaleev, l'agresseur Angel Kaleev, l'agresseur

 Après avoir déposé cette vidéo sur Facebook, Angel Kaleev, a été immédiatement repéré et recherché par la police. Après s’être caché quelques temps, il a été arrêté mais comme d’habitude le motif de « hooliganisme » allait probablement lui éviter une peine conforme à son crime. La surprise en Bulgarie est qu’il sera jugé pour « xénophobie » et « légers dommages corporels », sur la demande du procureur avant que la victime ne décide de porter plainte. Comme le rappelle la journaliste Svetla Encheva[6], ce changement de cap en Bulgarie est intéressant, il indique toutefois que l’accusation de racisme, véritable tabou en Bulgarie, est encore loin d’être envisagée. Le terme de « xénophobie » suppose une fois de plus que les Roms ne sont pas considérés comme des citoyens bulgares mais des « étrangers », au même titre que les migrants que l’on chasse. En tous les cas, Angel Kaleev a tout de même des chances d’être acquitté…

*

 Les différents modes d’expression de la haine mettent en évidence, avant toute autre chose, une peur chez les nationalistes bulgares, celle de devenir Tsiganes tels qu’ils se les représentent. C’est à l’ethnicisation de la pauvreté que nous assistons, comme l’a montré Alexandra Nacu[7]dans sa thèse, analyse que nous étayons dans nos travaux récents[8]. Cette ethnicisation – voire racialisation – est nouvelle. Elle l’est non pas dans son contenu (les discours et les attitudes racistes ont toujours existé) mais dans les formes et les significations qu’elle adopte au sein de la société contemporaine. Elle renvoie à ce que nous pourrions appeler un affolement généralisé devant l’angoisse du possible déclassement ou effondrement social d’une grande partie des Bulgares. Devenir pauvre, c’est pour eux devenir Tsigane puisque les Tsiganes ont toujours été les pauvres, et qu’il ne peut en être autrement. Être Tsigane, pour eux, de surcroît, c’est être un mauvais pauvre, un pauvre qui n’a pas honte d’être pauvre, et qui se voit soupçonné de se complaire en pauvreté. Il ne s’agit donc pas seulement, comme on peut le constater ailleurs et notamment en France, de faire porter à la frange « stigmatisable » des plus pauvres (en raison de leur origine, de leur couleur de peau, de leur proximité, etc.) la responsabilité de tous les maux (captation des deniers publics par le biais des allocations, non-paiement des factures d’électricité ou d’eau…), il s’agit en plus de la contingenter dans un état d’infériorité par la pauvreté. Si une telle mise au rebut a quelque chose d’un exutoire à l’effroi de se voir la proie de la relégation sociale, elle emprunte aussi beaucoup à l’expression d’une ségrégation de nature sanitaire : il faut à tout prix éviter d’être « contaminé » par la « mauvaise pauvreté », éviter d’être assimilé au rang de « parasite » que les Tsiganes ont vocation à ne jamais quitter.

 Cécile Canut


[1] http://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/video-en-bulgarie-des-habitants-font-la-chasse-aux-migrants-qui-franchissent-la-frontiere_1400879.html

[2] http://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/video-en-bulgarie-des-habitants-font-la-chasse-aux-migrants-qui-franchissent-la-frontiere_1400879.html

[3]http://varna.topnovini.bg/node/702071

http://www.dw.com/bg/проблемът-с-ромските-къщи/a-18784190

[4] http://www.capital.bg/politika_i_ikonomika/mnenia/2016/05/09/2756318_anticiganizmut_vragut_pred_portata/

[5] https://www.youtube.com/watch?v=lX4x6_LsKrU

[6]http://www.marginalia.bg/analizi/zashto-na-kaleev-shte-mu-se-razmine/

[7] Alexandra NACU, La Construction sociale de la pauvreté en Roumanie et en Bulgarie après 1989, thèse de doctorat en sciences politiques, IEP Paris, 2006, p. 57.

[8] Mises en scène des Roms en Bulgarie, Petites manipulations médiatiques (Pétra, 2016) avec Gueorgui Jetchev et Stefka Stefanova Nikolova.

 Merci à Snejana Gadjeva et Diiana Bodourova pour les subtilités de traduction…

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