Anne-Marie Houdebine, 2008 © Valérie Brunetière Anne-Marie Houdebine, 2008 © Valérie Brunetière
À la fois linguiste et psychanalyste, Anne-Marie Houdebine est la première à avoir non seulement élaboré le concept d’imaginaire linguistique, mais surtout ouvert un champ d’études devenu indispensable à ce qu’on appelle la sociolinguistique ou l’anthropologie du langage — par lequel il s’agit de penser le langage non seulement dans la réalité de ses pratiques matérielles mais aussi dans celui de ses images, ses représentations et les fantasmes qu’il porte. Cette dimension déterminante du langage est aujourd’hui étudiée partout : qu’il croise l’inconscient ou les stratégies les plus calculées, l’imaginaire linguistique suppose que nous sommes parlés par le langage bien plus que nous ne le croyons.

Ce sont aujourd’hui des mots qui me reviennent : « Bon, d’accord, mais pourquoi allez-vous en Afrique ? ». Une soudaine interrogation avant mon premier « terrain ». Bonne question : pourquoi choisir un lieu plus qu’un autre ? Que cherchent les chercheur(e)s au fond ? Puis un peu plus tard : « Alors enregistrez, enregistrez sans cesse. Vous êtes une linguiste, n’oubliez pas ! ». Pour nombre d’entre nous, quitter la littérature pour la linguistique et avoir Anne-Marie Houdebine pour directrice de thèse, plus qu’un choix, constituait une évidence. C’est elle qui nous avait ouvert les yeux aux questions les plus pertinentes, non pas seulement aux questions linguistiques, mais à des interrogations proprement politiques portées par le langage.

Nous étions loin de Paris, dans une université de province où il ne se passait pas grand-chose et soudain arrivait de la capitale cette femme haute comme trois pommes avec des sacs remplis de livres qu’elle déposait sur son bureau tout en parlant avec une énergie qui nous réveillait immédiatement. Puis, elle sortait un journal, et très vite la linguistique prenait vie, elle était partout autour de nous. Dans les articles, dans les publicités, entre les lignes, dans chaque énoncé. Nous l’écoutions, captivés par cette femme incroyable. La linguistique n’était pas une matière, elle n’était pas un domaine, elle était soudain un monde. Un monde tout entier relié au monde dans lequel nous, jeunes étudiants et étudiantes, devions vivre, penser et créer. L’univers de la linguistique, et bien plus allait être le nôtre. Toute sa vie, Anne-Marie Houdebine l’a consacrée au dialogue, à la discussion, à la transmission. Elle aimait plus que tout ses étudiants et ses étudiantes, fière de ceux et celles qu’elle avait « formés ». Ses mots pouvaient être durs, nous n’étions pas toujours d’accord, mais elle savait reconnaître notre engagement.

Anne-Marie Houdebine n’a pas été seulement l’inventrice d’une nouvelle approche du langage. Amie de Julia Kristeva, présidente de l’association Sémiologie actuelle, active dans le Groupe de Psychanalyse actuelle, elle a été une sémiologue et une féministe engagée (dès 1974, dans un article de la revue Tel Quel) en travaillant sur la féminisation des noms de métier, des fonctions, des grades et des titres. Elle a été à l’origine de la commission de terminologie instituée par Yvette Roudy en 1984 et présidée par Benoîte Groult. Elle a animé les travaux de cette commission, qui se sont conclus par la circulaire du 11 mars 1986 relative à la féminisation des noms de métiers, titres et fonctions. Récemment un très long entretien avec elle est paru dans la revue Féministes en tous genres. Par-delà la sagacité et la fière pugnacité qui la caractérisaient, c’est l’impératif d’engagement politique de la chercheure qui nous a été donné en exemple : toute recherche est marquée par des subjectivités qui se rencontrent, et à ce titre toute recherche est engagée — même quand elle se suppose neutre ou objective. Anne-Marie Houdebine n’a cessé de réunir ses collègues, anciennes étudiants et étudiantes (je pense particulièrement à ses fidèles collègues et amies : Laurence Brunet et Valérie Brunetière), pour continuer à penser ensemble attachée qu’elle était à la parole : une parole vive, actuelle, alerte, toujours en mouvement. Car au-delà de tout, de ses prises de position, de ses textes et de ses interventions, Anne-Marie Houdebine aura été, sans que cela se démente, pour aucun des élèves qui l’auront connue, une admirable professeure. De celles et ceux auxquels on doit de ne pas regretter d’avoir consacré une bonne part de sa jeunesse à l’étude, en l’occurrence au lent cheminement des sciences humaines au sein d’un contexte politique cherchant à se départir d’elles et œuvrant, sans complexe, à leur pure et simple déconsidération.

Nous continuerons vaille que vaille à défendre, auprès de nos étudiants et de nos collègues, une position héritée de cet enseignement, devenue aujourd’hui une gageure : celle de penser le monde avec nos étudiants, au sein de l’université. Car ce qui dans les années 70 était une évidence devient aujourd’hui un combat.

 Parmi les derniers mots que je reçus d’elle, ceux-ci :

« On s’est sans doute croisées à Nuit debout.

Ça me réjouit que quelque chose se passe enfin,

ce gouvernement est si désespérant.

Alors espérons qu’advienne enfin un air un peu plus vif.

Et alors qu’allez-vous faire ?

Pas vous reposer, je ne l’imagine pas. »

Cette dernière phrase est plus d’actualité que jamais. Car oui, madame la professeure, vous aviez bien raison d’imaginer autrement : nous ne nous reposerons pas. Jamais.

 Cécile Canut, Nadejda, 15 octobre 2016

 

La plupart des textes d’Anne-Marie Houdebine sont disponibles ici :

https://univ-paris5.academia.edu/AnneMarieHoudebineGravaud

L'entretien ici :

http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive/2016/10/08/l-academie-contre-le-feminin-entretien-avec-anne-marie-houde-591714.html

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.