Notre nom ne fait que commencer, encore

Nous pourrions être inquiets, parfois, pour nos nuits debout. Des déclarations d’élus font entendre des menaces. Elles font entendre, comme un rappel à l’ordre, que nous ne sommes que tolérés.

 Des déclarations d’élus font entendre des menaces. Elles font entendre, comme un rappel à l’ordre, que nous ne sommes que tolérés. Elles font entendre par là de la condescendance et du mépris. Elles font entendre surtout que se poursuit le jeu politicien des pressions mises sur les uns par les autres, et des triangulations de discours conçues sur la volonté d’instrumentaliser ce que nous faisons.

S’il fallait que nous tournions le regard vers ces instigateurs, nous n’aurions pas pour eux, sans doute, autre chose qu’un fond de compassion. Nous ne sommes pas bêcheurs. Nous avons gardé, malgré l’antipathie des protagonistes, les sentiments qui nous attachent à notre commune humanité. Mais le fait est que la mise en scène du pouvoir ne nous intéresse plus : elle ne nous regarde plus, nous ne la regardons plus. Ce qui nous intéresse est d’une autre tenue, et regarde un devenir que nous voyons obstrué par les tenants et aboutissants de la logique en cours. Celle-là même que concrétise, avec toute l’étendue de son arrogante ambition, la loi sur le travail qu’on cherche à nous imposer.

Cette loi sur le travail est emblématique du « nouvel ordre mondial » dont un certain président de la république annonçait, en 2009, que personne ne s’y opposerait. Ce que nous avons à cœur, c’est de faire mentir ce certain président, tout autant d’ailleurs que son successeur — lequel, s’il n’en dit rien, n’en pense certainement pas moins. Si nous en sommes à faire mentir ces deux éminences, c’est pour la simple raison que ce nouvel ordre mondial (NOM), ce NOM qu’on veut pour nous, il se trouve que nous n’en voulons pas. Ou plus exactement, il se trouve que nous ne pouvons pas en vouloir. Car c’est un fait : ce qui fait nous dresser aujourd’hui devant l’avenir qui nous est annoncé, n’est pas en rapport avec la seule volonté mais, plus rudement encore, avec la pure et simple impossibilité de nous y voir. C’est tout notre être qui le dit : ce nouvel ordre mondial est définitivement inconciliable avec ce que nous sommes. Il nous est opposé. Nous lui sommes absolument contraires.

L’avenir qu’on nous prépare est laid. Désespérément laid. Décidément indigne de ce pour quoi nous existons. De ce pour quoi nous avons des amis. Des amants. Des enfants. De ce pour quoi nous aimons nos semblables. Autant le dire ainsi : le divorce est consommé. Plus rien, jamais, ne nous fera revenir vers ce monde et ses gens. Vers ces décideurs autoproclamés qui ne sont que les exécutants d’une logique qui désormais les dépasse. Et qui n’ont d’autre raison de tenir à leur place que d’en tirer profit. Jalousement. Par peur de s’en voir délogés par de plus carriéristes encore. 

Ce NOM-là nous est odieux. Pour la raison que nous comprenons bien qu’il voudrait, sous l’action de ses lois, nous voir contraints d’y prendre part. Qu’il voudrait donc, puisqu’il n’est pas fait pour nous, que nous nous fassions à lui. Que nous nous conformions, par la force, à l’attitude de ses sectateurs. Que nous en arrivions à nous contraindre, assez pour ressembler malgré nous à ses adeptes et ses prêcheurs. C’est-à-dire, au premier rang d’entre eux, à ces certains présidents. Et puis à leurs subordonnés, et puis à leurs flatteurs zélés, et puis à leur petit personnel encravaté. Et puis enfin à la masse subissant, à son corps défendant, la pression de ses chefs, de ses voisins, et pour tout dire d’elle-même au sein d’un monde où le soupçon est roi.

Or oui, tout cela est sans conteste insupportable, et nous voyons les périls auxquels expose le monde de la loi en question, celle qui voudrait nous voir basculer dans ce NOM sans recours : l’ordre des gouvernances désincarnées, des directives inopinées, des accords de libre échange dérégulateurs, le monde de toutes les réformes mondialisées qui prétendent à la naturalité de leur cause et vont vers toujours plus de concurrence et de ressentiment. C’est en définitive que nous savons quels malheurs s’annoncent si nous y consentons — si nous laissons se mettre en place et perdurer l’esprit de prédation professionnelle, sociale, économique, environnementale, scientifique, etc., que cet ordre-là porte en lui.

Ce nouvel ordre n’escompte aujourd’hui qu’une chose de nous : que nous rentrions. Parce qu’il n’augure rien de plus pour nous tous que cette nécessité du retour. Retour chez soi. Retour à ses occupations. Retour à ses appartenances et ses identités. Retour à ses catégories. Retour à ses conditions. Retour à l’ordinaire des bureaux, des ateliers, des cuisines et des travées. Retour dans le rang. Or non. Nous ne rentrerons pas. Rien ne nous attend là où certains voudraient que nous revenions. Nous sommes allés trop loin désormais dans l’espérance pour regagner la paix très cher payée des sujets de l’ordre en cours. La tranquillité fausse des Assis qui « ont toujours fait tresse avec leurs sièges », comme dit Rimbaud.

Nous ne renoncerons pas, même si nous savons notre tâche ardue. Longue. Et disparate. Et si nous savons le courage qu’il faudra. Celui qu’il faut déjà. Même si nous savons le pouvoir de l’argent et l’argent dont le pouvoir s’entoure. Même si nous savons les intérêts bien gardés. Même si nous savons les enjeux colossaux. Même si nous savons quel Léviathan mène aujourd’hui ce NOM qui se veut notre maître.

Si notre nom à nous ne fait que commencer, c’est qu’il est d’évidence celui du seul possible à défricher gaiement. Il est celui que porte notre lucidité commune à l’égard des désastres auxquels conduisent inévitablement les inégalités criantes érigées en principe et les injustices apparentées à des dégâts collatéraux. Il est celui que fait entendre et résonner le refus de nous y voir, de nous savoir dedans à œuvrer pour le fractionnement de nos vies, le consentement à la cupidité, la complaisance à la miséricorde intéressée. Il est celui que fait connaître l’exemplarité de notre désertion du monde des rivalités sans fin, des assignations identitaires, des bonheurs frelatés de la consommation de masse, et des jouissances hébétées devant le spectacle de notre frivolité lasse.

Dans Putain d’usine, ce livre bref et nécessaire, son auteur, Jean-Pierre Levaray, nous tend la description poignante de la souffrance des invisibles. Il fait voir de quel prix se paie, chez eux, la glorification de l’univers de la performance. « Il y a longtemps que la notion d’amour du travail est devenue obsolète », écrit-il. Il y a toutes ces morts, toutes ces maladies, toutes ces vies perdues dans le ténébreux quotidien qu’électrise le seul effroi de l’accident. Ces vies perdues portent au respect. Elles portent aussi à la compréhension. Ce qui a force d’évidence maintenant, devant ce monde de la laideur administrée qui leur est infligé, qui nous est présenté comme un modèle à suivre et qui dit nous échoir comme un sort partagé, ce que nous savons d’elles et de nous, c’est qu’ensemble nous n’avons d’autre choix que celui d’être autrement beaux, autrement libres, et généreux.

Alain Hobé & Cécile Canut

 

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