Quelque chose de rompu entre nous

Mediapart, comme d’autres, a tenu à nous alerter ces derniers temps sur une catastrophe en cours. Or il ne faut pas l’ignorer, la catastrophe n’est plus à craindre : elle est déjà là, par Alain Hobé.

Mediapart a tenu un discours cherchant à nous prévenir d’une catastrophe en cours, à savoir l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite de ce pays. Le journalisme en général a beau jeu d’alerter sur les dangers d’un scrutin à l’aspect de désastre : il est dans son rôle, lequel le place en retrait et lui permet ce regard singulier de vigie des temps sombres. À vrai dire, on n’en attend pas moins de lui. Pour autant, il ne suffira pas de faire la leçon aux électeurs pour conjurer le spectre des années 30 — de la même manière qu’il serait vain d’admonester les desperados de la république, ces électeurs que tente l’extrémisme droitier, comme si ceux-là s’égaraient. Alors qu’ils revendiquent. Car, on ne peut l’ignorer, la catastrophe n’est plus à craindre : elle est là, déjà là.

Cette catastrophe, en deçà de l’infamie d’une présidence frontiste, est celle d’une diffusion désormais convenue de ce qu’il faut hélas appeler ses idées — celles-là mêmes qui minent insensiblement des pans entiers de la société d’un pays qu’on croit parfois voir partir à vau-l’eau. Il faudrait le dire assez sèchement : l’extrême droite a pris le pouvoir dans ce pays. Pas tout le pouvoir, certes : juste sa part la moins visible ou la moins avouée, celle d’un état de conscience où le soupçon se joint à l’amertume et se répand, froufroutant de rumeurs. Oui, la catastrophe est déjà là, dans cet esprit du temps dont s’enfle une vulgate identitaire que rien ne paraît devoir réfréner. Surtout depuis que de tristes apprentis sorciers de la politique ont si perversement cru pouvoir instrumentaliser ad nauseam un parti réprouvé, dans une scélérate indifférence à sa dynamique : une absence de questionnement, délibérée ou non, quant aux raisons profondes de son attrait chez des populations entières. Or, cet attrait, tout déploré qu’il soit, pour inquiétant qu’on tienne à le penser, doit être considéré au regard des conditions qui lui donnent sens.

Car regardons-nous vivre un peu. Le monde que nous construisons est chaque jour plus hostile. Les trottoirs, les places, les esplanades, et les jardins mêmes sont des lieux de haute réglementation et sous haute surveillance. Les routes sont des espaces intégralement anxiogènes et fondamentalement violents. Sans relâche est rappelée, partout où nous allons, la nécessaire méfiance des autres et de soi — même et surtout de ses propres bagages, qu’il ne faut pas laisser sans surveillance. Sans ambages est porté au rang de vertu le contrôle de tous par tous sous la forme d’appels citoyens. Sans cesse est célébrée la grandeur des origines et le pouvoir des gènes ou des lignages. Une soirée passée face à un poste de télévision allumé par mégarde, et c’est l’effarement qui saisit devant la désolation des programmes. On ne peut qu’être atterré par la puissance de dévastation sociale qu’ils recèlent, fussent-ils les plus anodins en apparence — c’est-à-dire notamment ceux célébrant un patrimoine régional propre à consoler les enamourés d’un chez-nous perdu… quand ailleurs sur les chaînes tout n’est que convoitises et jalousies, peurs et subreptices appels à l’esprit de défiance et de délation : on se demande, à voir ça, comment vivre autrement qu’en maréchaliste ardent. Quand à tout ceci et à tant d’autres choses sont ajoutés le contexte social d’une crise qui n’en finit pas de finir en attendant la prochaine et le climat né de la gestion politique des attentats ou de la mal nommée « crise des migrants », pour ne prendre que ces quelques exemples, c’est plein d’admiration qu’il faudrait rester devant celles et ceux que les petits et gros dépits accumulés, les vexations en tous genres, les frustrations sans consolation, la terreur des lendemains qui chantent très faux, la hantise de ce qui n’est pas pareil à soi, la vigilance encouragée vis-à-vis de tout ce qui vient sans prévenir, n’ont pas poussés dans les bras de l’extrême droite.

La catastrophe dépasse aujourd’hui, sans jamais les dédouaner, les seules petites personnes de nos hommes politiques embarqués eux aussi, par leurs décisions, dans une logique qui voit s’imposer partout ce qui nourrit l’esprit revanchard œuvrant au succès de la droite extrême et du ressentiment global. C’est tout un environnement que l’on a peine à dire social qui nous dirige et cherche à nous contraindre : à nous jeter dans le flux de la compétition de chaque instant. S’il avait fallu subir le drame sarkozien, on est passé à la tragédie hollandaise en ce sens que s’est vite introduit, comme dans toute tragédie, un insurmontable ou un impossible : une situation qui sidère parce qu’elle empêche de bien s’y tenir sauf à ne plus s’y tenir — celle où une certaine gauche, dite réformiste, cherche à sauver ses apparences, c’est-à-dire à rester celle qu’elle prétend être au nom de l’abandon de tout ce qui l’a faite. Et non par vague goût de la trahison, mais bien plutôt par le fait qu’elle s’est engagée, pour exercer puis conserver le pouvoir, dans les pas de ce qui ne pouvait l’amener qu’à se dédire et se déjuger — l’ironie du sort voulant que le parjure la porte à davantage encore de concessions. La stupeur l’a donc emporté, qui a plongé dans une rage ou un désarroi qui ne connaissent plus d’apaisement. Le point de non-retour dès lors atteint est ce moment où la parole a perdu tout sens : les promesses emportées, c’est tout un langage qui se voit démonétisé. Si bien qu’on ne sait plus qui croire, et que les bonimenteurs de la communication n’ont plus, dans ce champ de bataille à la fois social et langagier, qu’à professer en sophistes.

Tout se passe comme si gagnait lentement les esprits de gauche la conviction que l’heure est grave et qu’il n’est plus temps de tergiverser. Car c’est à la réhabilitation d’un commun qu’aspirent des individus pris dans le tourment managérial : ce qui s’entend tellement chez eux, c’est la lassitude, si ce n’est le dégoût, d’avoir à se vendre. Autrement dit, c’est la mortification trop souvent subie, malgré soi, de s’entendre dire un peu n’importe quoi pour plaire, et de voir l’autre en face en faire autant. Autrement dit encore, de ne plus pouvoir compter sur les mots qu’on se dit, ni sur les gestes qu’on se fait, sans soupçonner derrière un intérêt, et de se voir jouer les Rastignac au prix de sa vertu. C’est ainsi qu’est engagée désormais pour tous, et singulièrement pour ceux qui se risquent à la fraternité, ce qui devient une question de décence. Stéphane Hessel suggérait qu’on s’indigne. Oui, on s’indigne, et on ne manque pas d’occasions de le faire. Mais l’impression vient aussi qu’il s’agirait pour beaucoup, si l’on peut dire, de « se désindigner », de recouvrer sa dignité tant, sous la pression sociale qu’organise le principe du tout évaluatif couplé à la hantise du buzz, du bruit et de l’affichage de sa personne, il apparaît clair que c’est se déshonorer que de s’habiller des oripeaux du manager de soi — cette pure solitude dont les flatteurs « ni de droite ni de gauche » voudraient que nous fassions notre unique devenir.

On en est là. Et la dénonciation attendue, trop attendue, du populisme n’y changera rien. Comme le vœu pieux d’un rapprochement de gauches dont tout le monde a très vite compris qu’elles ne pouvaient s’entendre, si ce n’est à la condition d’un sabordage de l’un ou de l’autre, ou des deux. Comme la parfaite absurdité d’un vote utile, à peine bon à tirer pudiquement le drap sur la scène d’une agonie politique au risque d’une ruine, peut-être espérée, de ce qu’il reste de politique. Comme l’attente angoissée d’un verdict des urnes qui, prémunirait-il cette fois du pire électoral, ne soulagera pas le pire social — ni de l’incompréhension, donc de la détestation, d’un quotidien politique crypté, puis décrypté puis recrypté par ces cliniciens des petits coups tordus du sérail politicien que sont ses éditorialistes autorisés : la détestation de ce qui, sous le nom de système, désigne une logique émancipée des hommes, aux arcanes inaccessibles au commun des mortels, et au spectre de laquelle ce dernier peut préférer l’incarnation d’un ordre, fût-il absurde, injuste, odieux.

Les auteurs et lecteurs de Mediapart en font l’expérience chaque jour : quelque chose s’est rompu dans le commun des sentiments et des pensées des gens de ce pays. C’est une peine et c’est une colère de le constater à chaque coin de rue, à chaque coin de page, à chaque coin d’écran : la lecture des commentaires d’articles en porte témoignage. Trente minutes de métro, au retour dans la capitale, en sont la brutale exemplification : regards obliques et étrangement de la parole dans un espace saturé de surveillances. A-t-on suffisamment vu combien rend une image hideuse de soi, des autres et du monde, le fait de passer sans s’arrêter devant des femmes éplorées dans un coin de couloir avec leur petit carton « famille syrinne », ou « syriene », ou « siryène », etc. Puis d’en retrouver d’autres à la porte de la boulangerie. Puis d’autres encore au bas de son immeuble. Et de ne rien y faire, ou si peu. Voit-on combien c’est laid aussi de le dire, et de sembler même malgré soi prêter à penser que ces pauvres gens gênent au milieu de nos occupations — qu’ils sont de cette « misère du monde » qu’on ne peut accueillir en entier selon la formule hideuse et bien connue et plus hideuse encore lorsqu’il s’y ajoute qu’il faut « en prendre sa part ». Saisit-on qu’on se trouve ainsi, parce que nos gestes sont insuffisants, parce qu’on fait porter sur l’individu seul la charge de ces sauvetages à trois sous, dans une situation impossible et d’autant plus insupportable qu’on s’y sent conduit, dans cette situation, par des nécessités qui ne sont pas les nôtres : autrement dit, qu’on en vient, parce qu’on se veut de gauche, à devoir constater qu’il n’est plus véritablement permis de l’être — ou que se réclamer du principe espérance attire sur soi les rires, et bientôt les procès en sectarisme, en roublardise ou en crédulité. Et que s’en sortent finalement mieux ceux qui n’y voient qu’un effet détestable, et détesté par eux, de nos bienveillances et nos générosités. Comprend-on qu’on est pris là, déjà, rentrant benoîtement chez soi, dans une double contrainte : celle de devoir préserver ceux dont l’ordre économique, entretenu par nos gestes, est le plomb et la bouée — un double bind qui plonge dans l’absurdité nos existences affairées.

Tout cela vient s’ajouter au grand désespoir creusé dans le sillage de ce quinquennat crépusculaire et pour tout dire irresponsable, étayé qu’il a été par nos institutions monarchiques, et convaincu de notre résipiscence finale au prétexte du grand danger populiste. Un quinquennat morbide dont les acteurs auront été d’abord soucieux de spéculer, en redoublant alors de condescendance, sur un supposé défaut de mémoire du plus grand nombre, au jour du vote, à l’égard de leur propre humiliation. Car c’est un fait : ils ont été abandonnés à leur désorientation, donc méprisés, et continuent de l’être. Or il n’y a pas pire en démocratie que cet abandon-là, et il n’y a pas pire que cette désorientation, et il n’y a pas pire que ce mépris. Ils font que le visage de cette démocratie revêt l’apparence du sinistre masque de la tromperie : quand plus rien n’est sûr, même les mots pour le dire, alors tout porte à l’effroi le plus affolant, celui du soupçon général, comme il force à l’inquiétante folie du partage de l’affabulation. On n’est alors plus très loin de la tyrannie, quelque forme qu’elle prenne. Or le quelque chose rompu est précisément ce à quoi doit s’attacher toute politique ou, du moins, c’est à partir du constat et de l’examen de pareille désunion que de la politique se refera : qu’il sera possible de revenir vers elle et de retrouver le chemin d’un devenir commun, non par souci de simple réconciliation, mais pour réamorcer un processus démocratique qui est d’abord, en son principe,unprocessusde confiance mutuelle — un processus dont il n’y a pas de raison d’espérer qu’il sera réouvert par ceux qui, demain, seront les premiers bénéficiaires de la rupture et de la désorientation d’aujourd’hui.

Il n’est pas assez dit que ces dernières années de gouvernement ont véritablement métamorphosé nos existences. Il n’est pas assez dit que trop souvent, parce qu’on y est amené, parce que les conditions sont faites pour cela, parce qu’on n’y a plus d’autre alternative, on se voit mal se conduire : on en arrive à faire ce qu’on ne s’était pas même imaginé décider un jour, et on en vient péniblement, parfois même, à ne plus trop bien se reconnaître. Alors, qu’on s’alarme en grand ou en moins grand des résultats d’une candidate indésirable, le mal est fait. Ce n’est pas en s’ingéniant à sauver tel ou tel par des calculs électoraux ou des incriminations d’après-scrutin qui nous renvoient à des tractations d’un autre âge, un âge qui est justement la cause du mal rongeant notre commun politique, que l’on se sauvera du sentiment d’une unité perdue. Ni de la déception à quoi toujours son mythe expose, sans pouvoir, aujourd’hui déroutés que nous sommes, en surmonter l’acuité douloureuse. Et par le fait placés face au défi de la reconstruction de — presque — tout.

Alain Hobé

[Alain Hobé est écrivain, il est notamment l'auteur de "Lieu commun" paru en 2010 aux éditions Fissile]

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