NuitDebout & Mai 68 : politique sur paroles (1)

On entend régulièrement, sur la place de la République et dans les commentaires qui l’entourent que le plus important à NuitDebout, c’est la parole. S’il se passe quelque chose, c’est d’abord parce que la parole reprend l’espace public, parce qu’elle se réinvente dans la rue.

 « Depuis mai, la rue s’est éveillée : elle parle. C’est là l’un des changements décisifs. Elle est redevenue vivante, puissante, souveraine : le lieu de toute liberté possible[1]. »

On entend régulièrement, sur la place de la République et dans les commentaires qui l’entourent que le plus important à NuitDebout, c’est la parole. S’il se passe quelque chose, c’est d’abord parce que la parole reprend l’espace public, parce qu’elle se réinvente dans la rue. NuitDebout, « c’est la fondation d’un lieu de langage dans un espace ouvert » peut-on lire dans Vacarme[2]. Avant de s’engouffrer dans l’urgence du « quoi faire », les acteurs de NuitDebout désirent en effet que la parole dure. La faire vivre ici et maintenant, la faire durer. L’ancrer avant tout dans les lieux. Tous les lieux où ils auront choisi de la faire vibre. Ils ne sont pas pressés. Au point que d’autres s’impatientent : le mouvement devient pour certains un grand déballement autocentré de bobos en mal d’expression, tout entier portés au ravissement de soi. N’y a t-t-il pas urgence à construire ? N’y-a-t-il pas d’autres objectifs à se fixer plutôt que de revenir jour après jour à l’AG, cette Assemblée populaire où tout le monde peut s’exprimer inlassablement ?

Avant de plonger dans cette question essentielle que pose NuitDebout, 15 jours après sa création, passons par la référence au Moment 68[3] qui se donne à entendre en parallèle. Une référence ? Un lien ? Une répétition ? Mai 68 aussi a été un véritable événement de langage. Mais lequel ? Comment y faire appel.

En 2008, nous avons longuement travaillé cette question de la parole en 68, avec les étudiants de Montpellier très violemment réprimés par les forces de l’ordre lors des manifestations de 2007 contre la LRU. Ils avaient compris — et ce bien avant la majorité des enseignants-chercheurs qui ne se sont réveillés qu’en 2008-2009, trop tard —, que le monde qu’on leur promettait n’était en rien celui qu’ils désiraient : compétition, évaluation, gestion des carrières, précarisation des jeunes chercheurs, etc. Ils n’étaient soutenus que par une poignée d’enseignants-chercheurs, et à la fin ils nous ont demandé  — peut-être à force de nous entendre en parler— : c’était quoi 68 en fait ? Comme si nous ne pouvions pas arrêter le mouvement sur un échec. Ces textes reprennent le travail que j’ai mené en 2008 à ce sujet[4]

1.    Le grand « rire de Mai[5] »

L’évocation de la parole en 68 a longtemps coïncidé avec une approche culturelle du mouvement : considérée sous l’aspect quelque peu disqualifiant de son abondance, la parole aurait permis tant aux jeunes exaltés de « refaire le monde » qu’aux femmes de faire valoir leurs désirs, pour au final entraîner une transformation socio-culturelle de la société. C’est ainsi que Graeber (dans le tout récent « débat » Graeber/Lordon) définit les effets de mouvements comme Occupy Wall Street : même si rien ne se construit de manière verticale, il reste que tout change, à commencer par les « mentalités ». En 1968, cette libération de la parole aurait coïncidé de la sorte avec un changement des mentalités : révolution des mœurs, révolution culturelle, révolution sexuelle, etc. La parole se serait donnée comme le moyen d’assurer ce déchaînement des corps et des esprits, de manière individualiste et hédoniste, sur un mode pulsionnel et dès lors passablement transgressif… et sans que soit entendue celle d’un monde ouvrier pourtant volontaire, comme en témoigne la paralysie du pays par la grève générale.

S’il paraît difficile d’occulter le grand « rire de Mai[6] », son exubérante polyphonie, l’effusion de paroles, le bonheur des discussions de jeunes étudiants dans les lieux de culture parisiens, parmi d’autres, la question de la parole dans le cadre strictement politique d’un événement tel que celui de 68 ne peut se limiter à sa forme d’expressivité libératrice. La parole n’est ni objet ni forme de la culture, au sens où elle viendrait rendre compte d’une supposée communauté homogène (la nation, les jeunes, les femmes, etc.) qu’il suffirait de réunir pour l’activer. Elle n’émane pas d’une entité conçue en dehors d’elle pour en former une autre. En tant qu’elle constitue le sujet, elle n’est pas un phénomène détachable de la force d’émancipation politique qu’elle présuppose : elle n’en accompagne pas l’évolution, fût-ce pour la promouvoir ou la relater, elle lui est consubstancielle. Elle participe pleinement de la réalisation des actions : elle-même performative, la parole se constitue en événement. Elle fait événement. Un événement de paroles, du côté du politique et non pas de la communication et du spectacle.

En ce sens, ce qui se passe sur les places partout en France ou en Europe aujourd’hui dépasse bien entendu la seule dimension libératrice de la parole. Si l’AG occupe beaucoup de place dans les rediffusions de TVDebout ou RadioDebout, les actions, les grèves, les relations qui se tissent lentement mais sûrement entre les étudiants et les travailleurs par exemple n’en sont pas moins fortes et prometteuses de nouveaux agencements d’énonciation, chers à Gille Deleuze et Felix Guattari. Ces actes produisent déjà des discours inédits : ainsi, le 12 avril, les dockers du Havre votent une motion indiquant que si un seul étudiant est touché par la police le port sera bloqué.

2.    Accident ou événement de parole ?

  Loin d’être résumé à une date, l’ébranlement du Moment 68 se donne comme une véritable rupture d’intelligibilité. Arrêt du temps, faille, tremblement venu du peuple, ce que 68 signifie est avant tout une expérience du politique : lorsque le « quotidien fusionne avec le politique » dira K. Ross. Ni seulement culturel, ni seulement social, le point de capiton que constituent les mois de mai-juin 1968 cristallise une multitude de mouvements de transformation, de réflexion, d’émancipation, etc. qui prennent, en un temps donné, la forme de l’insurrection et dont l’onde de choc n’en finit pas de se propager. Ni cause, ni effet, ce qui entoure l’événement de mai-juin est indispensable à sa compréhension : l’élaboration continue d’une pensée politique issue de la rencontre d’hommes et de femmes jusque-là silencieux.

 Dans ce cadre, la parole ne se « libère » pas pendant deux mois seulement de manière spectaculaire et ponctuelle. Les formes multiples des trajectoires qu’elle prend suivent, portent et même constituent cette expérience du politique au quotidien dès la fin des années cinquante et jusqu’à la fin des années soixante-dix. Le « pic » de mai-juin 68 n’en reste pas moins central pour l’analyse de l’enchâssement des transformations, puisqu’il porte dans la rue l’ensemble des paroles en devenir formant ce que certains conçoivent comme un accident de parole généralisé : « Tout le monde se parlait, dans le métro, partout. Je dirai plutôt que c’était comme un accident de parole[7].

Loin de deshistoriciser ou de dépolitiser 68 en l’abordant par le biais de la parole, il s’agit au contraire de montrer combien l’expérience toujours renouvelée de l’élaboration d’une pensée en mouvement avec d’autres personnes implique le langage. Plus largement, le rôle de la parole, comme mode de subjectivation essentiel dans les configurations d’événements politiques, permet de rendre compte du « pur événement » (Deleuze) de 68 au sens où il en constitue la spécificité. Si paroles et discours avaient jusqu’alors porté le processus des transformations sociales et politiques, en mai-juin 1968, le langage est constitutif du mouvement politique lui-même. Il en est la substance. Pris dans le filet d’un événement qui, s’il « n’a pas eu lieu[8] », a définitivement défié le monde du possible, l’accident de parole s’est donc mué en un véritable événement de langage. Portant au devant de l’espace public la question du rôle de la parole (la parole est-elle nécessaire et quelle parole doit-on porter pour changer le monde ?), à la Sorbonne comme dans les usines, les grévistes engageaient l’expérience de la performance du langage politique.

Est-ce que dire c’est faire ? Faut-il dire pour faire ? Peut-on faire sans dire ? Ce questionnement implicite fait date. Il hante toutes les mémoires en tant qu’il dit qu’un autre ordre du langage est possible ; en tant qu’il affirme que le mot d’ordre de la communication, qui s’est progressivement imposé comme unique mode de relation entre les humains et surtout comme mode privilégié de gouvernementabilité des citoyens[9], résulte d’une manipulation politique des esprits et des corps : aux « corps-marchandises » assujettis au discours du maître, les paroles de 68 voulaient substituer les « parlêtres ». Au discours se substituait donc la parole libre, faite d’humour et d’ironie, d’équivoque et de subversion. Ces déplacements langagiers ont impliqué des déterritorialisations subjectives propres à porter jusqu’au bout les nouveaux agencements collectifs, ce qui, selon Deleuze, manquera et empêchera 68 d’avoir vraiment lieu, c’est-à-dire de déboucher sur une autre société. Cette issue, conçue comme absence du politique, et surtout du « discours politique », est à l’origine de la réduction de 68 à des fonctions attributives : révolution symbolique, révolution de parole, révolution des mœurs, révolution culturelle…  Peut-on toutefois se contenter d’une compartimentation ôtant à ce point toute dimension politique à l’événement ? La question du langage peut-elle se désolidariser de l’action politique en 1968 ? Les effets ultérieurs sont-ils à ce point défaillants pour que chaque année des étudiants veuillent comprendre la réalité d’un point « noir » de l’histoire contemporaine des générations qui les précèdent ? Dans ce cas, pourquoi, plus de quarante ans après, ses plus farouches adversaires ont-ils besoin encore de l’évoquer, ne serait-ce que pour en appeler à sa liquidation ?

La pluralité des lectures et donc de l’écriture du récit 68, comme autant d’activateurs de mémoire vive, concourt à consacrer l’événement depuis ses formulations langagières complexes. À ce titre, un des premiers textes fondateurs écrit dans la nécessité immédiate de lutte contre l’oubli, La prise de parole de Michel De Certeau en septembre 1968, nous propulse déjà sur la voie déterminante du langage. Si ce sillon ne cesse d’être creusé, et en 2016 encore, c’est bien qu’il fait écho à une approche du lien entre langage, pouvoir et politique totalement renouvelée pendant les années soixante-dix dont les textes de Foucault, Deleuze, Derrida et Pêcheux, entre autres, contribuent à l’analyse. Face aux figures médiatiques d’aujourd’hui promptes à se repentir, se détachent des figures longtemps effacées des cursus universitaires qui reviennent aujourd’hui. Il faudra, par le biais de l’appropriation anglo-saxone de ces grands textes, attendre plus de quarante ans pour que s’impose en France une approche réellement politique du langage.

Ainsi, suivant en cela la réflexion de Maurice Blanchot : « Demain ce fut Mai, le pouvoir infini de détruire-construire[10] », il s’agit de penser 1968, comme nous avons vécu 1986 et 2007, soit comme l’expérience souveraine du refus en même temps qu’il inscrit le possible de sa réitération infinie. Un événement politique inédit qui, par le langage, met en œuvre un devenir encore impalpable.

 

Cécile Canut

 

 

 

 


[1] Maurice Blanchot « La rue », Ecrits politiques 1953-1993, Paris, Gallimard,p. 180.

[2] http://www.vacarme.org/article2866.html

[3] Michelle Zancarini-Fournel, Le moment 68, Une histoire contestée, Paris, Seuil, 2008.

[4] Ce texte (qui se déclinera en trois parties) reprend les réflexions que j’ai menées lors d’un rassemblement-colloque qui s’est tenu à Montpellier à l’automne 2008 (1968 un événement de paroles. Subjectivité, esthétique, politique) et qui a été publié ensuite (1968-2008, événements de parole, avec Jean-Marie Prieur), aux éditions Michel Houdiard.

[5] Pierre Bourdieu, « Le rire de Mai », Interventions 1961-2001, Marseille, Agone, 2002.

[6] Pierre Bourdieu, « Le rire de Mai », Interventions 1961-2001, Marseille, Agone, 2002.

[7] A.-M. H. discours spontané à propos de mai-juin 1968.

[8] Gille Deleuze, « Mai 68 n’a pas eu lieu », Deux régimes de fous, Paris, Minuit, 2003, pp. 215-217[première parution : avec Félix Guattari, Les Nouvelles littéraires, 3-9 mai 1984, pp. 75-76].

[9] « Nous allons gagner la bataille de la communication » (énoncé répété dans plusieurs meetings de Sarkozy pendant sa campagne présidentielle de mars 2007).

[10] Maurice Blanchot « La mort politique », Ecrits politiques 1953-1993, Paris, Gallimard,p. 187. Ajout manuscrit non daté à un texte écrit en 1967.

 

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