Caroline Panis, doctorante à Paris Descartes, revient sur un aspect du colloque "La migration prise aux mots" qui s'est tenu entre le 12 et le 14 décembre 2014, à Paris.

 Si la migration à Sal m’était contée

Petit cailloux aride au large du Sénégal, Sal est un carrefour entre différents lieux, différents rêves, le point de rencontre de différents imaginaires, souvent résolument déçus, dans lequel les récits mènent la danse.

Le Cap-Vert connaît aujourd’hui un essor touristique important ; sur l’île de Sal, il repose sur les possibilités nautiques de la plus exposée des « Îles au vent » – surf, planche à voile, kite surf – et sur les 8 km de plage de sable fin de sa principale ville, Santa Maria, aux abords desquels se sont développés de grands complexes hôteliers. À quelques rues de ces résidences luxueuses, dans des bâtiments apparemment en construction, vivent de nombreux migrants ouest-africains, dont la présence n’est trahie que par les antennes de télévision et le linge qui sèche sur les toits. Le tourisme balnéaire et les créations d’emplois qu’il entraîne ont reconfiguré le paysage migratoire ; de la construction d’hôtels ou d’appartements destinés aux investisseurs européens au pavage des routes, du gardiennage d’immeubles, de restaurants ou de clubs de plongée à la restauration et la vente d’objets d’art, la migration revêt sur l’île diverses formes.

Séduits par des récits mettant en scène un eldorado cap-verdien et vantant la facilité de gagner sa vie dans un lieu si prisé par les touristes, la possibilité d’obtenir des papiers permettant de partir en Europe ou en Amérique, ou le plaisir de vivre dans un pays politiquement sable et démocratique, les candidats à l’aventure, mus par des désirs et des stratégies migratoires différents, ne connaissent pas tous le même succès. De rares chanceux se félicitent d’être « venus en aventure » au Cap-Vert et, parvenant à mettre un peu d’argent de côté, peuvent rentrer régulièrement chez eux – pour la majorité d’entre eux, au Sénégal ou en Guinée – et développer leurs activités professionnelles. Pour ceux-là le Cap-Vert apparaît soit comme un passage, une étape d’une aventure africaine en devenir, qui s’achèvera à leur retour prochain chez eux, ou se poursuivra ailleurs sur le continent ; soit comme un passeport vers l’Europe, le Brésil, l’Argentine ou les États-Unis, destinations rendues possibles par l’obtention du très convoité – et, dans les faits, pratiquement inaccessible – statut de résident cap-verdien. Mais pour les autres, la réalité du marché de l’emploi rattrape vite la réalité des récits. Face à la crise économique et aux touristes qui « n’achètent plus », le tourisme se révèle moins lucratif que les candidats au départ ne l’avaient imaginé. Les petites boutiques de vêtements ou d’objets divers principalement adressées aux habitants font faillite face à la récente concurrente chinoise : quand la marchandise sénégalaise est soumise à d’importants frais de port, les produits chinois sont exonérés de taxes en contrepartie des investissements que la Chine fait dans la construction de nombreuses infrastructures cap-verdiennes. Ainsi, entre le chômage, l’absence d’obtention du statut de résident, et le racisme qu’ils subissent de la part des habitants, l’aventure prend pour une majorité de migrants une tournure bien différente de celle qu’elle avait sur le continent, où un autocar suffit à quitter le pays. Ils se retrouvent ainsi piégés sur une île qui n’a alors plus rien d’attractif, à l’image de Kossi, footballeur togolais blessé à la jambe, dont la difficulté à trouver un emploi lui fait regretter sa venue dans cette « prison à ciel ouvert ».

Alors que les récits entendus sur le Cap-Vert, moteur de leur départ, leur annonçaient du travail, la réalité leur amène le chômage ; alors qu’ils leur faisaient miroiter la démocratie, ils expérimentent le racisme ; alors qu’ils leur promettaient une porte ouverte vers d’autres continents, ils n’obtiennent pas les papiers indispensables au départ et n’ont plus l’argent nécessaire au retour. Pourtant, loin de révéler cette réalité, une grande majorité des migrants, s’ils parviennent à rentrer chez eux ou donnent des nouvelles à leurs proches, continue de relayer ces récits d’eldorado ; dans une société qui raille l’échec de la migration, nombreux sont ceux qui préfèrent narrer leur succès que révéler leurs difficultés, encourageant ainsi de nouveaux départs. La circulation des migrants suit alors celle des récits, mais les récits, eux, retournent plus facilement au pays.


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