Réponse à Éric Fassin: de quoi Mélenchon est-il le signe?

Si l’analyse d’Eric Fassin nous convainc par beaucoup d’aspects, il nous semble aujourd’hui qu’il ne suffira pas de souligner le travers populiste de Mélenchon, puisque c’est de lui que chacun parle et puisque c’est lui que tant d’intellectuels cherchent avant d’autres à désavouer, pour conjurer la mauvaise fortune à laquelle le pays, dramatiquement, paraît lier son devenir.

J’avais commencé à écrire à Éric Fassin, collègue avec lequel je partage bon nombre de convictions. Et puis je me suis dit qu’une réponse publique pourrait prolonger le débat, de manière espérons-le fructueuse en ces moments de polémiques et de contestations — et ce d’autant que nous n’avions pas répondu aux commentateurs de Mediapart la dernière fois, suite au texte Quelque chose de rompu entre nous d’Alain Hobé — et en nous excusant par avance d’être, une fois encore, assez longs.

Je ne suis pas une politologue mais une sociolinguiste qui s’évertue à engager sa discipline au cœur du politique : redonner à la parole sa dimension de pratique sociale, c’est-à-dire son rôle majeur d’agencement collectif d’énonciation ainsi que l’entendaient Deleuze et Guattari. Nous tenons à prendre part au débat, avec Alain Hobé, car si l’analyse d’Eric Fassin nous convainc par beaucoup d’aspects, il nous semble aujourd’hui que le pays, sous nos yeux, s’engage dans une période extrêmement périlleuse de son histoire et qu’il ne suffira pas de souligner le travers populiste de Mélenchon, puisque c’est de lui que chacun parle et puisque c’est lui que tant d’intellectuels cherchent avant d’autres à désavouer, pour conjurer la mauvaise fortune à laquelle le pays, dramatiquement, paraît lier son devenir.

Disons d’emblée les choses clairement. Nous avions déserté les isoloirs, depuis des années. Nous ne pensions pas y revenir. Le protocole électoral nous faisait l’effet d’une machinerie tournant à son seul profit, mise en œuvre au seul motif de la légitimation d’un ordre du monde décidé en amont, et devant nous échoir en tout état de cause. Les circonstances, que nous pensons graves, nous font cette fois reprendre le chemin des urnes, provisoirement sans doute. Et nous voterons Mélenchon. Sachant l’incompréhension, voire l’ironie, si ce n’est le soupçon, que cette déclaration nous vaudra auprès d’une partie, une partie seulement, des amis que nous avons.

Il a souvent été fait état, notamment dans Mediapart, de la fureur des commentateurs mélenchoniens, ou mélenchonistes. Avec justesse d’ailleurs, et cependant sans jamais vouloir interroger les raisons de cet emportement. Mais surtout sans jamais dire, en retour, la détestation que concentre sur sa personne ce candidat, et depuis belle lurette, et tout particulièrement dans les milieux intellectuels. Car depuis belle lurette, en privé, ce n’est que morgue et mine de dégoût à l’évocation de son nom, et stupéfaction à entendre la moindre approbation sur un aspect de ce qu’il dit ou fait. C’est, auprès de proches, un puissant motif de discorde et de raillerie qui dit bien, dans le moment présent, quel fossé se creuse, sous nos yeux, dans une sorte de confiance en l’apaisement dont nous ne voyons pas le plus petit commencement de justification, entre, dit-on si mal et si imprudemment, les « élites » et « le peuple ».

Oui. Un gouffre s’est ouvert entre ce que ledit « peuple » se représente comme étant l’élite et ce que ladite « élite » se représente comme étant le peuple. Une incompréhension, qui est d’abord le fruit d’une séparation que nous ne connaissons, nous, que comme un effet non pas seulement de discours mais de situation — cette situation se résumant toujours, peu ou prou, à une rupture de dialogue ou d’échange : c’est parce qu’on ne se parle plus, parce qu’on ne veut plus, parce qu’on ne peut plus se parler ni même s’entendre qu’on en vient à ce déchirement-là — à ce « quelque chose de rompu entre nous », qui pousse aux raccourcis, aux malentendus, aux brocards, dont profitent ceux qui ont intérêt à la division. Les égalités vite établies entre intellectuel, écrivain, parisien, belle âme, phraseur et flambeur, ou entre universitaire, fonctionnaire, intello, bobo, hors sol et planqué par exemple, ne sont pas pénibles parce qu’elles sont à la fois fausses et insultantes, mais parce qu’elles rendent compte de ce divorce et oublient de quelles gradations sont faites les couches sociales qui échappent à ces catégorisations closes et binaires mortifères. Il y a de tout parmi les gens modestes, il y a de tout parmi les enseignants, il y a de tout parmi les artistes, il y a de tout parmi toutes les populations de tous les pays. Nous avons rencontré dans des villages en pleine brousse malienne des gens à la pensée stupéfiante et de parfaits carriéristes, à l’esprit étroit, en des colloques internationaux… mais qui, peut-être, ont depuis engagé autrement leur rapport au monde.

Soyons honnêtes : nous entendons dans le discours de Mélenchon cette rhétorique de campagne. Et nous la déplorons. Nous déplorons cette invective à l’endroit des « puissants », dès lors qu’on en fait des fantasmes, nous regrettons cette adresse à l’encontre des « parfumés », comme s’il ne devait y avoir de parfumés qu’affameurs, nous réprouvons cet appel à un nous construit dans la répudiation de eux indésirables, quels qu’ils soient : ce n’est pas qu’il faudrait dédouaner des responsabilités, c’est que rapporter de la sorte le mouvement politique à une essence, et non à une fonction, c’est entrebâiller la porte à des passions néfastes. Mais nous n’entendons pas que cela. Car le projet de société que propose la « France insoumise » s’ouvre à des actes politiques forts. Et nous n’y voyons pas « une manière de faire de la politique qui prospère sur la détestation de la politique », comme le dit Éric Fassin. Au contraire : l’esprit est à un resaisissement d’une volonté politique qui nous a été confisquée à coups de 49.3, de pourrissement général du climat social, et d’exposition à l’alternative mortifiante entre l’avalisation de la détérioration de nos conditions d’existence et le radicalisme suspect.

En vérité, il se trouve que nous sommes accablés. Accablés par une présidence ayant œuvré sans complexe au sabordage de la gauche, et avec elle de la politique. Accablés par ce que devient ce monde en notre nom, et en dépit de nos protestations. Accablés par cette façon de gouverner qui ne nous laisse d’autre choix que celui de l’injustice au bout des inégalités en tous genres et livre, non à la « dépression militante », mais à la dépression sociale : à l’abandon des autres et de soi par soi et les autres. Il faudrait dire : nous en avons gros sur le cœur. C’est cela qui se passe. Et ce mot de cœur dit bien qu’un sentiment nous anime, qui a à voir avec plus qu’une colère : une rage. Comme pasolinienne. Et qui pousserait à penser, comme lui, « que tout ce que nous avons aimé nous est enlevé à jamais ». Jusqu’à l’idée que nous nous faisions de la politique. Jusqu’à la pensée que nous en avions.

Si seule la gauche était en ruine, cela serait grave, mais non pas insurmontable. Or, semble-t-il, c’est l’idée même qu’il puisse y en avoir une qui est par terre. Il est juste de reprocher à Mélenchon son tropisme populiste. Nous n’irons pas jusqu’à penser cependant qu’il en est le premier agent. Car, au-delà des autres candidatures, au-delà de cette campagne, au-delà même de la politique, le recours populiste est le ferment de la désagrégation sociale à quoi nous voue ce monde aberrant. Allumer une télé, c’est avoir vite à l’œil et à l’esprit la laideur des gens, donc la sienne propre, et se voir ravalé au rang d’obscur jaloux. Évoluer en continu devant la beauté des désirables publicitaires, ou de l’excellence sportive, ou de l’aisance artistique, etc., dans une société si tendue parce qu’on ne pourra jamais soutenir la comparaison, c’est être ramené à sa détermination d’être infâme, au sens premier du terme, et n’avoir plus que l’horizon du Loto pour s’en sortir. Fréquenter ses amis de cités, c’est voir combien les espaces de vie réservés aux plus modestes sont hideux (ces épouvantables zones commerciales, par exemple), et combien les temps de vie qui leur sont réservés (parce qu’il leur faut toujours aller plus vite) portent à la triste et funeste expression de soi. Ce sont ces moyens d’existence qui sont d’abord les pourvoyeurs de populisme. Un cadre général de vie dans lequel les vexations se doublent d’un appel constant à la rivalité de chacun contre tous, donc à l’excellence qui les rend inassumables, est plus qu’un terrain favorisant le recours populiste : il en est l’organisateur.

Le mot de « populisme » fait partie de cet attirail lexical servant à discréditer celui auquel le terme est sans appel accolé. Comme, entre autres, celui de « radical », aujourd’hui — et demain peut-être avec Macron, Fillon ou Le Pen celui de « fonctionnaire ». Nous le savons. Nous savons qu’il recouvre des réalités à la fois diverses et changeantes et qu’il a tout d’un signifié flottant, vide au départ et sitôt rempli par des communiquants autorisés. Mais nous savons qu’il s’agrège aussi à d’autres thématiques qui traversent et courent à travers l’espace social, souvent entretenues par ceux-là mêmes qui fustigent la bifurquation populiste : celles de l’appartenance ou de la reconnaissance identitaire, et peut-être encore plus, dans le cas de l’adhésion au peuple, celle de l’origine. Or la question de l’origine et de sa reconnaissance est de celles que travaillent en profondeur, à quoi ramènent sans cesse à la fois la droite et le capitalisme extrêmes — et qui trouvent leur limite au moment de rencontrer le droit. Le droit est ce qui contrevient à la trop lâche expression des passions identitaires ou des plaisirs narcissiques qui, bien qu’ils y cèdent parfois, ne laissent pas d’indisposer de plus en plus de gens autour de nous. Et il n’y aurait pas à chercher trop longtemps pour voir dans le programme de la « France insoumise » une machine à restaurer le droit — par tout un ensemble de procédures au premier rang desquelles la refondation constituante.

Il n’y a rien tant qu’un désir de justice qu’on entend s’exprimer partout. Depuis bien avant cet épisode électoral qui en amplifie les échos. À Marseille, où nous étions l’autre dimanche, une allégresse se faisait sentir, même dans les bars en retrait du Vieux Port où les terrasses bruissaient non de l’exaspération du passé, mais de l’espoir d’une autre expérience de vie. Plus juste, plus désintéressée. « C’est le plus honnête », entendait-on chez des commerçants. Un espoir sans vacarme, et néanmoins farouche. Et puis, ce samedi matin, sur le marché de la petite ville de montagne où nous habitons, beaucoup de gens se sont mis à parler de Mélenchon. Marchands et clients, aux quatre coins de la place. Une parole inattendue. Nous n’avions jamais pensé cela possible (alors même que les électeurs du FN commençaient à prendre une inquiétante assurance ces derniers temps, et nous faisaient par exemple sentir leur déplaisir à nous voir recevoir « nos noirs » à la maison…). Et puis au retour du marché, nous avons découvert avec étonnement une banderole installée sur la maison d’un habitant d’ordinaire réservé, affirmant avec quelque véhémence : « Il faut être con de ne pas votez Mélenchon ». L’impératif « votez Mélenchon » n’était pas suffisant, l’inverse valait bien une invective. Et l’impression nous est alors venue de gens cherchant à refonder leur collectif, fût-il le peuple, au travers de ce besoin de justice.

wp-20170415-12-50-41-pro

 

Il n’apparaît pas un seul instant, dans quelque discussion que ce soit, dans quelque relation qu’ont ait eue, qu’on se soucie parmi les électeurs potentiels de Mélenchon de faire peuple. Au mieux, autour de nous, aura-t-on évoqué la chose comme évidemment accessoire, et assez pesante. Au même titre que la réitération de mots comme « patrie », la sur-représentation de drapeaux tricolores ou la célébration de l’hymne — dont, comme beaucoup d’autres, nous nous tenons à distance. Et avec vigilance. Et qui nous feront irrémédiablement nous détourner de lui si le mouvement devait prendre un tour nationaliste — ce qu’il n’est pas : les gens que nous croisons, tous, parlent d’égalité des droits, de VIe République, de redistribution des richesses, de justice sociale et d’écologie, pas de préférence nationale. Ils parlent en gens de gauche, et non pour se gargariser de belles paroles, mais parce qu’un devenir de gauche est à leur portée : parce qu’ils saisissent que c’est par l’action, et collective, que cette gauche est à même de renaître et de ne plus être ce hochet remué pour attraper les foules. Et que, oui, s’il faut « construire une gauche », comme le dit Éric Fassin, il faut cependant que les conditions de pareille mise au jour soient réunies, et d’abord cette confiance que la population se fait, dans sa globalité : sans elle, la confiance, et sans la mise à l’épreuve de la promesse par le faire, et par la pensée qui va avec, la gauche restera dans l’état de ruine où ce dernier quinquennat l’a laissée. Elle restera à l’état de nom posé sur une forme vide, et délaissée, du fait de ses bravades don quichotiennes, comme l’est aujourd’hui un candidat socialiste tristement mais infailliblement trahi.

Si ce qui n’aura été ni le peuple, ni un peuple, ni du peuple, devait perdre non seulement tout espoir mais toute idée d’un quelconque rapport avec la composante intellectuelle qu’il pensera l’avoir trompé, qu’aura-t-elle à échanger et qu’aura-t-elle à faire avec des gens qui estimeront, puisqu’ils en auront eu la démonstration, qu’ils n’auraient pas même dû croire encore un seul instant aux vertus de la pensée de la complexité des rapports et des enjeux du monde — et que c’est dans l’action pure que loge la vérité. Avec la traduction politique que cela suppose, en tout état de cause monstrueuse. Il n’y a rien tant que cette désunion qu’escompte évidemment l’extrême droite, mais aussi la logique néolibérale : la défiance d’une population envers ce qu’elle recèle de pensée sur elle et le monde, à l’unique profit de la constitution d’un nouveau peuple amalgamé dans le creuset d’un inconciliable originel — autrement dit dans le soupçon jeté sur le commun qu’établit la pensée, dans la saturation du cerveau disponible, et désarmé.

Alors nous sommes bien d’accord avec Éric Fassin, dont nous voulons saluer la retenue. Nous ne voyons guère d’objections à lui faire, hormis celle-ci : c’est, pensons-nous, une source de malentendus que de juger avec trop de distance ce que sont les gens incidemment reversés dans le pot commun d’un peuple auquel ils n’appartiennent qu’aléatoirement — de ne pas assez s’attacher à ce que nous sommes parmi les autres à nous mêler, toute limite de ce « peuple » oubliée, quittes à devoir déplaire à Mouffe, à Mélenchon lui-même, et à d’autres, œuvrant déjà, dans ce mouvement vers la construction d’un devenir commun, à une société du moindre mal. Et peut-être même de la joie. En tout cas de la confiance rétablie. Et en nous demandant à quel prix désormais exorbitant il faudrait ne pas y croire.

*          *          *

Personnellement, nous préférerions, et de loin, passer un hiver 2017-2018 à construire de nouvelles politiques publiques plutôt que de vivre un hiver identique à celui que nous venons de traverser auprès d’une famille rom, secourue, portée à bout de bras, d’un appel au 115 à l’autre, et de rue en rue, nous démenant contre des maires, des directrices d’école qui se pensent en droit de rejeter ces gens parce qu’aucune loi ne les oblige à rien, parce que sans doute les Roms ont vocation à ne pas s’en sortir, et qu’au fond tout est fait pour que de pauvres gens croupissent sur les trottoirs. Et à nous résigner cinq mois plus tard, la mort dans l’âme, en considérant que tout ce que nous avons fait n’a servi à rien. Meggy est toujours dans la même détresse et le même dégoût des autorités.

Cécile Canut & Alain Hobé

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.